Les "Illusions perdues" : et déjà au XIXe siècle, on aimait détester les journalistes

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Les "Illusions perdues" : et déjà au XIXe siècle, on aimait détester les journalistes

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"Abonnés recevant leur journal...", lithographie de la série "Actualités" d'Honoré Daumier (1808 - 1879).
"Abonnés recevant leur journal...", lithographie de la série "Actualités" d'Honoré Daumier (1808 - 1879).
© Getty - Sepia Times/Universal Images Group

Critiquait-on les journalistes de la même façon au XIXe siècle qu'aujourd'hui ? Dans ses "Illusions perdues", Balzac, écrivain-journaliste, décortiquait les travers de la presse alors que le siècle entrait dans l'ère médiatique.

A la fois fasciné et effrayé par l'entrée de la littérature dans le siècle médiatique, Honoré de Balzac fut l'un des critiques les plus mordants du milieu journalistique. On doit à sa Monographie de la presse parisienne (1842) cette sentence impitoyable : "Si la presse n’existait pas, il faudrait ne pas l’inventer". Une auto-citation, puisqu'on la retrouve telle quelle dans la bouche du journaliste dandy Emile Blondet des Illusions perdues avec, en guise de conclusion, cette nuance désabusée : "mais la voilà, nous en vivons". C'est ce roman, et en particulier sa deuxième partie Un grand homme de province à Paris (1839), qu'a décidé d'adapter au cinéma le réalisateur Xavier Giannoli l'an dernier, et que vous pouvez écouter, en fiction, sur France Culture. On y retrouve des journalistes ambitieux, des critiques littéraires malhonnêtes, des éditeurs influents… bref, tout un petit monde dont Balzac voulait dépeindre les audaces et les dérives.

Une critique d'autant plus instruite et ambiguë que l'écrivain prit lui-même part à l'essor de la presse dans les années 1830-1840, vendant à droite et à gauche ses études de mœurs et autres comptes rendus ! Balzac caressait même le rêve de devenir directeur de journal et d'y livrer une parole libre, passant outre la censure des rédactions ou des puissants actionnaires, pour offrir aux artistes dont la renommée était en partie tributaire de la bonne plume des "marchands de lignes", une place de choix. A travers son récit de l'aspirant écrivain qui monte à Paris des poèmes plein les poches et, trébuchant sur les pavés du réel, tombe presque malgré lui dans l'aventure du journalisme, Balzac dessinait à la fois l'image d’Épinal du rédacteur parisien et une critique des médias dont les échos contemporains nous saisissent. Entre-soi, compromission, marchandage…  La défiance à l'égard de la presse s'exprimait-elle de la même façon au XIXe siècle qu'aujourd'hui ? Balzac décelait-il quelques splendeurs en-deçà de la description des misères du journaliste ?

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Pour faire partie du petit clan des journalistes…

Dès la préface de ses Illusions perdues, Balzac s'enorgueillit de s'attaquer à un sujet que, selon lui, personne n'ose aborder : les dessous du monde de la presse et de l'édition. Son but ? "Traîner les journalistes au tribunal où le ridicule 'castigat ridendo mores' [où le ridicule corrige les mœurs]" :

"[Je crois] qu'il y a là une grande mais difficile tâche. En dévoilant les mœurs intimes du journalisme, il fera rougir plus d'un front ; mais il expliquera peut-être bien des dénouements inexpliqués dans plus d'une existence littéraire qui donnait de belles espérances et qui a mal fini. Puis les succès honteux de quelques hommes médiocres se trouveront justifiés aux dépens de leurs protecteurs et peut-être aussi de la nature humaine."

Ce faisant, Balzac adopte presque sans s'en rendre compte un ton journalistique : attention, révélations ! Et la première d'entre elles renvoie à une opinion bien connue.  Pour faire partie du petit noyau, du petit groupe, du petit clan des journalistes, une condition était suffisante mais elle était nécessaire : être Parisien. C'est en tout cas ce que nous laisse croire la lecture des romans qui façonnent alors l'imagerie du journalisme. Comme l'analyse Guillaume Pinson dans L'Imaginaire médiatique. Histoire et Fiction du Journal au XIXe Siècle (Classique Garnier, 2012), un scénario se détache : "[Le roman réaliste] raconte généralement le destin d'un écrivain-journaliste malheureux, intégré un temps au monde de la presse puis expulsé par une machinerie médiatique sans pitié pour les faibles".

Balzac a lui-même apporté sa pierre à l'édifice dans cette partie des Illusions perdues justement intitulée "Un grand homme de province à Paris", via la figure de Lucien Chardon, alias de Rubempré. Venu se faire un nom à Paris, le jeune homme choisit le journalisme. "Dans Illusions perdues, note Guillaume Pinson, Balzac insiste longuement sur ce qui peut déterminer Lucien à embrasser le destin de journaliste." Ce sont notamment les espoirs du débutant et les belles illusions d'une jeunesse passée dans une "province progressivement gagnée par l'innovation médiatique". Seulement, le jeune Lucien n'a pas encore conscience des contraintes économiques qui régissent la sphère de l'édition et de la presse parisiennes. "A Paris, Lucien veut vendre ses vers mais se heurte aux refus des libraires qui affirment ne plus vouloir en publier : désormais seuls le journal et le roman font vendre", résume Guillaume Pinson. Selon le cliché, le journaliste du XIXe siècle est un déraciné ; celui du XXIe, un bobo. Mais c'est aussi dans cette itinérance entre deux mondes, entre sa famille "de province" et ses nouveaux amis parisiens, que se crée l'identité proprement journalistique de Rubempré.

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Compromissions et désillusions

Bientôt, notre héros découvre les dessous du métier : des critiques littéraires sous influence, une presse soudoyée par la réclame et des "pêcheurs à la ligne" qui rédigent des "canards" soit, dans les mots de notre siècle, des pigistes qui font échos aux fausses nouvelles. Articles de mauvaise foi, "prostitution" littéraire, mensonges... A travers le récit de l'apprentissage que fait Rubempré du métier, Balzac décrit ces petits accommodements avec l'éthique journalistique dont font preuve certains acteurs de la presse.

  • "Relis cet ouvrage et broche un article qui le démolisse"

Rubempré commence par apprendre les mauvaises pratiques permises par le pouvoir de nuisance du journalisme littéraire. Après avoir essuyé un refus de publication de l'un de ses manuscrits par l'éditeur à la mode Dauriat, l'influent journaliste Etienne Lousteau lui propose de se venger en sabotant le commerce du libraire_. "Voici un exemplaire du livre de Nathan que Dauriat vient de me donner ; la seconde édition paraît demain, relis cet ouvrage et broche un article qui le démolisse."_ Mais comment écrire du mal d'un bon livre, s'émeut le jeune journaliste intègre ? Avec emphase, Lousteau livre alors la recette de la fausse critique à charge :

"- Mon cher, un journaliste est un acrobate, il faut t'habituer aux inconvénients de l'état. Tiens, je suis bon enfant, moi ! voici la manière de procéder en semblable occurrence. Attention, mon petit ! Tu commenceras par trouver l'œuvre belle, et tu peux t'amuser à écrire alors ce que tu en penses. Le public se dira : « Ce critique est sans jalousie, il sera sans doute impartial. » Après avoir conquis l'estime de ton lecteur, tu regretteras d'avoir à blâmer le système dans lequel de semblables livres vont faire entrer la littérature française.(...) Tu feras tomber cette argumentation sur Nathan, en démontrant qu'il est un imitateur et n'a que l'apparence du talent. (...) Malgré le mérite de cette œuvre, elle te paraît alors fatale et dangereuse, elle ouvre les portes du temple de la Gloire à la foule (...). Tu diras qu'après avoir eu le bonheur de vendre une édition de ce livre, le libraire est bien audacieux d'en faire une seconde, et tu regretteras qu'un si habile éditeur connaisse si peu les instincts du pays. Voilà tes masses. Saupoudre-moi d'esprit ces raisonnements, relève-les par un petit filet de vinaigre, et Dauriat est frit dans la poêle aux articles. Mais n'oublie pas de terminer en ayant l'air de plaindre dans Nathan l'erreur d'un homme à qui, s'il quitte cette voie, la littérature contemporaine devra de belles œuvres."

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  • "Un journal n’est plus fait pour éclairer, mais pour flatter les opinions"

Progressivement, Rubempré prend également conscience des relations de dépendances commerciales qui pèsent sur les journaux. Pour garder des sous, le journal doit satisfaire ses créanciers, qu'il s'agisse de ses éditeurs ou de ses abonnés. Balzac fait par exemple dire au journaliste Claude Vignon : "Le Journal au lieu d’être un sacerdoce est devenu un moyen pour les partis ; de moyen, il s’est fait commerce ; et comme tous les commerces, il est sans foi ni loi. Tout journal est une boutique où l’on vend au public des paroles de la couleur dont il les veut. S’il existait un journal des bossus, il prouverait soir et matin la beauté, la bonté, la nécessité des bossus. Un journal n’est plus fait pour éclairer, mais pour flatter les opinions."

Telle est le cynisme de la loi à laquelle sont soumis les "marchands de phrases". Vernou prévient d'ailleurs le consciencieux l'écrivain-journaliste, les articles de presse ne valent pas les tourments du littérateur :

"Quand vous voudrez faire une grande et belle œuvre, un livre enfin, vous pourrez y jeter vos pensées, votre âme, vous y attacher, le défendre ; mais des articles lus aujourd’hui, oubliés demain, ça ne vaut à mes yeux que ce qu’on les paye. Si vous mettez de l’importance à de pareilles stupidités, vous ferez donc le signe de la croix et vous invoquerez l’Esprit saint pour écrire un prospectus !"

En faisant du journaliste un flatteur d'opinions, un courtisan intéressé, Balzac initiait un topos de l'insulte anti-journaliste : l'assimilation du métier à une forme de prostitution ; on en entend aujoud'hui l'écho dans un terme comme "journalope". Les Illusions perdues est parsemé de ce genre de métaphores, relève le professeur de littérature José-Luis Diaz dans son article " Balzac, les courtisanes et les lupanars de la pensée". On retrouve dans "ce roman du jeune écrivain partagé entre le noble Cénacle et la séduction immédiate qu’exercent sur lui les sirènes du journalisme", la description de "mauvais lieux de la pensée appelés journaux", ces "lupanars de la pensée" :

"Lorsque Lucien y est confronté au spectacle d’un écrivain reconnu, Nathan, déployant toutes ses séductions auprès d’un critique pour en obtenir un article, décrit José-Luis Diaz, le narrateur commente en ces termes : « À l’aspect d’un poète éminent y prostituant la muse à un journaliste, y humiliant l’Art, comme la Femme était humiliée, prostituée sous ces galeries ignobles, le grand homme de province recevait des enseignements terribles. L’argent ! était le mot de toute l’énigme."

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  • "Le journal tient pour vrai tout ce qui est probable. Nous partons de là"

Aussi n'est-il pas question de grandes enquêtes et de "débunkage" des rumeurs politiques. Non, sous la plume de Balzac - et sans nuance ! - les journalistes en sont parfois les initiateurs. "Messieurs, si nous prêtions des ridicules aux hommes vertueux de la Droite ? Si nous disions que monsieur de Bonald pue des pieds ?", lance Lousteau en conférence de rédaction. A la lecture de ce genre de répliques, il n'est pas étonnant que Balzac ait comparé, dans une dédicace de son œuvre adressée à Victor Hugo, sa caricature des journalistes à celle que subissent les médecins chez Molière… Sauvés par leur auteur, Lousteau, Merlin et autres Vernou ne s'adonnent tout de même pas à la rédaction de "canards"  :

"— N’allons pas sur les brisées des grands journaux constitutionnels qui ont leurs cartons aux curés pleins de Canards, répondit Vernou.  — De Canards ? dit Lucien. — Nous appelons un canard, lui répondit Hector, un fait qui a l’air d’être vrai, mais qu’on invente pour relever les Faits-Paris quand ils sont pâles. Le canard est une trouvaille de Franklin, qui a inventé le paratonnerre, le canard et la république. Ce journaliste trompa si bien les encyclopédistes par ses canards d’outre-mer que, dans l’Histoire Philosophique des Indes, Raynal a donné deux de ces canards pour des faits authentiques."

Et Lousteau de conclure par cette formule pré-post-vérité : "Le journal tient pour vrai tout ce qui est probable. Nous partons de là" !

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On retrouve dans la peinture de ces journalistes, sympathiques mais sans scrupules, les reproches que développe Balzac quelques années plus tard dans sa Monographie de la presse parisienne. Il y dénonce alors les effets de l'industrialisation de la presse où les "gendelettres", version journalistique des gendarmes, sont aux ordres d'intérêts politiques ou publicistes. Dans cet "Ordre gendelettre", il distingue deux catégories :

  • ceux qui font de la politique dans la presse : "Publicistes, ce nom jadis attribué aux grands écrivains […] est devenu celui de tous les écrivassiers qui font de la politique".  Parmi eux, le "journaliste-homme d'Etat", le "Rienologue" ou le "Publiciste à portefeuille".
  • et ceux qui font de la critique littéraire pour nourrir leurs ambitions d'ascension sociale et que Balzac, en tant que romancier soumis à leur appréciation, tient pour être d'envieux écrivains ratés… Ceux-là "se livrent à une critique de la littérature et dont la cause est entendue d’emblée puisqu’il existe en tout critique un auteur impuissant". On y retrouve le "Critique de la vieille roche", un universitaire ou mondain qui se présente à "l’état passif d’un oiseau empaillé", ou le "Jeune Critique blond", qui parle des arts sans rien y connaître ou est "préposé aux éloges" (bien sûr, il n’est "pas nécessaire d’être blond pour être un critique blond", précise Balzac).

Splendeurs et mérites du journalisme

Après avoir écrit quelques brillants articles, notre héros se fait vite des ennemis. Renié par le Cénacle d'Arthez, il est calomnié par ses confrères des petits journaux. La gloire est derrière lui, il rentre à Angoulême. "Dans le scénario du 'devenir journaliste', le déplacement triomphal vers Paris a son pendant brutal, son revirement final, décrit Guillaume Pinson. Placé dès l'origine sous le signe de l'échec que n'a cessé de confirmer l'exil parisien, faite de déconvenues et de trahisons, la trajectoire du héros conduit fatalement ce dernier à renoncer à ses ambitions."

En faisant de Lucien une victime expiatoire de la puissance nouvelle du journalisme, cette "religion des sociétés modernes" comme il l'écrit dans La Peau de chagrin (1831), Balzac traitait d'une désillusion qu'il avait lui-même éprouvé en tant que journaliste. Venu chercher dans la presse à la fois une source de revenus et une influence politique en tant que figure d'intellectuel, le romancier ruiné ne voulait pas faire oublier son statut d'artiste avec un grand "A".

Le journalisme est un enfer, un abîme d’iniquités, de mensonges, de trahisons, que l’on ne peut traverser et d’où l’on ne peut sortir pur, que protégé comme Dante par le divin laurier de Virgile. Honoré de Balzac, Illusions perdues

Il dénonçait ainsi ce que la machine médiatique pouvait faire des hommes de lettres, ce qu'il avait lui-même ressenti comme une profonde incompatibilité entre les exigences d'un honnête écrivain-journaliste et les contraintes d'un journal, en particulier les impératifs de rendements de la presse périodique. "Tout se fait sous le signe de la hâte, de l'a-peu-près. Quand, aux yeux de Balzac, le définitif est toujours provisoire, le provisoire du journaliste menace de devenir définitif", analyse Guillaume Pinson. C'est le sort du "pêcheur à la ligne", ce rédacteur qui vit comme le pêcheur de sa ligne, nous dit Balzac dans sa Monographie : "Chaque jour jour, il use les qualités les plus précieuses de l'esprit à sculpter une plaisanterie en une ou deux colonnes". Et chaque lendemain, "il s'aperçoit trop tard de ses dissipations".

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Bref, la critique du journalisme de Balzac est aussi le témoignage d'un rédacteur fatigué qui se mêle aux préoccupations d'un écrivain orgueilleux - ou conscient de ses qualités :

"Prodiguer son talent pour alimenter chaque semaine la curiosité des lecteurs de journaux, éparpiller (...) son érudition littéraire et sa connaissance profonde du cœur humain en une multitude de productions hâtives (...), peuvent nous donner une haute idée de la fécondité de sa tête, de la rapidité de sa plume, mais ne formeront pas une seule pierre pour l'édifice de l'avenir…" Honoré de Balzac

Le journaliste balzacien n'est donc pas foncièrement mauvais ou opportuniste. Il est bien plutôt un écrivain que les contraintes médiatiques ont poussé au changement, l'incitant à troquer ses aspirations littéraires pour des ambitions sociales.

Comme c'est parfois le cas, sa critique cache mal l'admiration du pouvoir de ce qu'elle attaque. Balzac reconnaissait en effet à l'écriture journaliste une_"exubérance d’esprit"_ presque sans égale. Surtout, elle traduit certaines préférences de l'écrivain en matière de journalisme. S'il est difficile de situer politiquement Balzac à l'aune de ses nombreuses collaborations médiatiques - La Mode était une revue aristocratique, La Silhouette plutôt républicaine, Le Voleur, un journal libéral, et la rédaction du Feuilleton des journaux politiques développait des idées parfois proches du saint-simonisme -, on peut en revanche déceler une forme d'idéal journalistique que Balzac trouvait en la forme du feuilleton. Avant même l'invention du roman-feuilleton, l'auteur des Illusions perdues avait en effet tenté d'adapter le système de la presse périodique à la littérature, avec la création d'une "Société d'abonnement général". En termes d'invention éditoriale, Balzac n'était donc pas si désillusionné. S'il avait été notre contemporain, Balzac aurait-il donc plutôt été un adepte du gonzo ou du fact-checking ? Éditorialiste zélé ou contributeur d'Acrimed ?

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