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Les méga-feux, nouvelle iconographie du réchauffement climatique

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Les incendies en Australie, le 31 décembre 2019.
Les incendies en Australie, le 31 décembre 2019.
© Maxppp - STATE GOVERNMENT OF VICTORIA HANDOUT

La Gironde est ravagée par les flammes... Sur les réseaux sociaux, les photos d’incendies, chaque année de plus en plus fréquentes, inquiètent, et rappellent les méga-feux qui avaient ravagé l’Australie. Elles donnent une dimension concrète à un phénomène jugé flou : le réchauffement climatique.

14.000 hectares partis en fumée, plus de 11.000 personnes évacuées et des feux qui continuent de progresser alors que la canicule promet des conditions de travail difficiles pour les pompiers : si l'incendie qui frappe la Gironde n'est pas encore un "méga-feu", c'est-à-dire un incendie totalement incontrôlable, la violence de ses flammes marque d'ores et déjà les esprits. Pour tenter d'enrayer la menace, les pompiers en Gironde ont abattu des arbres sur plusieurs kilomètres, dans l'espoir d'empêcher la propagation du feu.

A l'heure où les conséquences du réchauffement climatique sont de plus en plus évidentes, les institutions du GIEC et de l'ONU ont toutes deux alertées, au cours de l'année, des risques accrus d'incendie dans les années à venir : selon un rapport de l'ONU paru en février dernier, les experts prévoient une augmentation mondiale des incendies extrêmes pouvant atteindre 14 % à l’horizon 2030, 30 % d’ici à 2050 et 50 % d’ici à la fin du siècle.

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Ces murs de flammes ravageant des régions entières, contraignant les habitants à fuir, sont en passe de devenir la nouvelle iconographie du réchauffement climatique, reléguant à l'arrière plan l'image de l'ours polaire isolé sur un morceau de banquise.

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En janvier 2020 déjà, alors que depuis septembre 2019, l'Australie se réduisait en cendres, nous revenions sur cette nouvelle iconographie du réchauffement climatique, massivement partagée sur les réseaux sociaux, en compagnie d'André Gunthert, maître de conférences en histoire visuelle à l’École des hautes études en sciences sociales. Au final, 18,6 millions d'hectares étaient partis en fumée avant que ce méga-incendie ne parvienne à être maîtrisé. Des paysages désolés, encore fumants après le passage des flammes, des squelettes d'arbres calcinés, des habitants réfugiés sur des plages, des pompiers aux visages noircis par le charbon ou des animaux au corps couvert de brûlures - quand il ne s'agit pas simplement de leurs cadavres : les photos diffusées avaient particulièrement marqué les esprits.

Si la communauté internationale avait alors mis près de deux mois à s'émouvoir du sort de l'Australie et à réagir, l'impact visuel des vidéos et photos a fait de ces méga-feux, comme on les appelle, un point de bascule de l'opinion publique et a amené les grandes puissances à proposer leur aide à l'Australie. "Les images d'incendies, ça fait au moins deux ans que je le constate que sur les réseaux sociaux, ont un impact particulier, précise André Gunthert, spécialiste des usages sociaux des images. Ces images sont le plus souvent des images professionnelles faites par des journalistes, publiées dans des journaux ou sur des sites Internet. En revanche, ces photos de méga-feux sont discutées sur les réseaux sociaux, sur Twitter en particulier, avec des intentions ou des interprétations qui sont un peu différente de celles qui peuvent présider à leur publication initiale. Les réactions associent ces images au réchauffement climatique, même quand les publications médiatiques initiales ne font pas le lien."

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"Nous sommes dans une réalité actuelle, quelque chose qui se passe au présent"

Si les incendies avaient pullulé en 2019 - de la Californie à l'Amazonie, en passant par le Portugal ou la Sibérie - tous n'ont pas déclenché les mêmes réactions. Seule l'Amazonie a suscité une vague d'indignation à l'échelle internationale, mais il ne s'agissait pas tant d'une inquiétude face au réchauffement climatique que face à l'attitude du président brésilien climato-sceptique, Jair Bolsonaro.

"Les incendies au Portugal avaient suscité beaucoup d'inquiétudes", rappelle cependant André Gunthert, qui a constaté un lien évident entre les images des incendies et leur association au changement climatique sur les réseaux sociaux :

  • "Même quand la télévision qui reproduit ces images ne les associe pas explicitement au réchauffement climatique, ce qui était souvent le cas en 2018 ou à l'été 2019, eh bien les commentaires que vous voyez sur les réseaux sociaux font le lien. A l'évidence, ces images ont été comprises comme deux des symptômes d'un phénomène qui a une dimension visuelle très identifiable et qui est donc une nouvelle marque, pas seulement du réchauffement climatique, mais de l'actualité du réchauffement climatique. Nous ne sommes plus dans une prévision, ni dans une inquiétude pour le futur - ce qui était il y a encore quelques temps la façon de présenter le réchauffement climatique - mais dans une réalité actuelle, quelque chose qui se passe au présent et qui montre qu'effectivement il y a un emballement, et que les choses vont plus vite que les prévisions qui étaient disponibles jusqu'à très récemment."
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Le réchauffement climatique est-il mis en cause à raison ? Si les incendies en Australie n'ont rien de rare en cette saison, les experts s'accordent à dire que les conditions qui préexistaient à l'existence de ces méga-feux ont été favorisées par le réchauffement climatique : une sécheresse précoce, des vents violents, mais, surtout, des températures record. En décembre 2019, la température était estimée à près de 41°C sur l'ensemble du territoire australien, et atteignait quasiment 50°C à Marble Bar, au nord-ouest de l'Australie, le 29 décembre.

Et selon une étude de la Nasa citée par le Guardian Australia, environ 250 millions de tonnes de CO2 auraient été émises par les seuls feux de bush et de forêts, une quantité équivalente à celle rejetée par toute l'Australie, incendies non compris, pendant 6 mois. Et qui ne fait que renforcer l'effet du changement climatique, d'autant que les forêts disparues ne seront pas non plus en capacité de réabsorber du CO2.

Un ours polaire sur un morceau de banquise.
Un ours polaire sur un morceau de banquise.
© Getty - Arterra

De la banquise aux incendies : le paradoxe de l'image

Pourtant, les images des conséquences du réchauffement climatique n'ont pas attendu de gigantesques incendies pour faire le tour du monde. La figure de l'ours esseulé sur son morceau de banquise, figure emblématique des conséquences de l'effet de serre, commence à dater... mais cette image - pas plus que celle de la fonte des glaciers ou d'immenses morceaux de glace séparés de la banquise - n'est jamais parvenue à susciter des réactions à la mesure des enjeux, raconte André Gunthert : "Avec de telles images, de froid et non pas de chaud, on était dans quelque chose d'abstrait, dans une allusion qui n'arrivait pas à faire peur. C'était une imagerie contradictoire, où le réchauffement était en quelque sorte nié par l'image et qui, de façon très paradoxale, n'a pas réussi à alerter, à mobiliser les populations. Alors que là, on est dans quelque chose de différent, d'extrêmement concret et qui s'effectue au présent. Ce n'est pas une promesse pour le futur : la multiplication actuelle de ces feux est évidemment terrifiante par ces effets immédiats sur la nature, sur les habitations et sur les humains."

Un Kangourou fuit les incendies dans une zone résidentielle à Nowra, en Australie, le 31 décembre 2019.
Un Kangourou fuit les incendies dans une zone résidentielle à Nowra, en Australie, le 31 décembre 2019.
© AFP - SAEED KHAN

Des animaux sauvages en milieu urbain

Est-ce à dire que le koala va succéder à l'ours blanc comme emblème du changement climatique ? Tout comme lui, ce marsupial est une espèce en voie d’extinction. Au début de l'année 2019, on comptait ainsi moins de 80 000 koalas en liberté. Or cette espèce endémique de l'Australie a subi une hécatombe : sur l'île Kangourou, où vivent 50 000 d'entre eux, près de la moitié est décédée des suites des incendies. Les vidéos de koalas sauvés par des humains ont fleuri sur les réseaux sociaux, que ce soit des koalas couverts de brûlures agrippés à des bouteilles d'eau amenées par des bons samaritains ou bien de ceux recueillis au cœur des flammes et sauvés in extremis.

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A cela s'ajoutent les cacatoès, kangourous et autres animaux qui ont péri dans les flammes. Selon les estimations, près d'un demi-milliard d'animaux avaient péri, début janvier, dans les incendies qui ravageaient l'Australie.

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Pour André Gunthert, les photographies qu'on peut découvrir sur les réseaux sociaux sont d'autant plus novatrices qu'elles changent des traditionnelles photos d'incendies. Là où, en Californie par exemple, on découvrait les incendies de forêts filmés depuis l'habitacle d'un véhicule, ici "on a eu des images qui étaient prises dans des environnements citadins avec des animaux qui sont dans cet environnement, où ils ne devraient pas se trouver, et qui fuient les incendies. Il y a eu une espèce de concaténation des espaces, due à la proximité de ces feux avec l'environnement urbain. Ces animaux s'enfuient face à la violence des flammes et se retrouvent dans les villes, et sont donc photographiés dans ce contexte. [...] La proximité de l'habitat conditionne l'existence de ces images. Il y a en ce moment des incendies en Afrique, dans toute la région sahélienne. Il y a eu un nombre considérable d'incendies tout aussi inquiétants en Sibérie ou en Indonésie. Mais ça a lieu dans des environnements naturels, loin des habitations, et nous n'avons pas d'images. Ces phénomènes restent en dehors du radar : il n'y a ni articles dans les journaux, ni photos. L'Australie montre bien que l'existence des images est liée finalement à la proximité des incendies avec des populations humaines."

En Australie, près de Cooma, le ciel a viré au rouge en raison des fumées des incendies.
En Australie, près de Cooma, le ciel a viré au rouge en raison des fumées des incendies.
© AFP - SAEED KHAN

"On est devant une nouvelle iconographie"

Ainsi, à l'été 2019, près de 3 millions d'hectares sont partis en fumée en Sibérie sans que des images ne se retrouvent dans les journaux ni sur les réseaux sociaux. A l'inverse, en Australie, la proximité des habitants avec les lieux du drame a créé une toute nouvelle iconographie : l'incendie sortant de la forêt et conférant aux villes, à Sydney même, un ciel orangé du fait de la fumée et des flammes, les glaciers de la Nouvelle-Zélande se teintant d'une couleur caramel en raison des cendres, ou encore des habitants réfugiés sur les plages, les pieds dans l'eau, contemplant de loin leurs habitations ravagées par les flammes.

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A ces images au goût d'apocalypse s'ajoutent les données satellites, qui viennent donner à la catastrophe sa dimension globalisante et internationale : on peut ainsi contempler les panaches de fumée s'élevant des côtes australiennes pour recouvrir l'océan.

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Le photographe Anthony Hearsey a ainsi créé une visualisation 3D, à l'aide des données de la NASA, représentant l'intégralité des feux ayant dévasté l'Australie entre le 5 décembre 2019 et le 5 janvier 2020. Si l'image n'est pas représentative des incendies en temps réel ou de leur véritable superficie, elle reste un bon indicateur de l'ampleur du désastre :

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Pour le spécialiste de l'histoire visuelle André Gunthert, nous assistons à la production d'une iconographie inédite : "Il y a des images qui n'ont rien à voir avec ce qui a existé jusqu'à présent dans l'iconographie. On ne peut pas faire de comparaisons avec des précédents, parce qu'en l'occurrence, il n'y en a pas. Des gens massés sur une plage avec un incendie en arrière-plan et obligés de rentrer dans l'eau : on n'avait jamais vu une chose pareille ! Cela n'existe pas dans l'imagerie de fiction, en dépit de tous les films catastrophes qu'on a vus. Même dans les films post-apocalyptiques, aucun ne décrit ça. Ce sont des signaux, des signaux pris très au sérieux parce que vécus par la société, qui est souvent en avance par rapport à la sensibilité des gouvernements."

Sur le site Reporterre, la philosophe Joëlle Zask, autrice de ‘’Quand la forêt brûle’’, estime ainsi que l'espèce humaine, en plus d'avoir provoqué l'Anthropocène, aurait provoqué le Pyrocène, une ère où le feu risque de ravager la planète, alimentant le réchauffement climatique.

Selon les projections d'un rapport remis en 2019 aux ministres de la transition écologique et solidaire et de l'agriculture, en France, d'ici à 2050, les risques d'incendie vont augmenter drastiquement : là où il était quasi nul dans la plupart des régions — à l'exception du Sud-Est où il est de 10 à 20 jours par an — il sera d'ici à 2060 de 10 à 20 jours par an dans toute la France, et de 80 à 100 jours par an sur les territoires en bordure de la Méditerranée.