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Les moins de trois ans, à leur place dans la classe ?

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Maternelle Jean Moulin, à Grigny
Maternelle Jean Moulin, à Grigny

Scolarisés, dès deux ans ! A compter de la rentrée prochaine, certains parents pourront envoyer leurs enfants de moins de trois ans sur les tout petits bancs de l'école maternelle.

C'est ce que déclare *** une circulaire, publiée mardi 15 janvier sur le site de l'Education nationale** * , alors que depuis ** l'année 2000, le taux de scolarisation à 2 ans s'est effondré, passant de 34,5 à 11,6 %. **

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Pour le ministère, il s'agit de favoriser la réussite scolaire d'enfants issus d'environnements sociaux défavorisés, que ce soit "pour des raisons sociales, culturelles ou linguistiques. " ** Pour permettre l'application de cette mesure, le Ministère de l'Education annonce la création de 3000 postes, ** et s'attache d'ores et déjà à dresser une liste des écoles dans lesquelles des dispositifs de scolarisation des tout-petits seront mis en place (tout en restant vague sur la liste en question).

Eternellement débattue, la question de la scolarisation précoce continue de diviser ** les rangs des psychologues pour enfants, mais aussi ceux des instituteurs et des parents.**

Rencontres, avec tout ce petit monde.

Scolarisation des moins de 3 ans_Merci à Marion, Antoine et Matthieu pour leurs dessins
Scolarisation des moins de 3 ans_Merci à Marion, Antoine et Matthieu pour leurs dessins

Ce que révèlent les chiffres
Scolariser les enfants dès deux ans serait une mesure favorable pour prévenir les inégalités et favoriser la réussite scolaire. C'est sous cet angle que l'Education nationale présente sa circulaire destinée à encourager la scolarisation précoce.

Pour autant, une étude réalisée en 1997 - la plus récente sur le sujet - et répercutée, ce 22 janvier sur le site Internet du Sénat, révèle que "si les enfants entrés à deux ans à l'école maternelle parviennent en CP avec un niveau de compétences supérieur en moyenne à celui des autres élèves, celui-ci ne perdure pas (…) Par ailleurs, l'ensemble des études relève que les quelques effets positifs d'une entrée à l'école maternelle dès deux ans semblent relativement limités par rapport aux autres variables que sont le milieu social ou le trimestre de naissance. "

Qu'en dit la pédopsychiatrie ?
Bernard Golse, pédopsychiatre et psychanalyste , est le chef du service consacré aux enfants à l'Hôpital Necker, à Paris. Il a également étudié la linguistique et la sémiotique.

L'école à 2 ans : est-ce bon pour l'enfant ? , livre qu'il a coécrit en 2006, témoigne de son combat de longue haleine contre la scolarisation des tout-petits enfants, une mesure qu'il qualifie de "serpent de mer " :

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2 min

Il y a des expériences qui essayent de montrer que les foetus peuvent apprendre à compter, donc on peut aussi transformer l’utérus en salle de classe, si on veut, et ça ne va pas arranger le développement des enfants.

Bernard Golse

Bernard Golse reconnaît malgré tout que la scolarisation des moins de trois ans peut s'avérer bénéfique pour des enfants qui autrement, se retrouveraient "nulle part, ou chez eux, mal, dans des situations de carence ". Et encore... :

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Le pédopsychiaytre semble définitivement croire que le gouvernement a pris cette mesure principalement pour pallier le manque de places en crèches. Une mesure qui ne sera probablement pas sans tenter bien des parents, puisqu'en plus, "les lieux d’accueil, de qualité, sont deux fois plus chers que l’école".

Pour autant, la sphère pédopsychiatrique n'est pas unanime. Parmi ceux qui la composent, certains, comme Marcel Rufo (pour qui scolariser des enfants de 2 ans, "l’âge où l’on dit non à tout ", est une "gageure ") sont seulement mitigés, tandis que d'autres sont très favorables à cette circulaire. Ainsi en va-t-il par exemple de Monique de Kermadec . Cette psychologue, clinicienne et psychanalyste, pense que la scolarisation précoce permet à l'enfant de développer simultanément ses intelligences cognitive, sociale et émotionnelle.

Instituteurs, parents... : ce qu'on en pense, dans les écoles

Scolarisation des enfants de moins de 3 ans
Scolarisation des enfants de moins de 3 ans
© Fotolia

Côté enseignants

**Virginie est maîtresse de petite section ** dans une école de la région parisienne. En classe, elle s'occupe de plusieurs enfants de moins de deux ans :"Les parents sont très demandeurs car ils trouvent que leurs enfants sont en avance, parlent beaucoup, s’ennuient à la crèche… "

Contrairement à nombre de ses collègues, pour qui la place des tout-petits n'est pas en classe, le projet lui semble "assez beau " :

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Selon l'institutrice, proposer quatre ans de maternelle au lieu de trois aux enfants - issus de milieux défavorisés, notamment - permettrait de développer le langage et d'ancrer les apprentissages, avant d'entrer dans l'écrit.

Les enfants ont besoin de vécu. Avant de dire les choses, de les nommer, il faut les avoir vécues.

**Virginie, institutrice **

Pour autant, l'institutrice est consciente de la complexité du projet, même s'il lui semble que l'Education nationale se pose les bonnes questions dans la circulaire qu'elle a publiée sur son site : "Ils parlent d'une classe spécifique, ils sont conscients qu’il faudra former les instits, qu’il faudra qu’il y ait du matériel, des locaux, des aménagements d’horaires… Ce sera intégré à l’école, mais ce sera vraiment différent. "

Sceptique en revanche, elle l'est quant à l'"accueil différé " de ces enfants en fonction de leur date d'anniversaire, affirmant qu'il est très compliqué, pour les enseignants, d'intégrer des élèves au compte-gouttes au cours de l'année. "Se posera aussi le problème de la propreté… ça veut dire aussi plus d’adultes. Là, ils parlent d’une ATSEM * (agent spécialisé des écoles maternelles, NDLR), je pense qu’il en faudra plus d’une. S’il y a une ATSEM en train de toujours nettoyer les accidents, elle ne sera pas là pour aider pédagogiquement.* "

Enfin, Virginie se demande quelle sera la nature exacte de ces nouveaux postes créés : "Est-ce qu'il s'agira d'une spécialisation de la puéricultrice, qui s’éloigne du bébé pour le transformer en presque élève ? "

Faustine Brunier est également institutrice auprès de très jeunes enfants . Elle se dit favorable à cette mesure pour les enfants venant de familles peu porteuses en ce qui concerne l'apprentissage, mais alerte sur le fait que les journées devraient alors être très courtes : "Pour les autres milieux, les halte-garderies sont, à mon sens, adaptées, il n'est pas nécessaire de solliciter l'enfant trop tôt, chaque chose en son temps... " affirme-t-elle, avant de rappeler que l'école maternelle a souvent été remise en question quant à sa légitimité.

Nous n'avons pas pu avoir d'interlocuteur du côté du Ministère de l'Education Nationale , auquel nous avons soumis les réserves et questionnements soulevés par Bernard Golse et les membres du corps enseignants rencontrés. Ce n'est pas faute d'avoir longuement essayé.

L'avis des parents d'élèves

Maternelle Jean Moulin, à Grigny
Maternelle Jean Moulin, à Grigny
Bonhomme de neige à Grigny
Bonhomme de neige à Grigny

Grigny enneigé, en banlieue parisienne, 8 heures du matin. Le jour se lève à peine, mais dans les environs de la gare RER, les trottoirs sont déjà égayés par les roses, bleus, verts... des cartables et des manteaux portés par une ribambelle d'enfants qui se rendent en classe, accompagnés d'un parent, pour les plus petits.

Nous sommes en Zone d'Education Prioritaire, et devant le portail de l'école Jean Moulin, qui compte l'une des nombreuses écoles maternelles de la ville, les papas et les mamans ne se font pas prier pour dire ce qu'ils pensent de la circulaire sur la scolarisation des enfants de deux ans. Hasard ? Les avis récoltés divergent étrangement en fonction du sexe des interlocuteurs :

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Monsieur et Madame Tao , Laotiens, ont habité une quizaine d'années à Grigny où ils ont scolarisé trois de leurs cinq enfants. Cécile, leur petite fille de quatre ans, a pu être scolarisée à deux ans et demi plus au sud de l'Essonne, où la famille est installée depuis trois ans :

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Finalement, un bon moyen de concilier détracteurs et défenseurs de cette mesure serait peut-être de joindre plus en douceur le monde de la petite enfance à celui de la maternelle. C'est ce que proposent les structures passerelles, qui s'attachent à faciliter l'entrée des enfants à l'école grâce à l'action combinée d'instituteurs, d'éducateurs de jeunes enfants, et d'auxiliaires de puériculture.

Le 19 janvier, dans l'émission Rue des Ecoles , Louise Tourret recevait entre autres Jean-Paul Delahaye, Directeur général de l'enseignement scolaire au Ministère de l'Education Nationale, à propos de la réforme sur les rythmes scolaires à l'Ecole primaire et la scolarisation des enfants de 2 ans. A réécouter ici