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Les Français et les médias : entre confiance et méfiance depuis trente ans

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Le jeune rescapé d'une électrocution qui a tué deux de ses camarades fin 2005 à Clichy-sous-Bois, s'adresse à la presse. Les émeutes qui ont suivi marqueront un tournant dans le rapport aux médias.
Le jeune rescapé d'une électrocution qui a tué deux de ses camarades fin 2005 à Clichy-sous-Bois, s'adresse à la presse. Les émeutes qui ont suivi marqueront un tournant dans le rapport aux médias.
© AFP - Jack Guez

La crédibilité des médias chute considérablement selon le 32e baromètre La Croix réalisé par Kantar. L'Institut de sondage enquête sur l'intérêt des Français pour l'actualité et la confiance qu'ils accordent aux journalistes depuis 1987. Une relation mitigée depuis plus de trente ans.

Coup de tonnerre dans la relation entre les médias et leur public. La confiance accordée par les Français aux journalistes est au plus bas selon le 32e baromètre Kantar pour La Croix, réalisé entre le 3 et le 7 janvier 2019. La crédibilité de la télévision dégringole à 38%, soit dix points de moins que l'an passé. Même constat pour la presse écrite qui perd huit points (44%). La radio, elle, sort à peine la tête de l'eau : seul un Français sur deux la juge fiable. 

Un résultat inquiétant mais sans grande surprise pour autant. Ces dernières semaines, les journalistes ont été particulièrement pris à partie lors des manifestations de "gilets jaunes". Critiqués, insultés, et même frappés, des reporters sont désormais accompagnés de garde du corps, eux-même pris pour cible. Le baromètre révèle d'ailleurs que 23% des Français interrogés trouvent que ces attitudes à l'égard des journalistes sont justifiées. Mais la crise des "gilets jaunes" n'est qu'un "symptôme" et non la "cause" de cette cassure, selon Carine Marcé, directrice associée de Kantar Public. 

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Le baromètre mis en place en 1987 révèle une confiance très fragile tout au long de ces dernières années. "Le fond de carte est qu’une personne sur deux pense que les choses ne se sont pas passées comme les médias l’ont raconté", analyse le sociologue des médias Jean-Marie Charon. Mais certaines années restent plus marquantes que d'autres, avec des pics de confiance qui vont dans le bon ou le mauvais sens. "On peut également poser comme hypothèse que ces pics ont un lien avec ce qu’il s’est passé dans l’année. Si on observe les différentes cassures qu'a connu le baromètre sur une trentaine d'années, nous pouvons voir que, comparé aux crises sociales, à leur violence, à leur durée et à leur importance, nous avons toujours eu un impact assez proportionnel à l’événement." Retour sur quatre dates marquantes. 

Capture d'écran du graphique de la 32e édition du baromètre La Croix.
Capture d'écran du graphique de la 32e édition du baromètre La Croix.
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1989 : le malaise de Timisoara

Le baromètre de La Croix analyse une première cassure entre 1989 et 1990. La crédibilité de la télévision, considérée comme le plus fiable des médias à ses débuts, chute alors de 13 points (52%). Les journaux et la radio perdent également la confiance des Français en passant respectivement à 44% et 53%. 

Même s'il est difficile d'assurer un lien de cause à effet entre les événements sociaux et les ruptures analysées dans ce baromètre, pour Jean-Marie Charon, cette première chute s'explique en partie par le mauvais traitement médiatique d'un événement qui a bousculé le public mais aussi la profession : la couverture en Roumanie de la fin de la dictature de Nicolae Ceaușescu. 

Alors que des émeutes éclatent dans la ville de Timisoara et que la révolution fait rapidement chuter le dictateur, le monde entier découvre des images d'horreur dans les médias : des dizaines de cadavres de Roumains torturés. "On apprend qu'un massacre s'est produit à Timisoara. La télé mais aussi la presse écrite montrent des images de corps alignés. Les commentaires, peut-être influencés par un certain nombre de sources locales très médiocres, vont laisser entendre que ces cadavres représentent la face immergée de l'iceberg", raconte Jean-Marie Charon_._ Certains journaux vont parler de plusieurs milliers de personnes massacrées à cet endroit. Finalement, le mois suivant, des journalistes révèlent que ce massacre n'était qu'une mise en scène "pour déstabiliser le régime qui était en train de tomber" ajoute le sociologue. Les cadavres du faux "charnier" de Timisoara ont été déterrés d'un cimetière et maquillés pour faire croire à une scène de torture. 

Les journalistes sur les lieux se sont donc fait manipuler. "Libération notamment fera une contre-enquête sur place où ils montreront que les  journalistes sur place n'avaient pas été vigilants puisque les cadavres avaient des traces d'autopsie."

Une de Libération d'avril 1990 avec la contre enquête du quotidien qui reconnaît lui-même s'être fait abuser
Une de Libération d'avril 1990 avec la contre enquête du quotidien qui reconnaît lui-même s'être fait abuser

Les médias ne regagnent pas la confiance des Français les mois et mêmes les années qui suivent. La guerre du Golfe, entre 1990 et 1991, n'arrange rien. "On va avoir des reportages un peu surréalistes, où des journalistes iront voir sur place les militaires en train de se préparer." Mais les militaires, notamment l'administration américaine, vont montrer aux médias ce qu'ils veulent que l'opinion publique voit, comme le rappelle l'Ina : le nombre de morts et les images de violence sont censurées, tandis que les progrès techniques sont largement mis en avant. "C'est durant ces années-là que la télévision, en particulier, commence à perdre en crédibilité."

1995 : la France paralysée contre le gouvernement Juppé

Après être parvenu à gagner quelques années plus tard, en 1994, la confiance des Français, les journalistes sont à nouveau remis en cause selon le baromètre. Ainsi, la télévision perd 15 points de crédibilité et passe de 60% à 45%. La presse écrite, que le public interrogé juge fiable à 45%, chute de 11 points. Seule la radio, qui chute de 11 points également, maintient une image plus "rigoureuse" avec 55%. 

Là encore, plusieurs facteurs peuvent expliquer ce phénomène. L'année 1995 correspond à celle d'un des plus grands mouvements sociaux depuis 1968 en France. Celui-ci s'organise contre la politique du gouvernement d'Alain Juppé. Alors que Jacques Chirac avait fait campagne sur le thème de la réduction de la fracture sociale, quelques mois plus tard, son Premier ministre présente un plan de réformes de la Sécurité sociale. "La plupart des éditorialistes de l'époque seront assez favorables à cette réforme. Mais quand on regarde le détail de ce qui a été traité en termes de reportages et d'analyses, il n'y a pas une telle unanimité", commente Jean-Marie Charon. 

Ce qui a quand même été soulevé par les leaders syndicaux de l'époque, est ce sentiment que les médias suivaient le pouvoir et n'étaient pas du tout en phase avec ce mouvement social."

Le sociologue précise : "Pierre Bourdieu, principalement, va s'exprimer sur des lieux de grèves et va commencer à produire des analyses sur la question des médias et du pouvoir à l’intérieur des rédactions. Ce mouvement intellectuel va jouer un rôle assez important dans l'apparition d'un courant critique chez les intellectuels sur le traitement de l'information. Il va donner un certain nombre de cadre de réflexions aux analyses". Jean-Marie Charon remarque également une modification des relations entre certaines grandes organisations syndicales et les médias après 1995 : "Certaines organisations comme la CGT ou SUD auront davantage tendance à être assez critiques à l'égard des médias et commenceront à adopter des attitudes pas très bienveillantes à l'égard des télés notamment". 

2005 : la révolte des banlieues françaises et le référendum européen

"C'est un autre type de divorce", annonce Jean-Marie Charon. Cette fois, le baromètre de La Croix ne révèle pas de fracture particulière. La crédibilité accordée aux médias n'est pas très importante mais elle est assez constante depuis l'an 2000 : entre 45% et 55%, la radio se positionnant à chaque fois comme le média le plus fiable. 

Mais selon le sociologue, les émeutes qui ont frappé les banlieues en 2005 ont dégagé de nouvelles problématiques concernant le traitement médiatique. A l'automne 2005, des habitants des banlieues se soulèvent après la mort de deux jeunes électrocutés dans un transformateur EDF en voulant échapper à la police de Clichy-sous-Bois. Le "mouvement" dure trois semaines. Trois semaines durant lesquelles, les journalistes de télévision, notamment, ne parviennent pas à trouver "la bonne distance", selon le sociologue : "Les chaînes de télévision n'offrent pas les bonnes grilles d'analyses pour expliquer ce qui se passe dans les banlieues. Elles n'ont pas de spécialistes, de journalistes basés dans les banlieues. Les gens sur place sont très mécontents. Ils se plaignent de la stigmatisation, que les équipes de télé débarquent comme des envahisseurs." 

Une autre thématique va apparaître : le décompte automatique des voitures brûlées. D'un côté, cela stigmatise et cela simplifie le traitement et de l'autre, il y a cette impression dans l'opinion publique que le traitement télévisuel met de l'huile sur le feu. Il y aurait donc une responsabilité des médias dans l'aggravation de la situation.

Des comportements violents à l'encontre des journalistes commencent également à apparaître : "Avant, les critiques étaient plutôt verbales. Mais là, on a des caméras cassées, des voitures d'équipes de télé abîmées. C'est plus violent".

Un autre événement, similaire à celui de 1995, marque également une fracture entre le public et les éditorialistes cette même année. Il s'agit du référendum européen. "De nouveau, on retrouve un certain unanimisme au niveau des éditorialistes qui trouvent que finalement c'est un bon texte alors que la société française est partagée". Pour Jean-Marie Charon, "Les reportages de terrain et les articles d'analyse rendent compte de ce clivage. Mais à côté les éditorialistes ne retiennent pas cet aspect là, ils ont tendance à être condescendants à l'égard de ceux qui sont contre le texte."

La sanction tombe le 29 mai 2005 : les Français rejettent majoritairement le traité établissant une Constitution pour l’Europe. Les médias sont particulièrement critiqués pour leurs prises de position assimilées à des leçons données à leur public, du "quoi penser".

Rassemblement le 9 mai 2005 place de l'Europe, à Paris, pour le pluralisme des médias dans la campagne sur le référendum du 29 mai 2005
Rassemblement le 9 mai 2005 place de l'Europe, à Paris, pour le pluralisme des médias dans la campagne sur le référendum du 29 mai 2005
© AFP - Joël Saget

2015 : effet Charlie ? Les médias gagnent en crédibilité 

La courbe s'inverse en 2015. Selon le baromètre La Croix, les Français ont davantage confiance dans les médias. La radio, toujours première au classement, est jugé fiable par 63% des sondés. La presse écrite remonte à 58% et la télévision à 57%. Internet, qui était estimé digne de confiance par seulement un quart des Français en 2005, fait un bond à 39%. 

Ce baromètre "se colore d’une tonalité toute particulière", souligne le quotidien. L'enquête a été réalisée au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo puis de la prise d’otages de l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes. "Cela a eu un effet très fort", commente Carine Marcé directrice associée de Kantar Public. "On a ce taux pour l’intérêt de l’actualité qui n’a jamais été aussi élevé et la crédibilité des médias qui est fortement remontée."

L'enquête révèle également que les Français se disent majoritairement satisfaits du traitement médiatique de ces attentats mais 35% ne le sont pas, dont 10% pas du tout. 

Ces attaques qui ont frappées la France ont notamment entraîné une forte solidarité autour des journalistes tués lors de ces attentats conclut Jean-Marie Charon : "L’attentat contre Charlie a conduit à toute une série d’initiatives en matière d’éducation. Globalement, on a eu un mouvement qui a donné l’impression qu’on était plutôt dans une dynamique qui tendait à surévaluer le soutien aux journalistes et aux médias. Une société soudée derrière des médias."

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2019 : la révolte des "gilets jaunes"

La 32e édition du baromètre La Croix a été réalisée en pleine crise des "gilets jaunes". L'enquête réalisée entre le 3 et le 7 janvier 2019 fait ainsi une large place au traitement médiatique du mouvement.

Sans surprise les résultats ne sont pas bons. Alors que les journalistes sont critiqués et parfois même agressés physiquement lors des manifestations, seul un tiers des Français interrogés dans cette enquête se disent satisfaits de la couverture médiatique de la crise des "gilets jaunes". Il est majoritairement reproché aux médias, à 67%, d'avoir dramatisé la situation. Parallèlement, le baromètre révèle que la crédibilité accordée aux médias est au plus bas, notamment pour la télévision qui perd dix points : seuls 38% des Français la jugent fiable. 

Pour Jean-Marie Charon, cette chute ne s'explique pas que par ce mouvement social, à l'image des précédentes baisses : "Il y a d'autres phénomènes qui interviennent : nous sommes dans des sociétés plus éduquées, dans lesquelles la question de l'expertise des journalistes, par exemple, ne se présente plus de la même manière. Aussi, les facteurs collectifs (les syndicats, les partis, la religion...) qui permettaient à chaque individu de se sentir bien intégré dans la société n'ont pas disparu mais sont quand même beaucoup moins prégnants."

La question de la relation aux médias s'est renforcée dans la mesure où se sont souvent les dernières ressources qui restent à beaucoup d'individus."

Médias : une défiance accrue. Analyse de l'enquête menée début janvier 2019

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