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Les médias sont démunis face à un patron interventionniste

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Vincent Bolloré, à la sortie du CSA en septembre 2015
Vincent Bolloré, à la sortie du CSA en septembre 2015
© Radio France - Eric Chaverou

La grève à iTélé illustre les limites de l'indépendance d'une rédaction en France, qui repose aussi sur le bon vouloir de l'actionnaire.

Droit de grève, comité d'éthique, société de journaliste, accord d'indépendance, chartes, loi... Les garde-fous sont nombreux pour permettre aux journalistes d'exercer leur profession en toute indépendance. Mais les professionnels eux-mêmes ne sont pas toujours d'accord sur les termes de ces remparts, et face à un actionnaire déterminé à intervenir sur le contenu éditorial, les rédactions se retrouvent in fine démunies : "jamais rien n'empêchera un propriétaire de média de dire j'en fais ce que je veux parce que c'est à moi", explique Jérôme Bouvier, secrétaire général de l'association Journalisme et citoyenneté, qui organise chaque année les Assises du journalisme, "de la même façon que le code pénal n'empêche pas les meurtres, aucun texte ne prévient les mauvaises actions".

Mais jusqu'à présent, un patron de média et la rédaction dont il est propriétaire partageaient un intérêt commun : maintenir la bonne santé économique du titre même en cas de conflit. "Dans l'exemple d'iTélé, il y a une grande tristesse à voir une chaîne obligée de recourir à la grève pendant des semaines pour essayer de faire valoir quelques évidences", résume Jérôme Bouvier. Et d'ajouter : "la première richesse d'un média d'information, c'est sa rédaction, son indépendance, sa rigueur, sa liberté... On est confondu de voir le propriétaire, Vincent Bolloré, porter atteinte à cela, c'est incompréhensible !"

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Critique reprise par Christophe Deloire, le secrétaire général de Reporters sans frontières : "la santé économique d'un média repose sur sa liberté. Les deux sont corrélés car les médias sans indépendance éditoriale sont fuis par les consommateurs d'informations. Pour être informé, le public veut d'abord avoir confiance." Mobiliser ce public peut peut-être faire réagir l'actionnaire. RSF a ainsi lancé une pétition pour Itélé ce vendredi.

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Comment comprendre alors le conflit à iTélé ?

"Parce que l'information n'intéresse pas Vincent Bolloré", analyse l'historien des médias Patrick Eveno, qui lui évoque des désabonnements de Canal + pour faire plier le Pdg."Il ne sait pas quoi faire d'iTélé (...), le journalisme ne rentre pas dans son projet de chaînes (...), il veut recentrer Canal+ sur le divertissement, le sport, le cinéma, les séries, etc." nous a-t-il confié cette semaine. Quitte à faire mourir la chaîne en laissant durer la grève (les départs de journalistes se multiplient et les audiences s'effondrent : 0,6% de part d'audience en octobre 2016 d'après Médiamétrie contre 0,9% en octobre 2015), Vincent Bolloré veut changer la ligne éditoriale. C'est le constat dressé aussi par la société des journalistes d'Itélé et les syndicats de Canal+ dans leur lettre adressée au CSA le 24 octobre : "il nous semble que l'émission confiée à Monsieur Jean-Marc Morandini relève davantage d'un programme de divertissement que d'une émission d'information". Remarque retenue par le gendarme de l'audiovisuel dans les deux mises en demeure prononcées le 3 novembre à l'encontre de la direction d'iTélé.

A lire : "La grève à iTélé est inédite dans l'histoire de l'audiovisuel français", interview de Patrick Eveno.

Les mises en demeure du CSA ouvrent la voie à des sanctions si l'éditeur de la chaîne ne répond pas aux avertissements : amende (jusqu'à 3% du chiffre d'affaire), suspension de l'autorisation d'émettre (sur la totalité des programmes ou seulement une partie) ou même, arme ultime, retrait de la fréquence d'iTélé. Des moyens de pression qui semblent ne pas faire peur à la direction : dans un communiqué publié le 3 novembre au soir, elle a déclaré "prendre acte de la décision du CSA, que l'émission Morandini Live, quand elle reprendrait, serait bien sûr soumise aux mêmes exigences de qualité et de rigueur que l'ensemble des programmes de la chaîne, et que le comité d'éthique (prévu dans la convention signé avec le CSA) serait réuni dans les meilleurs délais".

Mais si le CSA peut exercer des pressions,"le premier moyen de se défendre quand on est journaliste, c'est encore la lutte collective, le droit de grève pour faire plier l'actionnaire", explique Jérôme Bouvier. "Je pense que le conflit apporte des garanties", abonde Leïla de Comarmond, journaliste aux Échos et présidente de la SDJ du quotidien, "malheureusement. Cela permet de poser les sujets." Mais encore faut-il que l'actionnaire cède :"aux Échos, le conflit a eu lieu au moment du rachat du journal (par LVMH en 2007 NDLR) et pas après comme c'est le cas à iTélé. Le conflit a été très dur mais nous avons obtenu des garanties d'indépendance de la part de l'actionnaire. Le propriétaire a acheté en ayant d'abord accepté ces règles.

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Aux Échos, un accord d'indépendance a été signé : "le directeur de la rédaction est indépendant de la direction", explique Leïla de Comarmond, "il/elle est nommée après accord de la rédaction, qui dispose d'un droit de véto, si 50% des journalistes (ou plus) s'opposent à sa nomination." Aux Échos, c'est aussi le directeur de la rédaction qui est responsable des embauches, mutations et avancements. Un comité d'indépendance éditoriale est là également en cas de litige, composé de deux membres choisis par les journalistes, deux par la direction et deux autres de façon conjointe : cet organisme est là pour faire respecter l'accord d'indépendance. Enfin, une charte éthique a aussi été rédigée. On y trouve des choses toutes bêtes telles que "comment citer l'actionnaire lorsqu'on l"évoque dans un article" ; "nous mentionnons tout simplement que LVMH est propriétaire des Échos : le lecteur est informé."

© Radio France

Aux Échos, ces règles n'existaient pas avant le rachat en 2007 mais "elles permettent de fixer les règles, la ligne jaune à ne pas dépasser", ajoute encore Leïla de Comarmond. Ces principes figureront bientôt aussi dans la loi "liberté, indépendance et pluralisme des médias" adoptée le 6 octobre par l'Assemblée nationale et qui doit être promulguée le 1er juillet 2017 :"cette loi rendra obligatoire dans tous les médias la rédaction d'une charte éthique", explique le député PS Patrick Bloche. "Elle renforcera aussi le rôle du CSA qui sera amené à renégocier les conventions qui le lie à chaque chaîne de télé".

TF1 plaide en ce moment même à de nombreuses évolutions pour la sienne. On a ainsi appris ce vendredi, selon BFM Business, qu'elle veut interrompre ses journaux télévisés par de la publicité et supprimer l'obligation de diffuser "au moins 800 heures" par an d'émissions d'information !

A lire aussi : Les journalistes oublieraient-ils leur déontologie ?

- Qu'est-ce qu'être journaliste ?