1923, le mark perd toute sa valeur
1923, le mark perd toute sa valeur

1923, les conséquences de l'hyperinflation

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Les leçons de l'hyperinflation de 1923

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Imaginez brûler de l’argent pour vous chauffer, ou avoir besoin d’une brouette de billets pour aller acheter du pain. Il y a un siècle, c'était le quotidien des Allemands face à une hyperinflation devenue incontrôlable.

En 1923, les Allemands ont dû apprendre à vivre dans un système économique qui s'effondrait. Cent ans plus tard, alors que l'inflation inquiète les Français, voici quelques éléments pour comprendre les conséquences de cette hyperinflation allemande, avec Marie-Bénédicte Vincent, professeure d'histoire contemporaine à l'Université de Franche-Comté, spécialiste de l'Allemagne.

59 min

La chute vertigineuse de la monnaie

Après la Première Guerre mondiale, l’Allemagne vaincue connaît une première phase d'inflation, explique Marie-Bénédicte Vincent : "Jusqu’à l’été 1922, l’inflation est positive. Les salaires sont plus ou moins indexés sur l’inflation, donc les salaires augmentent, il y a de la croissance économique, il n’y a pas vraiment de chômage durant cette phase de l’immédiat après-guerre. Les choses changent évidemment quand on rentre dans une phase d’hyperinflation que l’on ne contrôle plus."

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L’Allemagne ne parvient plus à payer les "réparations" colossales exigées par les vainqueurs. Le pays s’endette. La monnaie perd sa valeur. 1 dollar s’échange contre 9 000 marks en novembre 1922, 40 000 marks six mois plus tard, puis 1 milliard de marks en novembre 1923.

Des enfants jouant avec des billets de banques en 1923
Des enfants jouant avec des billets de banques en 1923

Il faut utiliser des brouettes, des paniers, des malles pour transporter les billets nécessaires à l'achat des produits du quotidien.

"On paye avant d’arriver au restaurant et pas à la fin parce que peut-être qu’en quelques heures, le cours de la monnaie aura changé", donne en exemple Marie-Bénédicte Vincent

Des tensions éclatent entre les villes et les campagnes, des razzias sont organisées. Mais il y a aussi des mouvements de solidarité et même des procédés alternatifs comme le troc : une  leçon de piano s'échange contre du pain.

Les classes sociales sont renversées

Les ouvriers s’en sortent parfois mieux que les employés. C'est ce qu'a analysé la professeure d'histoire : "À l’époque, la plupart des actifs sont des ouvriers qui sont payés à la journée. Pour ces gens-là, les salaires pouvaient augmenter au jour le jour, peut-être pas au rythme de l'inflation, mais il y avait du moins un effort de rattrapage. Le cas des employés et des fonctionnaires est très différent, car ils ont un traitement ou un salaire mensuel. Et là, même s’il advient, le rattrapage est beaucoup trop tard par rapport au rythme de l’inflation et ce sont ces couches sociales là qui ont été particulièrement touchées par le phénomène d’hyperinflation."

À peine le salaire perçu, il faut le dépenser le plus rapidement possible, pour acheter avant que les prix n’augmentent encore et encore.

File d'attente devant une épicerie, Allemagne, 1923
File d'attente devant une épicerie, Allemagne, 1923
© Getty

Marie-Bénédicte Vincent développe : "C’est devenu absurde de dire à des gens d’épargner. L’épargne est devenue un non-sens économique, il faut tout dépenser. Donc ça a créé l’idée d’une société qui fonce dans les dépenses, dans la consommation. C’est tout le système de valeur qui est remis en question."

Pour la classe moyenne, le déclassement est brutal. Et il va avoir des conséquences politiques dramatiques d'après l'historienne. "Les conséquences psychologiques collectives ont été très fortes, parce que c’est une période qui est associée au déclassement économique et social. C’est l'idée qu’on perd son statut et c’est imputé à l’hyperinflation, mais au-delà c’est le régime politique qui est la République de Weimar. Donc ça va créer assez durablement une sorte de défiance vis-à-vis du régime républicain qui est rendu responsable de cette hyperinflation."

Des conséquences politiques dramatiques

Cette défiance est exploitée par les opposants comme Adolf Hitler qui assimile république et décadence de l’Allemagne.

"Ça nourrit tout un discours contre le 'système'. Ce n’est pas seulement un régime, c’est un régime, ses valeurs et les couches sociales auxquelles il profite. Et ça a des conséquences graves, car c’est la première fois qu’il y a une démocratie en Allemagne et c’est une démocratie qui va se retrouver rejetée, parce qu'associée à plein de dérèglements. Donc ça crée l’idée que démocratie = dérèglement = chaos. Il y a cette idée de décadence de l’Allemagne et ça a nourri les extrêmes qui disaient : 'Il faut redresser l’Allemagne'. C’était le grand thème de Hitler", analyse l'historienne.

L'hyperinflation n'est pas directement responsable de la montée du nazisme, mais elle a traumatisé durablement les Allemands de cette époque. Et depuis 100 ans, la peur d’une inflation incontrôlée s’est répandue.