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Les jeux vidéo font de la Résistance

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Image du jeu "The Saboteur" développé par Pandemic Studios et sorti en 2009
Image du jeu "The Saboteur" développé par Pandemic Studios et sorti en 2009

Les situations de résistance (au sens strict de la résistance intérieure française, mais aussi au sens générique d'opposition "intérieure" à un régime totalitaire) occupent une place de choix parmi les périodes représentées par le jeu vidéo. Quels éléments expliquent cette affinité ?

Medal of Honor : Résistance (2000), The Saboteur (2009), Through the Darkest of Times (2020)… La Seconde Guerre mondiale, et en particulier la Résistance, occupent une place de choix parmi les périodes représentées par le jeu vidéo. Cet intérêt ne se limite d’ailleurs pas à la période historique entendue au sens strict. Il est aussi sensible dans la manière dont un grand nombre de jeux reprennent la thématique du mouvement de résistance, compris au sens générique. Final Fantasy VII (1997), qui met en scène un groupe éco-terroriste aux prises avec la firme tout-puissante (et fictive) Shinra ; Ghost of Tsushima (2020), qui se déroule dans un Japon médiéval assailli par les armées mongoles, ou encore Beyond Good & Evil (2003) reprennent ainsi le dispositif d’un monde totalitaire dans lequel un individu ou un groupe va se battre pour la libération et le bien de l’humanité.

Certes, le jeu vidéo n’est pas le seul médium à s’emparer de l’histoire de la  Résistance et des déclinaisons réelles ou fictionnelles qui lui ont succédé - le cinéma et la littérature l'ont fait bien plus tôt et continuent à le faire abondamment. Mais pourquoi cette affinité particulière entre jeux vidéos et situations de résistance ? Et comment le jeu vidéo représente-t-il la période historique de la résistance intérieure française ?

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Cet article participe de la série " Histoires d’images" qui propose de restituer un phénomène visuel contemporain dans une perspective historique.

La Seconde Guerre mondiale au début du jeu vidéo, entre toile de fond et fantaisie

Loin d'avoir attendu l'arrivée de moyens techniques plus importants, permettant de représenter de plus en plus fidèlement décors et personnages, les jeux vidéo se sont penchés sur la période de la Seconde Guerre mondiale depuis longtemps. "Dès les années 1980, vous trouvez des jeux d'avion, des jeux de tir - qu'on appelle des "shoot 'em up" - dans lesquels votre vaisseau ressemble à des vaisseaux réellement utilisés lors de la Seconde Guerre mondiale", détaille Romain Vincent, doctorant en pédagogie des jeux vidéo à l'université Paris XIII, vidéaste et auteur de la chaîne Youtube "Jeux vidéo et histoire". Le conflit reste néanmoins encore un habillage, une sorte de toile de fond servant d'ambiance à un jeu exploitant avant tout la dextérité du joueur. 

C'est en se tournant du côté des war games, ces jeux de stratégie combinant une carte, des unités militaires et un ensemble de règles, que l'on trouve les premiers jeux développant véritablement l'histoire du conflit. Publié en 1981, Eastern Front (1941) ne ferait pourtant pas l'unanimité aujourd'hui, s'amuse le chercheur : "Comme son nom l'indique, Eastern Front (1941) est un jeu de stratégie qui vous propose de jouer les armées allemandes nazies combattant contre l'Union soviétique. Or cette guerre avait un fond idéologique extrêmement marqué : les nazis l'appelaient "la grande guerre raciale"... Et cet aspect est complètement évacué dans le jeu. On voit là une grande tendance du jeu vidéo, qui édulcore les aspects idéologiques et politiques de ce conflit, davantage que le cinéma ou la littérature". 

Image de la couverture du jeu "Castle Wolfenstein", édité par Muse Software et sorti en 1981
Image de la couverture du jeu "Castle Wolfenstein", édité par Muse Software et sorti en 1981

La même tendance se retrouve dans des jeux plus récents, et plus élaborés, abordant la période. Du côté des jeux "first person shooter" (ou FPS, signifiant "jeu de tir en vue subjective"), la série des Wolfenstein qui débute en 1992 fait preuve d'une utilisation carrément fantaisiste, voire humoristique de la Seconde Guerre mondiale : la fin du jeu vous permet ainsi de combattre Hitler tenant à la main une double mitrailleuse et enfermé dans une armure bionique... "C'est avec le temps que le jeu vidéo est devenu de plus en plus sérieux, notamment à travers la question de la représentation des camps de concentration", analyse Romain Vincent.  

Une Résistance toujours armée, unifiée, et dépolitisée

Et du côté de la représentation de la résistance intérieure française ? "Celle-ci est effectivement présente dans le jeu vidéo, pour une raison assez simple : c'est une mécanique narrative très efficace. On vous fait incarner quelqu'un de "faible" au début du jeu et qui, en grandissant, en gagnant en influence, doit combattre une entité plus puissante et oppressive qui domine l'univers du jeu", analyse-t-il. Ce dispositif est si efficace que la "résistance" au sens générique devient une trame narrative récurrente, même dans des jeux dont la narration exclut toute référence à la Seconde Guerre mondiale. "C'est une mécanique que l'on retrouve dans beaucoup de RPG (ou "jeux vidéo de rôle", un genre de jeu vidéo s'inspirant des codes et du principe des jeux de rôle sur table), notamment japonais", ajoute Romain Vincent : Final Fantasy VII en est un des plus célèbres exemples.

Image de l'écran de chargement du jeu "Medal of Honor : Résistance" développé par DreamWorks Interactive et sorti en 2020
Image de l'écran de chargement du jeu "Medal of Honor : Résistance" développé par DreamWorks Interactive et sorti en 2020

Mais lorsqu'ils s'y réfèrent directement, comme Medal of Honor : Résistance (2000) ou The Saboteur (2009), nombre de ces jeux vidéo présentent un visage très particulier de la Résistance. Romain Vincent en énumère les caractéristiques : "On retrouve souvent, par exemple, la figure de la résistante française en armes - c'est d'ailleurs également le cas au cinéma. Or les femmes étaient beaucoup employées pour des missions de renseignement ou de transmission de messages, mais le jeu vidéo étant un média qui privilégie une action importante, les fusillades, les explosions sont mises en avant". Une résistance essentiellement armée et militaire donc, mais là ne s'arrête pas la déformation : "Ce qui est très frappant dans les jeux vidéo, c'est la dépolitisation complète de ce mouvement. La résistance y est présentée de manière très unifiée, sans divergences de sensibilités politiques ou idéologiques - les jeux américains ne parlent évidemment jamais des résistants communistes français !". Et la liste ne s'arrête pas là : manichéistes, offrant peu de références à des personnages historiques (même Hitler !), les jeux comme ceux de la série Battlefield pêchent par une représentation de la Résistance parfois carrément catastrophique. 

Une éthique de la résistance ?

N'y aurait-il donc rien à sauver ? "Les choses les plus intéressantes actuellement se font du côté des jeux vidéo indépendants, produits par de petits studios pouvant se permettre d'adopter un angle plus pointu sur la question. Une production comme The Darkest of Times (2020) vous fait jouer la résistance allemande pendant le nazisme, juste après la prise de pouvoir d'Hitler, ce qui est très intéressant", explique Romain Vincent. Problème : ces jeux "de niche" ne touchent pas un public aussi large que les jeux de tirs grand public, et prennent le risque de n'intéresser que les joueurs déjà passionnés d'histoire. 

Image du jeu "Through the Darkest of Times" développé par Paintbucket Games et sorti en 2020
Image du jeu "Through the Darkest of Times" développé par Paintbucket Games et sorti en 2020

Une autre source d'intérêt du jeu vidéo pour l'histoire de la Résistance pourrait aussi être trouvée du côté des jeux narratifs faisant intervenir la thématique de la résistance, sans se référer au contexte de la Résistance en tant que période historique. Dans ces jeux se déroulant dans un monde fictionnel, fantaisiste ou uchronique, le joueur est souvent amené à faire des choix pour influer sur le déroulement de la narration, l'interactivité étant au cœur du médium. Dans Detroit: Become Human, sorti en 2018, le joueur dirige par exemple un groupe de robots ayant développé une conscience d'eux-mêmes, et réclamant la fin de l'esclavage des androïdes. De nombreux choix s'offrent alors au joueur : la résistance doit-elle être violente ou non-violente ? Faut-il voler si les conditions et la mission l'imposent ? Votre vie vaut-elle plus que celle de "l'Autre" ? Autant de questions permettant, par la mise en situation, d'explorer les tenants et les aboutissants d'une situation de résistance. 

Un jeu pourrait-il combiner efficacement la précision historique (relative) des jeux d'action et la trame complexe des jeux narratifs ? L'entreprise est en tout cas délicate : Detroit: Become Human s'était aussi notamment distingué par des références douteuses à l'imagerie de la Shoah...

" Histoires d’images" est une série d'articles de Marion Dupont qui propose de restituer un phénomène visuel contemporain dans une perspective historique. 

À découvrir dans le Cours de l'histoire : "Ami, entends-tu, les Compagnons de la Libération"

Le 16 novembre 1940, le général de Gaulle crée l’ordre de la Libération. Une fraternité qui distingue 1 038 individus, 18 collectivités militaires et 5 communes "qui se sont signalées dans l'œuvre de libération de la France et de son Empire" lors de la Seconde Guerre mondiale.