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Les mondes de l'islam 4/10 : les applications de la charia

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Carte. Point de ralliement identitaire, slogan politique ou épouvantail, la charia est trop souvent un chiffon rouge agité pour diffuser des fantasmes anxiogènes et mieux stigmatiser l’islam. Cette carte vous propose de naviguer sereinement parmi la diversité de ses applications d’un pays à l’autre.

Circulez dans la carte pour voir les pays excentrés, cliquez sur chaque pays pour savoir comment la charia y est appliquée. Utilisez le bouton +/- pour zoomer et dézoomer :

  • _Sources : Baudouin Dupret, "La charia", La Découverte, 2014, Collectif "La charia aujourd'hui", La Découverte, 2012, "Atlas de l'islam", Autrement, 2014, "Dictionnaire historique de l'islam", PUF, 1996.

##* "Je suis allé en Europe, et j'ai vu l'islam sans musulmans. Je suis retourné en terre d'islam, j'y ai vu des musulmans sans islam"._*

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Cette observation d'un savant musulman du XIXe siècle rejoint discours et études actuels qui font des Etats de droit séculiers dit occidentaux les pays qui respectent le plus les principes de la charia. Les pays dit musulmans, eux, leur tourneraient massivement le dos. Lutte anti-corruption, justice sociale, équité, indépendance du pouvoir judiciaire... sont des interprétations possibles de la charia, qui ne signifie littéralement que "le chemin qui conduit à Dieu".

Comme toutes les religions révélées, l’islam comporte des règles morales, et une série de prescrits et d’interdits, soit une Loi, avec majuscule car considérée comme divine. La charia est donc un concept normatif qui fait l’objet d'interprétations, d’investissements contrastés, contingents, plastiques, selon les usages et les lieux. Tout sauf une vérité intangible.

Autant d'interprétations, autant d'Etats, autant d'applications de la charia.

A l'origine, la charia ne comprend qu'une dimension religieuse et morale, dont les diverses interprétations ont donné naissance aux différentes écoles coraniques du sunnisme (malikite, chafiite, hanafite...).

Ce sont des savants spécialisés en fiqh ("doctrine", "droit") qui ont déduit de la charia des règles touchant aux pratiques rituelles : pureté, aumône, prière, jeûne…, aux relations humaines : mariage, répudiation, héritage…, aux transactions commerciales : interdiction de l'usure**, et à la justice pénale** liée aux "hudud" ou crimes considérés comme des atteintes à Dieu : fornication, consommation d'alcool, vol.... De ces règles variées découlent les différentes écoles juridiques. La charia, en tant que règle établie par Dieu contenue dans les sources scripturaires de l’islam - Coran et hadîth, est ainsi très fortement dépendante de la lecture qui en est faite, et n'est en aucun cas un corpus juridique prêt à être appliqué. En tant qu’elle associe une appréhension du monde et un ordre de valeurs, la charia est donc particulièrement exploitable en termes idéologiques.

Comment la charia est devenu un concept juridique - et un slogan politique.

Ce n'est qu'à partir du XIXe siècle __que les pays musulmans commencent à juridiciser et constitutionnaliser l'islam , à des degrés très divers. Le "droit musulman" apparaît avec l'irruption européenne sur la scène musulmane. Administrateurs coloniaux et nouvelles élites locales ont cherché ce qui pouvait être coulé dans le cadre d'un droit positif napoléonien.

*L’inscription de l’islam comme religion d’Etat dans la plupart des pays majoritairement musulmans remonte aux années 1950. * Certaines Constitutions réservent les hautes fonctions à des musulmans, et les rois des monarchies le sont par voie de géniture musulmane (Maroc). Plusieurs Constitutions limitent l’étendue de certains droits et libertés au respect de la charia, comme elles affirment le caractère central de la famille formée autour de la religion et des valeurs islamiques.

Au XXIe siècle enfin, c’est surtout à des fins politiques que nombre d’Etats, de mouvements et d’individus invoquent l’islam et sa loi, la charia. La normativité islamique, en cours d’intégration dans les domaines politique et constitutionnel, doit inspirer le législateur, et poursuit son cours dans les domaines sociaux et moraux en général. Si bien qu'en pays musulman, il paraît aujourd'hui impossible de se positionner hors de la référence aux prescriptions de l'islam, objet polémique récurrent du débat, “cadre d’un tamis au crible duquel tout discours semble devoir passer”, selon Baudouin Dupret, directeur de recherche au CNRS et auteur de "La charia : des sources à la pratique, un concept pluriel" (La Découverte, 2014).

On ne peut ainsi par parler d'un Orient islamiste, mais comme le montre la carte, d'une multitude de tendances qui tentent d’apporter des réponses “islamiques” aux difficultés sociales, économiques, politiques des musulmans, rencontrées suite à l'effondrement des idéologies nationaliste, tiers-mondiste ou socialiste à la fin du XXe siècle (avec l'échec militaire de Nasser face à Israël en 1967 comme point de bascule). Cette tendance s'est accentuée avec les printemps arabes de 2011, les victoires des islamistes qui s’en sont suivies, et les mises en scène largement diffusées des peines corporelles infligées par des groupes comme l'"Etat islamique".

Recouvrant aujourd'hui au moins trois réalités, l'invocation du terme charia n’a donc de sens que selon les usages qui en sont faits :

- une production doctrinale, soit les prescriptions religieuses auxquelles les musulmans doivent se soumettre,

- une pratique judiciaire, soit un “droit musulman”, de la famille, civil ou pénal,

- un slogan politique_, _souvent sans programme précis d’application, il s'agit alors d'un simple référentiel de contestation du pouvoir en place, notamment là où les musulmans sont en position de minorité (charia invoquée au titre de la liberté de culte en Inde par exemple).

A écouter sur France Culture, sur le thème de la charia :

Le Journal de 18h du 7 juillet 2015 : "La population syrienne soumise à la charia de l'Etat islamique", avec des témoignages recueillis par Valérie Crova dans la région d'Alep :

JOURNAL DE 8H

14 min

  • Questions d'éthique, "La charia, loi morale ou code juridique?", avec Baudouin Dupret, directeur du centre Jacques-Berque à Rabat (Maroc), directeur de recherche au CNRS, émission du 3 juillet 2014 :

La charia avec Baudouin Dupret

29 min