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Les migrants à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne dans un paysage de film d'horreur

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Photo prise coté biélorusse le 10 novembre 2021 dans un camp de fortune de migrants à la frontière Biélorussie/Pologne
Photo prise coté biélorusse le 10 novembre 2021 dans un camp de fortune de migrants à la frontière Biélorussie/Pologne
© AFP - Ramil NASIBULIN / BELTA

Le monde dans le viseur. Les images de familles de migrants qui tentent de traverser la frontière entre la Biélorussie et la Pologne pour entrer en Europe, de fils barbelés et de militaires polonais leur refusant l'accès ont fait le tour du monde. La crise prend une dimension internationale.

Il y a les barbelés, les familles épuisées, les enfants gelés, les militaires polonais de l'autre côté qui empêchent les familles d'entrer en Europe. Ces images font le tour du monde depuis plusieurs jours.

Puis il y a cette photo. Des ombres dans une forêt, la nuit. Prise par un photographe de l'agence de presse d'État biélorusse Belta, elle est mise à disposition par l'AFP à ses clients, mais n'a pas été prise par un photographe de l'AFP. Toutes les photos de la zone viennent de l'agence de presse biélorusse. Il demeure très difficile voire impossible aux journalistes étrangers d'y accéder.

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Dans la forêt de la région de Grodno en Biélorussie, des centaines de migrants sont coincés par des températures en dessous de zéro pour tenter de passer en Pologne
Dans la forêt de la région de Grodno en Biélorussie, des centaines de migrants sont coincés par des températures en dessous de zéro pour tenter de passer en Pologne
© AFP - RAMIL NASIBULIN / BELTA

Sur cette image, les quelques ombres semblent figées, il est difficile de distinguer combien d'êtres humains sont présents. Mais en regardant cette photo, le lecteur est dans cette forêt, il a l'impression d'être au milieu de ces individus de l'ombre, qui n'ont pas de visage, pas d'identité.

Thierry Meneau est le chef de la photo du quotidien Les Échos. Il a publié des photos de la frontière cette semaine.

C'est une très belle photo mais ce n'est pas la photo d'ouverture, la photo qui raconterait toute l'histoire, contrairement à celle qui a été publiée de partout et où l'on voyait à la fois les familles coté biélorusse, les barbelés et les militaires polonais de l'autre côté.

Les familles de migrants se heurtent aux barbelés lorsqu'ils tentent de traverser la frontière entre la Biélorussie et la Pologne
Les familles de migrants se heurtent aux barbelés lorsqu'ils tentent de traverser la frontière entre la Biélorussie et la Pologne
© AFP - Leonid Shcheglov / BELTA

Celle de la forêt est une image complexe, au sens indirect. Mais l'esthétique est très forte.

Une photo d'agence d'État

Cette image a été capturée par un photographe de l'agence d'État biélorusse Belta. Et cette seule information résume toute la complexité du sujet : la Biélorussie est dirigée par un autocrate, Alexandre Loukachenko, et donc l'agence de presse est liée, voire soumise au gouvernement. Cette image a peut-être été contrôlée. Les reporters occidentaux envoyés sur le terrain affirment tous, d'ailleurs, qu'ils ont difficilement accès à la zone, voire pas du tout.

À réécouter : Frontière Pologne-Biélorussie : l'enfer de la forêt pour des centaines de migrants

L'État biélorusse, et son dirigeant Alexandre Loukachenko, est accusé par la communauté internationale d'instrumentaliser les migrants venus d'Irak, de Syrie, du Kurdistan. La Russie est soupçonnée d'être derrière cette manipulation. Paris a d'ailleurs appelé Moscou ce vendredi à agir auprès de Minsk pour mettre fin à la crise migratoire. La Conseil de sécurité de l'ONU s'est également réuni jeudi à New York sur le sujet et ses membres européens et américain ont condamné dans une déclaration conjointe une "instrumentalisation orchestrée d'être humains" par la Biélorussie à la frontière avec la Pologne afin de "déstabiliser la frontière extérieure de l'Union européenne". À l'issue d'une réunion d'urgence à huis clos convoquée par l'Estonie, la France et l'Irlande, les six pays en question (avec les États-Unis, la Norvège et le Royaume-Uni) ont estimé dans leur déclaration que l'objectif de la Biélorussie était aussi "de détourner l'attention de ses propres violations croissantes des droits humains".

Reste que cette photo montre les conditions difficiles dans lesquelles se trouvent ces migrants pris entre des intérêts politiques et diplomatiques qui les dépassent.

La brume est suréclairée par des spots installés côté polonais. Ca donne un sens fort à l'image, c'est que la lumière est de l'autre côté de la frontière, là où les migrants veulent aller. Mais ces spots sont sûrement ceux de l'armée polonaise, qui justement les empêche de traverser.

Un clair-obscur qui évoque la mort

"Sur le centre de l'image, cette brume et ces silhouettes évoquent les films d'horreur, voire les morts-vivants. Ils sont dans une souffrance terrible, de précarité. De plus, ils sont utilisés par les États, ils sont comme des "munitions humaines", c'est assez violent. Ils sont dans la forêt, le froid. La citerne à gauche suggère qu'il y a une réserve d'eau installée peut-être par la Biélorussie ou des ONG, mais cela sous-entend que le pays les aide. À droite, c'est très spartiate."

À réécouter : Biélorussie : un protectorat stalinien en Europe

On pense aussi à une photo d'évacuation d'un camp de réfugiés en Seine-Saint-Denis signée Corentin Fohlen en 2020. Entre 2 000 et 3 000 migrants de plusieurs nationalités (afghans, pakistanais, soudanais, ivoiriens...) y vivaient.

Dans la photo biélorusse aussi, l'opposition du crépuscule qui fait une lumière très profonde et les lumières chaudes de la lumière artificielle fonctionne très bien car les couleurs complémentaires renforcent l'esthétique. Et même si c'est basique, on peut imaginer que la lumière est de l'autre côté de la frontière. Il y a toute une symbolique derrière.

"Ça rappelle un peu le Mordor dans Le Seigneur des anneaux, ça rappelle l'énorme tour, l'oeil qui voit tout. Cela peut être l'une des symboliques mais je pense que ce n'est pas du tout ce que voit le lecteur au premier degré. Non pas qu'il n'a pas les moyens de le voir, mais je pense que les images de presse vont tellement vite qu'on n'a pas le temps d'aller autant en profondeur."

Cette image est difficile à lire mais quand on va sur le centre, notamment avec cette brume et ces silhouettes, on est quasiment dans le registre du film d'horreur.

C'est un peu The Walking Dead, on a des silhouettes qui se détachent et qui semblent surgir de la brume. Les migrants ce ne sont pas des morts vivants, mais des gens vivant dans une souffrance terrible. C'est assez violent.

On a finalement l'impression de voir des zombies sortir de la forêt.

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