Publicité

Les inconnus des Buttes-Chaumont : depuis des visages anonymes, raconter une histoire ashkénaze

Par
Reconnaissez-vous ces inconnus qui venaient se retrouver au parc des Buttes-Chaumont, à Paris, à l'automne 1983 ?
Reconnaissez-vous ces inconnus qui venaient se retrouver au parc des Buttes-Chaumont, à Paris, à l'automne 1983 ?
- Patrick Zachmann / Magnum

En 1983, le photographe Patrick Zachmann a attrapé quelque chose du quotidien de dizaines de juifs d'Europe de l'Est qui vivaient dans le nord-est de Paris, parlaient en yiddish... et dont l'histoire est aujourd'hui ensevelie. Donc à découvrir.

Ils seront des inconnus tant qu’on n’aura pas raconté leur histoire. Eux, ce sont ces anonymes du parc des Buttes-Chaumont, à Paris, qu’on voit sur une série de clichés en noir et blanc qu'on doit au photographe Patrick Zachmann. Vingt-six photos en tout, qui datent de 1983, et qui n'avaient jamais été exposées. Guère plus diffusées, à l’exception d’une sélection parue dans un livre de Zachmann, Enquête d'identité, publié il y a plus de trente ans par le photographe tandis qu'il remontait le fil bancal de son histoire familiale dans le silence de l'holocauste. Il partait alors à la rencontre de juifs qu'il photographiait comme on pourrait s'interroger à voix haute : 

Ca veut dire quoi, au fond, être juif ?

Publicité

Parmi ces centaines d'anonymes rencontrés à la fin des années 1970 et au début des années 80 pour ce projet, restaient donc ces hommes et ces femmes des Buttes-Chaumont, ensevelis sur les planches-contact du photographe de Magnum. De ces trente-cinq hommes et femmes, celui que vous pouvez réécouter lors de son passage dans l'émission "Hors champ" sur France culture (en mai 2014) n’avait consigné aucun nom à même de permettre de suivre leur trace, dire qui ils étaient. A l’époque, Patrick Zachmann ne se projetait guère dans une démarche documentaire - plutôt dans quelque chose de l'ordre d'une entreprise personnelle, une exploration intime comme un fil à tirer depuis cette question de soi qui l'avait mené jusqu'à tous ces autres. D'habitude, de retour chez lui, le soir, il noircissait pourtant bien un carnet d'annotations. Mais dans ses carnets de 1983, il n'a guère trouvé que des bribes, quelques lignes, après ces nombreuses journées passées aux Buttes-Chaumont. Patrick Zachmann se souvient distinctement que ces gens se parlaient en yiddish, et qu'ils arpentaient toujours les mêmes allées. Mais voilà : le photographe ne leur avait pas demandé leur nom, lorsqu'il était allé les trouver, et gagner leur confiance pour les photographier dans ce parc du XIXe arrondissement de Paris, où ils vivaient, et où ils se retrouvaient régulièrement, en ce début des années 80 :

Je crois que j'étais assez timide, je n'ai pas vraiment osé leur poser de questions. Souvent, j'y allais avec des tirages que je leur offrais. Ce n'était pas évident de me faire accepter. C'était aussi une phase où je photographiais des juifs anonymes, que je ne connaissais pas. Souvent, à l'époque, on me demandait d'où venaient mes parents. Je savais où ils étaient nés, mais ensuite, je ne savais plus répondre.

Quand on fouille ces images du regard, leur destin de juifs ashkénazes, nés quelque part en Europe de l'Est ou en Russie au début du XXe siècle, échappe pour l'essentiel : ils sont des anonymes sur des bancs ou dans des allées, dont on attrape des formes de lunettes, des gestes qui semblent fraternels, des femmes entre femmes et souvent les hommes entre eux, un peu plus loin. Ils sont ces passants bien mis, des hommes en cravate ou en gabardine, des femmes qu'on devine de milieu populaire sans doute, et ces gens aux vêtements à la coupe impeccable. Combien parmi eux étaient-ils tailleurs ? S'habillaient-ils d'un soin particulier pour l'occasion et ces sorties au parc ? Avaient-ils rendez-vous ? Ce sont des énigmes auxquelles le photographe ne sait plus répondre :

Cette série à laquelle je suis très attaché est une série un peu silencieuse. Je me laissais attirer par des visages. Et derrière, une histoire, qu'ils gardaient pour eux, ou pas, je ne sais pas...

Cette série photographique de 1983 n'a jamais été exposée par le photographe Patrick Zachmann, avant cette rétrospective que lui consacrera le MAHJ à l'automne 2021.
Cette série photographique de 1983 n'a jamais été exposée par le photographe Patrick Zachmann, avant cette rétrospective que lui consacrera le MAHJ à l'automne 2021.
- Patrick Zachmann / Magnum

Le Musée d’art et d’histoire du judaïsme (MAHJ) a diffusé, en avril, un appel à témoignages pour bousculer l'oubli et remonter jusqu'à eux. Le musée parisien exposera en effet cette série de photos dans le cadre d’une vaste rétrospective consacrée à Patrick Zachmann à l’automne 2021. Un accrochage sans guère plus de précisions biographiques n’aurait rien eu de complètement inimaginable : après tout, ce ne serait pas la première exposition photo à montrer des allures anonymes. Mais le photographe a demandé à Paul Salmona, qui dirige le MAHJ, qu'on profite de l'exposition pour rehausser ces silhouettes d'un nom. Depuis par exemple le travail prodigieux de Serge Klarsfeld pour nommer les victimes de la Shoah, projeter au mur des trajectoires sans nom fait toujours un peu l'effet d'une oblitération.

À réécouter : Patrick Zachmann

De surcroît, du point de vue du savoir, c'était aussi passer à côté d'une opportunité pas si courante : raconter une page d’histoire encore largement muette. En fait, l’histoire de la communauté juive ashkénaze, à Paris, au début des années 80, au ras des vies quotidiennes. Car de ces gens à l’image que Patrick Zachmann a croisés dans les allées, à l'ombre des arbres des Buttes-Chaumont, sans jamais les prendre à la dérobée, on sait qu'ils ont traversé la guerre, survécu à la Shoah, qu'ils sont nés avant les années Trente, et que, quatre décennies après la fin de la guerre, ils vivaient là, à Paris. Or d'un point de vue académique, on sait au fond assez peu de choses sur le monde ashkénaze parisien à cette époque. En tous cas, sur l'ordinaire et le quotidien à hauteur d'hommes et de femmes, et de quoi ces destins ont pu se tricoter sur le tard après s'être fixés dans l'est de la capitale.

D'une dizaine de personnes identifiées à ce jour, aucune n'est toujours en vie.
D'une dizaine de personnes identifiées à ce jour, aucune n'est toujours en vie.
- Patrick Zachmann / Magnum

L'appel à témoignages a été confié à une chercheuse, Alice Davy, qui espère trouver de quoi compléter le puzzle. Elle explique qu'à partir des années 60, et en fait l’arrivée des séfarades d'Afrique du Nord, les travaux pour documenter cette histoire juive européenne qui continue de se déployer en France se feront plus rares. A mesure qu’elle a commencé à se raconter et parfois se transmettre, la mémoire de la Shoah a pu aussi avoir pour effet d’enfouir un peu ces trajectoires à plusieurs décennies de distance de la Libération. Au point qu’on dispose de peu de travaux, en sciences sociales, pour attraper l’ordinaire de la vie comme elle se vivait à Paris, quarante ans après la guerre, quand on venait d’Europe centrale et orientale et qu'on se parlait yiddish sur un banc. En comparaison, davantage de choses existent pour évoquer, par exemple, la poésie yiddishophone ou la musique klezmer, que pour déflorer la vie du quotidien au ras des existences anonymes. C'est aussi vrai dans les archives de France Culture, ou vous pourrez par exemple redécouvrir deux émissions "La Compagnie des poètes", par Manou Farine (en 2019 et 2021) :

À réécouter : "Yiddishland", le pays des poètes

À réécouter : Poésie yiddish et piano klezmer

et aussi, par exemple, cette émission "Talmudiques" où la réalisatrice Nurith Aviv racontait son rapport au yiddish :

À réécouter : Une langue poème

Avec le récit de l'ordinaire qui s’effrite et parfois la mémoire qui s’évapore et les gens qui meurent, ces rendez-vous des Buttes-Chaumont ont laissé peu de traces. Depuis l’appel à témoignages pourtant, Alice Davy a pourtant reçu de nombreux messages, qui confirment que ces rendez-vous étaient importants, connus, et que certains s'en souviennent : c’était un lieu de sociabilité, et, de fait, un endroit où s'est écrite à plusieurs une page d’une histoire collective parcellaire.

Quand l’appel à témoignages a commencé à circuler, Alice Davy était déjà parvenue à retrouver le nom de quatre des trente-cinq personnes sur la pellicule (avec des associations, notamment). Six autres sont venus compléter le puzzle entretemps : des enfants ou des petits-enfants avaient reconnus un grand-père ou une grand-mère. Aucun de ceux dont on peut pour l’heure remonter le fil ne sont vivants, et c’est peu probable que ça puisse être le cas pour les prochains. Parfois, des détours sans issue ont aussi pu lester l’enquête de quelques recoins qui finalement n'ont rien donné. Mais plutôt que des fausses pistes et des impasses, ces itinéraires de traverse sont encore l’occasion de compléter le cadre, et de préciser les contours de la vie collective telle qu’elle se vivait à ce moment-là pour ces gens-là. En fait, qui ils étaient, sur la photo... ou hors champ.

Sur les clichés de Patrick Zachmann, très peu de granularité au fond, pour augmenter nos chances d'en savoir plus - tout juste des visages, pour l'essentiel. Mais sur l’une des photos, un homme marche tandis qu’il lit un journal écrit en yiddish. C’est en fait plus qu’une précision généalogique : le journal en question s’appelait Unzer Wort

Qui était ce lecteur de "Unzer Wort", le dernier quotidien yiddishophone au monde ?
Qui était ce lecteur de "Unzer Wort", le dernier quotidien yiddishophone au monde ?
- Patrick Zachmann / Magnum

En 1983, on imprimait encore des titres de presse en yiddish à Paris, et même des quotidiens, comme celui-ci. Marxiste et convaincu que le salut des juifs persécutés passerait par le socialisme, le journal existait déjà sous Vichy et l'Occupation, surveillé par la police qui le mentionne et le cite par exemple dans ses rapport sur la section juive du parti communiste, clandestine. On retrouve la trace de Unzer Wort dans le livre de Stéphane Courtois, Denis Peschanski et Adam Rayski, Le Sang de l’étranger. Les immigrés de la MOI dans la Résistance (chez Fayard, en 1989) : alors que les premières rafles de juifs commençaient dans la capitale, au printemps 1941, on avait arrêté un certain Isodore Fuhrer, chez qui avaient été découverts "une machine à écrire de fabrication Hermès dont le clavier et les lettres sont en alphabet yiddish, et le stencil qui a servi à la reproduction de la feuille Unzer Wort du 1er avril 1941". Recréé à la Libération, en 1944, le quotidien perdurera jusqu’en 1996 avant de s’éteindre. Un article (en anglais) de la Jewish Telegraphic agency nous apprend que Unzer Wort sera le dernier quotidien yiddishophone encore imprimé au monde, et qu’il tirait encore à 1 500 exemplaires par jour en 1994. Depuis les négatifs de Patrick Zachmann jusqu’aux murs du Musée d’art et d’histoire du judaïsme, ce journal lu par un inconnu en train de marcher est bien un indice qui dit quelque chose de ces anonymes des Buttes-Chaumont. 

A trente-huit ans de distance, ce coin du nord-est de Paris est redevenu le quartier d'une importante population juive. Mais plus singulièrement, ce sont pour l'essentiel des orthodoxes, et bon nombre de Hassidim, qu'on y croise aujourd'hui. C’est à quelques rues des grilles du parc que se trouve par exemple le lycée loubavitch de Paris - en fait, le plus grand complexe scolaire religieux d'Europe. Alors que voilà bien quinze ans qu’on n’imprime plus aucun quotidien en yiddish dans la capitale, on trouve désormais davantage de travaux sur ces nouveaux venus, sur leurs stratégies résidentielles ou encore leur façon de vivre, que sur les ashkénazes qui les avaient devancés depuis une toute autre trajectoire. La rétrospective Zachmann, et cette petite enquête sur ses flancs, sont l'occasion de raconter une histoire enfouie comme on fouillerait sous les différentes peaux de ces pâtés de maison.

C'est dans le cadre de son travail exploratoire sur le fil de ce que pouvait revêtir une identité juive que Patrick Zachmann a saisit sur la pellicule ces inconnus des Buttes-Chaumont.
C'est dans le cadre de son travail exploratoire sur le fil de ce que pouvait revêtir une identité juive que Patrick Zachmann a saisit sur la pellicule ces inconnus des Buttes-Chaumont.
- Patrick Zachmann / Magnum

À réécouter : Rachel Ertel, mémoire du Yiddish

L'avis de recherche du Musée d'art et d'histoire du judaïsme est à retrouver par ici et vous pouvez aussi écrire à alice.dvy@gmail.com.