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Les gares SNCF : lieux de vie ou nouveaux centres commerciaux ?

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Boutiques dans la gare de l'Est, à Paris, en 2011
Boutiques dans la gare de l'Est, à Paris, en 2011
© AFP - Damien Grenon / Photo12

La gare du Nord va-t-elle devenir le symbole de la mutation des gares SNCF ? Un projet de réaménagement prévu pour 2024 prévoit de tripler sa surface en quintuplant les espaces commerciaux. La SNCF s'inspire ainsi des aéroports dont les enseignes commerciales rapportent plus que le trafic aérien.

Endettée à hauteur de 50 milliards d'euros, la SNCF a décidé de suivre le modèle des aéroports qui gagnent aujourd'hui beaucoup plus d'argent avec les enseignes commerciales des lieux de transit qu'avec le trafic des passagers. L'idée : faire entrer les passagers par une porte et les faire sortir par une autre afin qu'ils traversent des zones commerciales. À Paris, avant la gare du Nord, la gare de l'Est, Saint-Lazare, Montparnasse, Austerlitz ont opéré des transformations similaires depuis 2012.

Les gares de grands centre-villes : une aubaine pour les centres commerciaux

Avec 700 000 passagers par jour dans des infrastructures prévues pour 500 000 personnes et la perspective d'une augmentation de 30% du nombre de voyageurs d'ici dix ans, le réaménagement est indispensable à la gare du Nord ! C'est plutôt malin de faire payer ces travaux par des intérêts privés ; la SNCF ne pourrait pas investir les 600 millions d'euros que coûte ce projet ! explique la filiale Gares et Connections de la SNCF

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Le projet de la gare du Nord a été confié en juillet 2018 à Ceetrus, la filiale immobilière des hypermarchés Auchan, qui appartient à la famille Mulliez. Il s'articule autour d'une semop (société d'économie mixte à opération unique) qui permet à la filiale du grand distributeur de bénéficier d'un bail emphytéotique de cinquante ans pour exploiter la gare du Nord. Ceetrus porte la totalité du risque financier chiffré à hauteur de 600 millions d'euros, dont 150 millions iront directement dans les caisses de la SNCF. En contrepartie, le groupe Auchan compte bénéficier du flux très important de la gare du Nord et profiter (comme le groupe Klepierre à Saint-Lazare) des très bons résultats des commerces installés dans les gares (dont les bénéfices augmentent de 7% par an).

Gros plan d'une arcade de la gare où est inscrit "Tout vient à point à qui sait attendre, 80 boutiques"
Gros plan d'une arcade de la gare où est inscrit "Tout vient à point à qui sait attendre, 80 boutiques"
© Radio France - Gilles Halais

A la gare du Nord, d'ici 2024, les espaces commerciaux devraient donc quintupler. Mais la SNCF assure qu'il ne s'agit pas que d'une opération commerciale : des espaces de co-working, d’hôtellerie, d'accueil des plus démunis sont également prévus dans le projet, avec une crèche, une salle de spectacle, des terrains de sport, des bains douches. L'idée pour la gare du Nord est d'en faire un "lieu de vie nouvelle génération" pour les voyageurs mais aussi pour les riverains dont les retours "sont à 90% positifs" (d'après la SNCF).

Mais cela ne convainc pas les élus de Paris. Réunis fin juin 2019 en commission, ils ont refusé de donner leur autorisation pour l'installation du nouveau centre commercial dans la gare. Ils ont dénoncé une offre commerciale surdimensionnée, manquant de variété et dont l'attractivité n'est pas avérée. 

La façade de la Gare du Nord est un chef d'oeuvre de l'architecture du XIXème siècle
La façade de la Gare du Nord est un chef d'oeuvre de l'architecture du XIXème siècle
© Radio France - Cécile de Kervasdoué

Le Patrimoine sacrifié ?

Si la plupart des défenseurs du patrimoine ferroviaire et architectural se disent satisfaits des travaux opérés à la gare Saint-Lazare ou à la gare de l'Est, les projet en cours à la gare Montparnasse, à la gare d'Austerlitz ou à la gare du Nord provoquent une levée de boucliers. Dans une tribune publiée mardi dans le Monde, des grands noms de l'architecture, de l'urbanisme et de l'histoire du patrimoine s'insurgent contre le projet de la gare du Nord qu'ils jugent monstrueux.

Reportage avec les défenseurs du patrimoine ferroviaire de la Gare du Nord

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Je déteste dans ce projet que l'on perde toute la poésie de la gare. Tout le monde a des histoire de gare faites d'espoir, de désespoir, de désir. Là, elle ne seront plus possible. Le projet de la gare du Nord ne vous fera même plus entrer par la porte principale mais par une porte de secours sur le côté. Tout ça pour vous forcer à déambuler dans une zone commerciale formatée que vous pourriez retrouver n'importe où dans le monde. On arrivera à Paris et ce sera comme arriver n'importe où ! C'est monstrueux !    
Roland Castro, architecte co signataire de la tribune contre la transformation de la gare du Nord.

Roland Castro : "non seulement le projet de la Gare du Nord est terrifiant, mais il va à l'inverse de la déconcentration de Paris-centre vers le Grand Paris"
Roland Castro : "non seulement le projet de la Gare du Nord est terrifiant, mais il va à l'inverse de la déconcentration de Paris-centre vers le Grand Paris"
© Radio France - Cécile de Kervasdoué

Aujourd'hui méconnue, la gare du Nord est la grande œuvre d'un architecte très célèbre du XIXe siècle, Jacques Ignace Hittorff. Grand spécialiste de la perspective et de la couleur, il était aussi un précurseur des colonnes métalliques et des verrières, ce qui explique le classement du bâtiment aux monuments historique en 1975. Un classement qui motive encore plus la résistance culturelle des spécialistes du patrimoine.

On a vraiment l'impression d'avoir affaire à des gens ignares qui ne pensent qu'à l'argent ; que le patrimoine comme le ministère de la Culture n'ont aucun poids face aux intérêts financiers. A quoi ça sert d'avoir tant de lois sur le patrimoine si la plupart des projets immobiliers les détournent ?    
François Loyer, historien de l'architecture

François Loyer, historien de l'architecture : " ce sont surtout les plus pauvres qui vont pâtir du projet actuel de la Gare du Nord "

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Ce qui gêne les défenseurs de la gare du Nord dans le projet de réaménagement, c'est à la fois l'abandon de l'entrée via la façade principale, pensée comme une arche d'entrée vers le voyage et l'aventure, et la construction de passerelles prévues devant les voies, qui vont saccager la perspective pensée pour la gare historique. 

Sous la façade de la gare du Nord, l'immense perspective imaginée par l'architecte Jacques Ignace Hittorff, concepteur en 1866 de la gare, classée monument historique depuis 1975.
Sous la façade de la gare du Nord, l'immense perspective imaginée par l'architecte Jacques Ignace Hittorff, concepteur en 1866 de la gare, classée monument historique depuis 1975.
© Radio France - Cécile de Kervasdoué

Surtout, contrairement à la plupart des réaménagements des gares opérés depuis vingt ans, le projet de la gare du Nord n'est pas réversible. Les nouvelles installations ne pourront pas être retirées par la suite.

Il y a toujours eu des commerces dans les gares mais les réaménagements d'aujourd'hui ont opéré un renversement. Ce ne sont plus des commerces pour aider les usagers à voyager mais l'inverse : les voyageurs sont utilisés par les centres commerciaux et le patrimoine historique est saccagé. C'est le cas à la gare du Nord mais aussi à la gare d'Austerlitz.    
Karen Bowie, historienne des gares.

Ecoutez Karen Bowie : "Le projet de la Gare du Nord détruit une architecture subtile du XIXème et du XXIème siècle au profit d'un centre commercial"

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L'espace transilien de la gare du Nord avec sa double halle devrait aussi être complètement détruit alors qu'il avait été réaménagé par l'architecte Jean Marie Duthilleul en 2001. À l'époque, il avait respecté la métrique initiale voulue par Hittorff en 1866, en s'appuyant sur les nombres 10 et 12 de la métrique. Une subtilité que les porteurs du nouveau projet ne semblent pas avoir voulue respecter. Auchan est d'ailleurs venu dans le projet avec son propre bureau d'études et son cabinet d'architectes.

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Et ailleurs dans les petites gares des petites villes ?

Au cœur de la stratégie de la SNCF : les petites gares oubliées des territoires dont les espaces sont vides. Les investissements commerciaux opérés dans les grandes gares de Paris, de Rennes ou de Nantes doivent permettre de financer les investissements dans les équipements mais également dans la majorité des 3 000 gares des territoires qui n'ont pas d'attractivité commerciale.

Grâce aux opération des gares parisiennes, nous avons pu dégager 20 millions d'euros pour les petites gares, explique le service communication de la SNCF.

Dans ces petites gares pourtant situées en centre-ville, le commerce n'est pas rentable. La SNCF a donc lancé le programme 1001 gares au début de l'été afin de pousser des porteurs de projets à investir ces lieux. Plus de 200 projets ont déjà été déposés parmi lesquels des offres de restauration provisoires ou saisonnières mais aussi des offres culturelles, associatives ou tout simplement des offres de services publics.

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