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Les lobbys plus forts que jamais pendant la crise du coronavirus

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Le poids et l' influence des lobbys sur les pouvoirs publics se sont dangereusement accrus pendant la crise du coronavirus selon le rapport des Amis de la Terre
Le poids et l' influence des lobbys sur les pouvoirs publics se sont dangereusement accrus pendant la crise du coronavirus selon le rapport des Amis de la Terre
© Getty

Les cabinets d’influence ont mené l'offensive pendant cette crise. Les Amis de la Terre et l’Observatoire des multinationales dénoncent les limites du dispositif de transparence du lobbying en France. Omniprésents, sont-ils en train de s'accaparer la manne financière du plan de relance ?

Jamais on ne saura ce qui s’est vraiment passé pendant ces trois derniers mois. Tous ces SMS, échanges WhatsApp et entretiens Zoom avec le pouvoir ne seront sans doute jamais consignés dans aucun rapport d’activité. En France, les décideurs ne sont tenus à aucune transparence sur leurs échanges avec les représentants d’intérêts. Seuls ces derniers ont des obligations de noter leurs prises de contact mais les règles en vigueur d’une part leur laissent un an pour le faire et restent d’autre part très limitées quant aux informations fournies : ni la fréquence ou la teneur des contacts, pas même l’identité du décideur ne sont exigées. Autant de raisons pour lesquelles l’association Les Amis de la Terre n’attend rien du dispositif actuel de transparence du lobbying prévu par la loi Sapin 2. Déjà trop peu contraignant, il est inopérant pendant l’Etat d’urgence.

Dans cette situation exceptionnelle, une frénésie d’appels et de sollicitations entre les acteurs économiques et le gouvernement s’est propagée comme une véritable épidémie. Qui pour obtenir des aides, qui pour se voir reconnu le statut de service essentiel pour continuer à fonctionner pendant le confinement, quand d’autres tentent de capter des marchés publics ou encore de faire suspendre certaines règles sociales et environnementales. Autant dire que les relations personnelles et les carnets d’adresse ont été largement exploités. Le phénomène des portes tournantes, ces haut fonctionnaires passés au public ou à l’inverse dans le privé appelé pantouflage ont joué à plein. Tandis que les représentants de la société civile ont été privés de leurs moyens traditionnels, ne pouvant plus compter sur le relais des députés à l’Assemblée nationale ou de manifestations et mobilisation de l’opinion publique. La promiscuité des élites n’aura jamais été aussi forte au moment où s’impose la distanciation sociale pour les citoyens pointe le rapport de l'association co-écrit avec l’Observatoire des multinationales.

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A qui profite la crise ?

La deuxième loi de finances rectificative pour 2020, adoptée le 17 avril 2020, crée un fonds de 20 milliards d’euros pour soutenir les entreprises en difficulté jugées stratégiques pour le pays. Portée par des ONG comme les Amis de la Terre, Greenpeace et Oxfam et quelques députés, la demande d’assortir cette aide de conditions contraignantes en matière environnementale échoue aux portes de Bercy. 

En l’absence de règles claires, la gestion de ces fonds publics restent totalement discrétionnaire,                      
note Juliette Renaud, responsable de campagne sur la régulation des multinationales aux Amis de la Terre

Le dossier Vallourec en est la parfaite illustration, estime-t-elle. Le groupe parapétrolier connaît des difficultés depuis des années, bien avant déjà la crise du coronavirus. L’Etat français décide pourtant de monter, via BPI France, au capital du groupe. "On peut s’interroger sur l’effet d’aubaine crée par la crise du coronavirus." poursuit Juliette Renaud. Bien qu’il s’agisse d’une firme engagée dans le gaz de schiste et l’extraction d’hydrocarbures offshore en eaux profondes, aucune condition environnementale ne lui sera imposée. Là encore, pourquoi autant de largesse de la part du gouvernement ? Difficile de ne pas faire le lien entre les deux dirigeants de Vallourec, deux énarques et anciens hauts fonctionnaires, Philippe Crouzet qui était au Conseil d’Etat et Olivier Maillet à l’Inspection générale des finances pointant leur proximité évidente avec Bercy.

Emmanuel Macron alors ministre de l'Economie avec Philippe Crouzet, le pdg de Vallourec lors de la signature dun plan de réindustrialisation en 2016 à Valenciennes.
Emmanuel Macron alors ministre de l'Economie avec Philippe Crouzet, le pdg de Vallourec lors de la signature dun plan de réindustrialisation en 2016 à Valenciennes.
© AFP

L’industrie pharmaceutique n’est pas en reste. En première ligne face à la crise, elle a sauté sur l’occasion pour pousser auprès des décideurs de vieilles demandes, comme celles d’une protection accrue de sa propriété intellectuelle comme condition de ses investissements contre la maladie. Et que dire des déclarations du patron de Sanofi qui provoque le scandale en annonçant que ses futurs vaccins contre la Covid-19 seraient livrés en priorité aux Etats-Unis parce que ce pays lui offre plus d’argent. Avec les mêmes arguments, l’entreprise Allemande Curevac a obtenu un financement de 80 millions d’euros de la Banque Européenne d’investissement passant outre la procédure habituelle. Autant de manœuvres des multinationales qui se répètent un peu partout en Europe pointe le rapport.

Le retour des vieilles lunes

Ce texte passe également en revue toutes les offensives des lobbys industriels et agricoles contre les régulations sociales et environnementales. Le Medef comme la FNSEA sont très vite montés au créneau pour réclamer un moratoire sur les normes en vigueur au nom de la souveraineté alimentaire pour les uns ou pour éviter les faillites et le chômage pour les autres. Les lobbys du plastiques iront jusqu’à remettre en cause l’interdiction des plastiques à usage unique parce qu’il serait plus hygiénique en période d’épidémie. Tous ont essayé de tirer profit de l’urgence et d’une situation exceptionnelle.

Le président Macron et le ministre de l'Agriculture, Didier Guillaume à l'ouverture du salon de l'agriculture en présence de Christiane Lambert, la présidente de la FNSEA, 22 fevrier 2020
Le président Macron et le ministre de l'Agriculture, Didier Guillaume à l'ouverture du salon de l'agriculture en présence de Christiane Lambert, la présidente de la FNSEA, 22 fevrier 2020
© AFP

Ils ont poussé leurs intérêts auprès des décideurs, dénonce l’ONG, qui pris dans l’accélération des décisions se retrouvent d’autant plus affaiblis que l’expertise publique a perdu du terrain face aux grands cabinets de conseil et d’audits. Ils sont omniprésents dans la gestion de la crise du coronavirus note le rapport. Mc Kinsey, par exemple, a été mobilisé pour aider à mettre en place une task force interministérielle sur les tests, laquelle a rapidement confié une mission des laboratoires français à une autre firme de conseil, Bain, alors que les laboratoires publics et privés du territoire attendaient depuis des semaines que le gouvernement réponde à leur offre de service. D’autres firmes de conseils sont actuellement mobilisées auprès du ministère des Finances, notamment Strategy qui appartient aujourd’hui à PwC. Leur mission est d’identifier les entreprises qui ont besoin de soutien public ou encore d’aider à la conception des plans de relance.

Il y a vraiment de quoi s’inquiéter estime les Amis de la Terre, qui dans son rapport fustige la croyance aveugle du gouvernement dans les vertus du marché et la supériorité du secteur privé. 

Au lieu de profiter de la crise pour engager une vraie transition, le gouvernement favorise les intérêts établis,        
constate Olivier Petitjean de l’Observatoire des multinationales

En conclusion, l’association formule plusieurs demandes. Comme la mise en place urgente d’un dispositif plus efficace pour la transparence du lobbying en France et un rappel à le faire respecter par la Haute autorité pour la transparence de la vie publique en période d’état d’urgence sanitaire.

Les Amis de la Terre souhaitent voir se mettre en place un véritable observatoire indépendant de la réponse à la crise pour assurer la transparence.

55 min