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Les mondes de l'islam 3/10 : lieux saints et pèlerinages

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Carte. Ecartelés entre idéologie salafiste et pratique populaire, les pèlerinages sont l'enjeu d'une ligne de fracture politique déterminante pour l'avenir de la culture musulmane. Cartographie d'un phénomène social autant que d'un rituel religieux.

Circulez dans la carte, survolez ou cliquez sur les bulles pour obtenir des informations sur chaque lieu saint, zoomez et dézoomez avec le bouton +/-, notamment pour les zones où se superposent les sanctuaires :

Sources : Sylvia Chiffoleau, Atlas des religions (Autrement, 1994), list of ziyarats de wikipedia, Catherine Mayeur-Jaouen

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L'essor des lieux saints, paradoxe de l'islam

La montée en puissance de l'islamisme radical permet de comprendre l'enjeu actuel du pèlerinage dans le monde musulman. Le wahhabisme interdisant tout culte des saints, les Saoudiens au pouvoir arasent un grand nombre de lieux sacrés à travers le pays, et au sein même de La Mecque et de Médine. A Tombouctou au Mali en 2012, les islamistes de Ansar Edine détruisent sept des seize sanctuaires musulmans inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO. Toujours en 2012, les ultra-radicaux libyens font exploser le mausolée soufi le plus important du pays, à Zliten. Ces lieux saints et de pèlerinage représentent pour ces tenants d'un islam radical une vision populaire, festive, affective et profondément humaine de la pratique de l'islam, qui contrevient à leur vision puriste et dogmatique du Coran et la religion. Cette "tentation de supprimer ces modalités de croyance, ces fêtes religieuses, par une adhésion diffuse aux normes des wahhabites et des salafistes" constitue selon l'historienne Sylvia Chiffoleau "un des enjeux clé de l'islam pour les années à venir".

A l'origine de l'islam, à partir des trois villes saintes de l'islam, Jérusalem et le couple La Mecque-Médine, essaime un réseau dense de lieux sacrés, particulièrement au Maghreb (Maroc), en Égypte, en Inde et en Indonésie, allant de la modeste tombe près d'un arbre abritant la dépouille vénérée d'un poète soufi, légendaire ou historique, à la plus prestigieuse mosquée urbaine contenant le mausolée d'un membre de la famille du Prophète.

La doctrine officielle de l’islam ne reconnaît comme saint que Dieu , et bannit donc l'application à d'autres de la notion de sainteté. Depuis le VIIe siècle, une telle distance instaurée entre le divin et la société des hommes se comble cependant peu à peu : la reconnaissance de la sainteté du Prophète entraîne la sacralisation de sa tombe à Médine, et provoque à son tour celles de ses proches, puis, au début du XIIIe siècle, l’instauration de la commémoration de sa naissance. Les initiatives populaires étendent ainsi progressivement la vénération portée à Muhammad et aux prophètes bibliques à de multiples saints, savants et sages locaux.

Le caractère canonique, obligatoire, du hajj - le pèlerinage obligatoire à La Mecque, et la difficulté de sa réalisation, expliquent également cet essor. Avant le développement des transports de masse modernes, à mesure que l'on s’éloigne de La Mecque se multiplient les figures saintes intermédiaires, et les pèlerinages auprès de leurs mausolées, plus accessibles à la majorité des musulmans. Dans ces "hajj par substitution " selon l'expression de l'historienne de l'islam Catherine Mayeur-Jaouen, plusieurs éléments sont calqués sur le pèlerinage canonique : mixité homme femme, circumambulation autour d’un objet... comme lors du pèlerinage bosniaque d’Ajvatovica, considéré comme "la Ka‘ba du pauvre ".

Au Pakistan, en Afghanistan, en Inde, l’islam, lui-même pluriel, se mêle aux religions chrétienne, sikhe et hindoue. Au sein du réseau de lieux saints né de ces diverses traditions religieuses s’établissent des hiérarchies et des hybridations, des conflits, parfois, constituant une géographie sacrée au croisement des religions.

Des caractéristiques propres à l'islam, dont la structure du sacré suscite le déplacement, expliquent l'importance du pèlerinage

  • Le pèlerinage constitue l'un des cinq piliers de l'islam. Sur les pas du Prophète, chaque musulman a l'obligation de l'accomplir au moins une fois, point d'orgue de sa vie de croyant.
  • La pérégrination est un trait fondamental de la civilisation musulmane, laquelle s’est construite dans les frontières mouvantes d’un empire.
  • L’absence de représentations figurées et de reliques impose une "dictature du lieu", qui explique l'importance des sanctuaires et des tombeaux.

Les pèlerinages, phénomènes sociaux autant que religieux

Ne serait-ce que par le nombre de personnes concernées : plus de 2 millions de pèlerins à La Mecque en 6 jours chaque année, 1 million dans certains grands mouleds d’Égypte, 700 moussems annuels au Maroc..., les pèlerinages ne peuvent être réduits à leur seule dimension religieuse. Ils participent aux mobilités, alimentant le tourisme et les échanges commerciaux. Les pèlerinages forment un creuset où se croisent hommes et femmes (respectivement 64,3% et 35,7% à La Mecque en 2012), les biens et les idées. Moments festifs, éminemment populaires, à la fois fêtes foraines, marchés et pèlerinages, les grandes réjouissances que sont par exemple les anniversaires de la mort des saints et prophètes durent souvent plusieurs jours et entraînent des transformations matérielles, politiques, et psychologiques chez les pèlerins.

Traditionnellement, les pèlerinages sont l’occasion de grandes foires commerciales (jusqu’au XVIIIe siècle à La Mecque). Aujourd’hui, ces enjeux économiques se sont déplacés du pur commerce à des formes plus diffuses. L’organisation du pèlerinage repose sur une importante mobilisation financière : transport, hôtellerie, artisanat pieux transforment la physionomie des économies locales. Points d’appui à la constitution de réseaux marchands, les pèlerinages donnent également lieu à une importante économie de la charité. Les revenus générés par le hajj, tous confondus, s'élèvent par exemple à 20 milliards de dollars en 2013, venant soutenir une économie de l'après-pétrole que l'Arabie saoudite appelle de ses voeux.

Les différents pèlerinages :

  • hajj (“se rendre à”) : uniquement le pèlerinage canonique à La Mecque.
  • ‘umra : le petit pèlerinage à La Mecque, à n’importe quel moment de l’année.
  • ziyârât ("visites") : pèlerinages individuels ou par petits groupes dans des sites liés au Prophète (descendants et compagnons), à des saints soufis....
  • mawsim ("saison" et "fête", a donné le mot français "moussem") : fêtes patronales, fréquentes au Maghreb, qui associent autour d’un sanctuaire, rituel religieux, foire et fête foraine.
  • mawlid ou mouled ("anniversaire") : célébration de la naissance du Prophète, mais aussi fêtes patronales, en Égypte notamment.

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D'où viennent les pèlerins qui se rendent à La Mecque ?

Source : hajj, catalogue de l'exposition de l'IMA, chiffres pour l'année 2012, avant la réduction des quotas de 20% en 2013 (1000 permis pour 1 million de croyants dans les pays musulmans).

Instrumentalisations politiques des pèlerinages

Rassemblement de foules parfois immenses, les pèlerinages sont des lieux propices à la propagande et à la mobilisation politique, tout autant qu’à l’imposition de normes sociales visant à “discipliner” ces mouvements de population. Les nombreux lieux saints de l'islam constituent des arènes où s’affrontent islam officiel, islam confrérique et populaire et intégristes musulmans.

Par son ampleur et son caractère canonique, le pèlerinage à La Mecque est particulièrement traversé par ces enjeux politiques. Les Saoudiens édifiant l’Etat wahhabite dans l’entre-deux-guerres veulent unifier un espace sacré, rappeler le monothéisme absolu de l’islam et le caractère intangible du territoire de l’Etat saoudien, et recréent ainsi un espace sacré unifié et totalitaire. En revendiquant le devoir de protection des deux principaux lieux saints de l'islam, l'Arabie saoudite s'arroge de fait un pouvoir de contrôle, en même temps qu'elle renforce une légitimité fragile (la dynastie actuelle est sans ascendance prophétique), à l'intérieur du pays et en tant que puissance régionale, face à l'Iran notamment. Contrôle sanitaire et social (100.000 policiers sont mobilisés pendant le hajj, ce qui ne permet pas d'éviter débordements et graves accidents), contrôle des arrivées (quotas par pays de 1000 permis pour 1 million de musulmans, provoquant des listes d'attentes de 6 ans en Indonésie), cette quête de légitimité passe aussi par un rôle de bâtisseur : le pouvoir saoudien a mis en œuvre des dizaines de chantiers depuis 2000, et notamment celui qui vise à augmenter de 400.000 m2 la surface de la Grande Mosquée.

La géographie mouvante des pèlerinages chiites est quant à elle particulièrement symptomatique de la dépendance des pèlerinages aux questions géopolitiques. L’interruption des pèlerinages iraniens vers les villes saintes de Nadjaf et Kerbala, en Irak, depuis la guerre qui a opposé les deux pays au cours des années 1980, et les obstacles dressés par le pouvoir de Saddam Hussein à la pratique du culte des chiites, ont infléchi les itinéraires pèlerins en direction de la Syrie, drainant des mouvements touristico-religieux qui ont bénéficié à l’économie du pays, jusqu'à l'inversion du flux depuis 2011 et le développement du conflit syrien.

Le hajj en chiffres (en 2012, source : hajj, catalogue de l'exposition de l'IMA)

_632 : date du 1er pèlerinage  * 5-6 jours : durée du pèlerinage (du 8 au 12 ou 13 du 12e mois du calendrier musulman) _50.0000 tentes dans la plaine de Mina (4 km de La Mecque) _49 cailloux ramassés par pèlerins dans la plaine de Muzdalifa _97.020.000 cailloux ramassés et jetés (en 2013) _8 litres d’eau zem zem consommée par pèlerin _40.000 pèlerins sans permis de pèlerinage _1.621.982 pèlerins sont arrivés par avion (113.026 par autobus, 17.930 par bateau) 5.000 € (contre 276 € en 1976) : prix moyen du hajj au départ de France 42.000 caméras de surveillance __ 100.000 policiers et militaires _ 360.000 pèlerins* se sont rendus dans des centres de soin médicaux

A écouter, à lire sur le sujet, sur France Culture :

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