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"Les Morphes", spectacle le plus polymorphe

Par
Anje Fontaine (Aymeric O'Cornesse) raconte comment il a capturé "Le Roi des poissons".
Anje Fontaine (Aymeric O'Cornesse) raconte comment il a capturé "Le Roi des poissons".
- Cie Je Pars à Zart

Avignon 2016. Avez vous déjà vu... une vente aux enchères illégale, où l'on vous propose d'acheter des créatures hybrides, mi-hommes mi-machines ? Dernier volet de notre série "Le spectacle le plus", "Les Morphes", d'Alain Damasio, plonge les spectateurs dans un univers mêlant théâtre, sculptures, danse et son.

"Bienvenue à vous, amateurs d'art, acheteurs de chimères. Si vous êtes descendus ici, c'est que vous connaissez les risques. Mettons-nous d'accord sur le discours à tenir à la police : sous ces draps noirs, ce ne sont pas des monstres, ce sont des sculptures, mais nous, nous savons la vérité."

Dans la cale de la péniche Alizarine, les acheteurs – comprendre les spectateurs – patientent avant le début de la vente aux enchères privée, et à l'évidence illégale, à laquelle ils sont venus assister. Ce sont des objets singuliers que la commissaire priseuse, Sofia (Sophie Zamoussi), propose à la vente : les morphes, créatures hybrides, "fascinants mixtes de fer et de chair, de corps organiques et de mécanique pure", vivent cachées. C'est Anje Fontaine, le frère de Sofia, qui les traque, les débusque. Pour cela, il parcourt les friches industrielles, les fonderies laissées à l'abandon, ces zones grisâtres où le métal le dispute à la nature, là où ces créatures qui "se tiennent à la frange du possible" peuvent être trouvées.

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Sur scène Anje (Aymeric O’Cornesse), âpre chasseur, brut de décoffrage, nous fait le récit de ses chasses, en quatre monologues, ou plutôt quatre contes, écrits par Alain Damasio :

"J'ai garé ma caisse pourrie sur un parking crevé d'herbes et j'ai ausculté la façade. Toutes les fenêtres étaient murées aux moellons. C'est une musique qui m'a guidé. Une sorte de beat électro, plombé de basses, qui suintait de l'intérieur de l'hôtel. J'ai fait le tour par derrière et j'ai vite repéré l'escalier extérieur tout branlant qui menait au premier étage. Je me suis retrouvé dans un couloir, sur une moquette croustillante de tessons, avec des portes de chambre défoncées tous les quatre mètres. La musique montait. Ca venait du rez-de-chaussée." Les Morphes, d'Alain Damasio

Anje, face à la morphe "Gramofaune"
Anje, face à la morphe "Gramofaune"
© Radio France - Cie Je Pars à Zart

Le texte d'Alain Damasio, le metteur en scène, avant tout auteur de romans (La Horde du Contrevent, La Zone du Dehors), oscille curieusement entre littérature et oralité :

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Pour accompagner ces récits de chasses, le metteur en scène a apporté une attention toute particulière à l’ambiance audio, réalisée par le créateur sonore Mathieu Marpot. "Je veux que la narration sonore fasse son chemin toute seule, précise l'auteur des "Morphes". C’est-à-dire qu’elle soit une sorte de câble qui s’entrelace à la narration textuelle. Elle est encore trop proche, trop illustrative. On travaille là-dessus, pour l’éloigner, pour qu’entre la narration sonore et la narration textuelle, il y ait le plus d’écart possible et que ce soit le cerveau qui fasse le lien, qui crée une sorte d’éclair, de tension."

L’ambiance y est en effet pour beaucoup dans l’imaginaire qu'évoque chaque traque d'Anje. L’atmosphère métallique, les crissements sonores, participent du monde dans lequel les spectateurs plongent volontiers, renvoient à l’imaginaire  chromé de fonderies, d’usines à l’abandon. Pour Aymeric O’Cornesse, l'interprète de Anje, le spectateur doit pouvoir se laisser guider par l'ambiance sonore s'il vient à décrocher du texte :

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Le subterfuge est efficace : dans la salle, le public écoute religieusement les récits de chasse d’Anje Fontaine. Chacune de ses tirades conditionne la mise à prix de la créature encore cachée sous des draps noirs. Car ce ne sont pas des sculptures, nous a-t-on assuré, mais bel et bien des créatures figées dans la mort. Une fois chaque conte d'Anje terminé, la commissaire priseuse ôte la gangue de tissu qui couvre une des morphes, fusion étrange de chair et de mécanique. Coincés dans la cale, les acheteurs potentiels de cette vente illégale n'ont plus qu'à enchérir. Les spectateurs, timides au début, finissent par se prêter au jeu : "50 000 euros seulement ? Pour cette pièce unique ?", proteste Anje. Les Fontaine, désabusés, commencent à quitter la pièce. Un spectateur s’enhardit :"70 000 !". Ils reviennent, sourire aux lèvres, avec la sculpture. Les offres s’envolent et la vente se conclue finalement à plus de 200 000 euros.

La commissaire priseuse (Sophie Zamoussi) présente la morphe "Gramofaune", dite "La Voix Ferrée".
La commissaire priseuse (Sophie Zamoussi) présente la morphe "Gramofaune", dite "La Voix Ferrée".
- Cie Je Pars à Zart

Les sculptures dévoilées peu à peu aux spectateurs sont, en réalité, la raison d'être de ce spectacle. Alain Damasio a rencontré leur créateur, Jean Fontaine, lors d'un festival."Il m'a dit : 'J'en ai marre de faire des expos et des musées'", se rappelle l'auteur de la pièce. Il lui propose alors de créer un spectacle vivant centré autour de ces sculptures, et de les charger d'un récit. "Mes histoires sont autres, elles sont esthétiques, sur l’opposition entre les formes, entre le noir et le blanc, précise le sculpteur. Alain a vraiment greffé une histoire dessus, mais il y a quand même une connivence."

Sur scène, les morphes défilent, prennent vie, parfois, en un spectacle de danse saccadée, hachée, par une morphe mi-femme mi-machine (Marion Forêt) aux mouvements dérangeants. Cette confluence des arts, ici polymorphique, donne un spectacle à mi-chemin entre le conte, le steampunk et la science-fiction. Tout juste regrettera-t-on que les morphes encore en vie n'aient pas des déguisements un peu plus orientés vers la mécanique...  Les morphes-sculptures capturées par Anje sont, quant à elles, toujours à vendre. Il ne vous reste plus qu'à trouver la salle clandestine si vous comptez enchérir.

Une morphe.
Une morphe.
- Pierre Ropert
  • "Les Morphes", de Alain Damasio, avec Aymeric O'Cornesse, Sophie Zamoussi et Marion Forêt. Du 19 au 24 juillet, Péniche Alizarine, Quai de la Ligne, Avignon.