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Les mondes de l'islam 2/10 : sunnites, chiites, etc.

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Carte. Sunnite, chiite : le clivage entre les deux branches principales de l'islam divise le monde musulman, notamment par l'instrumentalisation politique qu'en font les deux puissances régionales - Iran et Arabie saoudite.Deux cartes pour comprendre cette mosaïque complexe.

Sunnite, chiite : le clivage entre les deux branches principales de l'islam divise le monde musulman, notamment par l'instrumentalisation politique qu'en font les deux puissances régionales - Iran et Arabie saoudite. Ces deux branches se subdivisent à leur tour en rameaux : druze, alaouite, alévî, salafiste... soit autant de façons de pratiquer l'islam, autant de croyances, d'appartenances, plus ou moins discriminantes selon les Etats, dominés par telle ou telle confession majoritaire ou minoritaire. Deux cartes et quelques repères vous permettent de comprendre cette mosaïque complexe, et actuellement, explosive.

Sunnites, chiites et religion d'Etat

Survolez les pays pour obtenir des précisions sur chaque Etat dans les infobulles : part de chiites, part de sunnites, appartenance à un ordre soufi, considération de l'autre confession majoritaire. Circulez dans la carte à la souris, ou avec le bouton +/- :

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Sources : Pew Research Center (2012), Atlas des religions (Autrement, 1994), UNFPA, Brigitte Dumortier

La répartition géographique des principales confessions

La coexistence de plusieurs confessions n'est pas rare (Afrique, Asie, Proche-Orient...), mais quelques grands ensembles de tendances majoritaires peuvent se dessiner géographiquement. Survolez les pays pour les identifier précisément, circulez dans la carte avec votre souris, votre doigt, zoomez et dézoomez avec le bouton +/- pour voir des zones complexes (Syrie, Liban...) :

Sources : Pew Research Center, Atlas de l'islam (Autrement, 2014), Atlas des religions (Autrement, 1994), Francis Balanche, Brigitte Dumortier

SUNNISME : 4 écoles juridiques, 87 à 90 % des musulmans, soit 1,4 milliard d’individus.

  • Hanafite: la plus ancienne, Moyen-Orient, Asie centrale.
  • Malikite : Afrique noire et Maghreb
  • Chafiite : Proche-Orient, Afrique et en Arabie orientales, Asie du Sud-Est
  • Hanbalite, ou wahhabite : la plus conservatrice, Arabie saoudite et Qatar

CHIISME : 3 courants, 10 à 13 % des musulmans, soit 162 à 211 millions d’individus.

  • Duodécimain : la branche la plus répandue (Iran, Irak, Liban), reconnaît 12 imams.
  • Ismaélien : Asie centrale (Tadjikistan, Pakistan), reconnaît 7 imams.
  • Zaydiste : Yémen, reconnaît 5 imams.

IBADISME : 0,8% des musulmans, soit 3 millions d'individus, principalement à Oman.

La diversité des islams historiques

Dès la mort de Muhammad en 632, la variété des modes de diffusion de l'islam et l'immensité des territoires où il s'est implanté expliquent la diversité de ses appropriations selon les pays. A l'influence de structures préislamiques (culte des saints au Maghreb, pratiques animistes en Afrique, bouddhistes en Inde...), s'ajoute à la mort du prophète une guerre interne de succession , politique et non théologique, qui donne naissance au chiisme , littéralement chi’at Ali , "le parti d'Ali", fils adoptif et gendre du prophète. Le chiisme à son tour se divise en plusieurs branches, selon la lignée des imams reconnue (12, 7, ou 5 imams). Le sunnisme, littéralement courant de la sunna (la ligne de conduite du prophète), se divise, lui aussi, en quatre branches principales. Elles se distinguent par l'interprétation juridique prônée par les écoles coraniques, plus ou moins conservatrices. L'ibadisme , enfin, religion officielle du sultanat d'Oman, constitue la 3e branche principale de l'islam. Aujourd'hui, un chiite sur trois, vit en Iran. Ils se répartissent également en Irak, en Azerbaïdjan, au Bahreïn, et dans des pays majoritairement sunnites (Yémen, Koweït, Syrie, Turquie, Arabie saoudite, Afghanistan, Pakistan) ou dans des pays multiconfessionnels (Liban, Inde).

Quel impact des divergences confessionnelles?

Hors du Proche-Orient et du Maghreb, la distinction entre sunnites et chiites semble globalement sans pertinence ni conséquence pour les musulmans. En Asie centrale, en Europe et en Indonésie, la plupart d'entre eux ne se reconnaissent ni de l'une ni de l'autre branche de l'islam : ils se considèrent comme "simplement musulman". Même à Dubaï par exemple, des musulmans chiites prient dans des mosquées sunnites, et les tribunaux islamiques jugent indifféremment sunnites et chiites.

Le clivage binaire se brouille encore davantage si l'on considère les superpositions avec les ordres soufis, confréries transversales mystiques (Afrique, Turquie, Asie centrale...), sans parler du maillage serré de confessions et pratiques dans certaines zones géographiques, car les divisions confessionnelles ne coïncident pas avec les divisions ethniques ou nationales : on ne peut pas parler par exemple d'Arabes sunnites d’une part et d'Iraniens chiites d’autre part.

Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord cependant, environ 40% des sunnites affirment ne pas considérer les chiites comme des musulmans. Ce constat est à interpréter à la lumière de tensions politiques et géopolitiques entre Etats au cœur du "domaine de l'islam" des origines.

Des clivages religieux politiquement instrumentalisés

A la grille de lecture simpliste qui oppose en les essentialisant "croissant chiite" et "arc sunnite", on peut retourner l'argument d'une instrumentalisation de ces branches anciennes de l'islam, à dessein de fanatiser les peuples dans la haine du frère ennemi, en particulier à partir de la révolution iranienne de 1979. Suite à la révolution islamique, le chiisme devient l'expression politique d'un islam opprimé : Hezbollah vis-à-vis des chiites libanais marginalisés économiquement et politiquement ; chiites majoritaires au Bahreïn, considérés comme des citoyens de seconde zone par les sunnites au pouvoir, et écrasés en 2011.

Le conflit Iran-Irak (80-88), l'intervention américaine en Irak (en 2003, la chute de Saddam Hussein a permis aux chiites de revenir au pouvoir), la guerre en Syrie depuis 2011 (à l'inverse, la majorité sunnite, soutenue par l'Arabie saoudite et le Qatar, se rebelle contre la minorité alaouite issue du chiisme au pouvoir soutenue par l'Iran et le Hezbollah), et les attentats au Liban, en Egypte, au Yémen, achèvent de consommer le clivage politico-religieux pour en faire un axe structurant de compréhension des lignes de fractures dans la région.

L'opposition politique des deux puissances régionales, Arabie saoudite et Iran, explique ainsi le durcissement du clivage entre les deux courants. Les deux Etats, qui revendiquent chacun un islam d'Etat, sunnite pour l'un et chiite pour l'autre, reprennent sous forme religieuse la vieille querelle arabe / persan *via_ une diplomatie du Coran exportée par tous les vecteurs d'influence (financement d'instituts islamiques, pèlerinages...) Le terrorisme djihadiste, tel qu'il s'exprime actuellement au Yémen ou en Egypte, est symptomatique de cette lutte fratricide que mènent des individus se réclamant d'un islam radical et politisé, frappant systématiquement des lieux de culte chiites (au Yémen par exemple).

Les confessions hétérodoxes

En plus des trois principales branches (sunnisme, chiisme, ibadisme), des confessions dissidentes du chiisme, dont l'appartenance à l'islam est parfois contestée par les musulmans eux-mêmes (alaouites), sont numériquement infimes mais culturellement et politiquement fondamentales au Proche-Orient :

  • Les druzes : persécutés en Egypte suite à leur scission de l’ismaélisme chiite au XIe siècle, ils ont survécu dans les montagnes syriennes et libanaises (90% des druzes sont aujourd'hui au Liban). Quelques caractéristiques : refus du prosélytisme, croyance en la migration des âmes de druze à druze, forte endogamie, domination sociale et politiques de quelques familles puissantes (Liban, Syrie).
  • Les alévîs : principalement turcs (70 à 80% des alévîs, entre 5 et 25% de la population turque selon les estimations), mais aussi kurdes, syriens, iraniens... De tradition soufie, ils ne reconnaissent pas l’obligation des 5 prières quotidiennes ni du hajj à La Mecque, la mosquée n'est pas leur lieu de culte. Partisans de la laïcité, leurs chefs spirituels sont aussi bien des hommes que des femmes, et les deux sexes prient ensemble.
  • Les alaouites : entre 10 et 12% des Syriens (3/4 situés dans la région de Lattaquié), également présents au Liban et en Turquie. Après la Première guerre mondiale, la France, mandataire en Syrie, craignant un nationalisme arabe assimilé au sunnisme, reconnaît un "Territoire des Alaouites" et renforce leur domination politique. Les Assad (le père Hafez et le fils Bachar) à la tête de la Syrie depuis 1970, sont alaouites. Quelques caractéristiques : absence de mosquées, d'imams, célébration de fêtes chrétiennes (Noël, Pâques...), culte des saints.

Le cas particulier du salafisme

A l'interface du politique et du religieux, le salafisme est une doctrine idéologique de la branche sunnite. Elle trouve ses racines dans l’école juridique hanbalite (wahhabite), principalement présente en Arabie saoudite. Ahmad Ibn Hanbal, théologien mésopotamien, fonde au IXe siècle le hanbalisme, école conservatrice qui considère que l’innovation et la raison humaine éloignent du message divin. En 1932, le Royaume d’Arabie saoudite est fondé par la dynastie des Saoud, toujours au pouvoir. C’est ce modèle saoudien fondé sur une alliance entre chefs politiques et religieux wahhabites, autant que le message fondamentaliste, qui sont les références des mouvements salafistes contemporains.

Plusieurs courants coexistent au sein de la mouvance salafiste :

  • les salafistes "quiétistes" (appelant une séparation du politique et du religieux), les plus nombreux : non-violents, ils prônent la réislamisation des sociétés musulmanes par le bas.
  • les salafistes "djihadistes" : né en Afghanistan pendant la guerre contre l’Union soviétique, ce courant prône le djihad armé contre les "impies" et contre les gouvernements considérés comme "traîtres" à l’islam, afin d’instaurer un État authentiquement islamique.
  • les "takfiristes" : courant plus récent des salafistes politisés, ultra-orthodoxes, non légalistes et violents, qui prône une idéologie messianique, le culte de martyr, contrairement aux djihadistes (le suicide est interdit dans l'islam) et le rejet des autres courants musulmans (chiites, soufis...)

Méthode :

En 2012, une étude statistique du Pew Research Center , institut de recherche américain, questionne les musulmans des pays où ils sont plus de 10 millions (sauf l'Algérie, la Chine, l'Inde, l'Iran, l'Arabie saoudite, le Soudan, la Syrie et le Yémen, la Mauritanie, la Somalie, la Libye, pour lesquels nous nous sommes basés sur d'autres sources : déclarations officielles et ONU pour les proportions confessionnelles). Les questions portent à la fois sur le rapport des musulmans à leur propre confession (sunnite, chiite, simplement musulman, appartenance à un ordre soufi), et sur la représentation de l'autre confession (les chiites et les sunnites sont-ils considérés comme musulmans). Les résultats de cette étude, et les compléments pour les pays hors liste, sont croisés avec l'inscription d'une religion d'Etat, et son courant confessionnel, dans la Constitution.

Sur le même thème, à écouter sur France Culture :

L'Esprit public, "L'antagonisme entre sunnites et chiites avec Joseph Maïla", 3 août 2014 :

L'antagonisme entre Sunnites et Chiites, avec Joseph Maïla

59 min

La guerre sunnites/chiites est-elle une guerre de religions ?

38 min