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Les mutations récentes de l'espace rural en France

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Globe vous propose dans ce billet une présentation de certains travaux de l'invité de Planète Terre ce mercredi 24 novembre (disponible à la réécoute et au podcast ici) : Philippe Madeline, maître de conférences en géographie à l'Université de Caen et responsable du pôle de recherche Sociétés et Espaces ruraux .

Retrouvez également dans notre billet "Géographie rurale et paysages agricoles sur Planète Terre (2007-2010)" 7 archives sonores de Planète Terre consacrées à l'espace rural.

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***Les grandes évolutions contemporaines de l'espace rural français * **
Dans son articlede 2006 L’évolution du bâti agricole en France métropolitaine : un indice des mutations agricoles et rurales, P. Madeline s'interroge sur l'urbanisation progressive des campagnes françaises depuis les années 1980. Selon lui, ce phénomène est imputable, à la fois à l'augmentation des constructions résidentielles et des équipements attenants, mais également à "un essor des ouvrages destinés aux activités agricoles " ayant lieu "depuis le début des années 1990" (cf la carte ci-dessous).

La construction agricole (1980-2002). Source : Ministère de l'Equipement, DAEI, SESP, SITADEL.
La construction agricole (1980-2002). Source : Ministère de l'Equipement, DAEI, SESP, SITADEL.

La construction agricole (1980-2002). Source : Ministère de l'Equipement, DAEI, SESP, SITADEL. ©Philippe Madeline, 2006

Le premier des deux phénomènes, la construction résidentielle, est le mieux connu. Quelques chiffres permettent néanmoins de s'en faire une idée plus précise :

"Sur la période 1980-2002 [...] le total des logements construits dépasse les 7.5 millions d'unités , soit une moyenne annuelle départementale de 3 260 logements . Sans atteindre les années records du début des années 1980 (au-delà de 400 000 logements construits en 1980 et en 1981), les années 2 000 marquent un net regain après le recul des années 1990."

L'offre créant la demande, ce phénomène est beaucoup plus marqué dans les communes rurales que dans les grandes agglomérations : dans les communes de plus de 200 000 habitants, on observe depuis 1996 au contraire une diminution des constructions. Selon le géographe, les causes de ce nouvel engouement pour la construction résidentielle sont à la fois économiques, financières et culturelles :

"Les raisons de cette reprise sont multiples : la forte demande en logements neufs, l’offre de financements à taux variables, l’allongement de la durée des prêts , le maintien de taux d’intérêt bas sans oublier la faible rémunération des placements mobiliers qui a redonné à l’immobilier son caractère de valeur refuge (Godonou, 2005). Le rôle prépondérant de la maison individuelle , dont le nombre ne cesse de progresser depuis le milieu des années 1990, a marqué cette période."

Le second phénomène, l'évolution du bâti agricole , requiert toute l'attention du chercheur, qui estime qu'il y a là une composante importante, mais souvent négligée, des mutations de l'espace rural français. En effet, ces constructions représentent, selon P. Madeline, "31% des constructions non résidentielles métropolitaines en superficie sur la période 1980-2002" (cf la carte ci-dessous).

La construction non résidentielle en France (1980-2002)
La construction non résidentielle en France (1980-2002)

La construction non résidentielle en France (1980-2002) ©Philippe Madeline, 2006

Mais les constructions agricoles ne touchent pas tous les types d'exploitations dans les mêmes proportions selon le chercheur, ce qui explique la répartition nationale dans la carte présentée ci-dessus. En effet, si "les espaces de l’élevage monopolisent l’essentiel de la dynamique de construction", les exploitations céréalières (ainsi que les départements les plus urbanisés ou les plus boisés) connaissent assez peu de nouvelles constructions, les départements de polyculture se trouvant en situation intermédiaire.

**Les "effets paysagers" (P. Madeline) de ces évolutions **
L'adaptation des bâtiments aux exigences de la spécialité agricole choisie n'est pas un phénomène nouveau dans l'histoire des campagnes françaises. Déjà, rappelle P. Madeline dans un autre article de 2006 Les constructions agricoles dans les campagnes françaises, "la spécialisation laitière de la Normandie entraîne la construction ou la recontruction des fermes-manoirs du Bessin aux XVIIème et XVIIIème siècles" par exemple. Mais à l'époque, ces nouvelles constructions "s'ajoutent au parc immobilier existant qui ne devient pas forcément obsolète pour autant : une différence majeure avec la révolution agricole de la seconde moitié du XXème siècle."

La révolution productiviste d'après-guerre, à travers principalement la mécanisation, mais aussi l'accroissement de la surface des exploitations, rend en effet bon nombre de bâtiments inadaptés*. * C'est tout particulièrement le cas dans l'élevage : silos, porcheries et batteries de volaille tendent, pour des raisons pratiques (circulation des engins, taille) autant que du fait des injonctions environnementales et sanitaires portées par des politiques publiques d'incitation à la construction, à s'éloigner des fermes. Un cas spectaculaire de bouleversement des constructions traditionnelles du fait du changement de mode de production : **la généralisation rapide de l'élevage hors sol ** des volailles (cf la photo ci-dessous), qui représente "plus de 20% des constructions agricoles françaises entre 1970 et 1974" selon P. Madeline.

Un atelier hors sol en cours de rénovation à Erquy (Côtes-d'Armor)
Un atelier hors sol en cours de rénovation à Erquy (Côtes-d'Armor)

Un atelier hors sol en cours de rénovation à Erquy (Côtes-d'Armor) ©Rémi Rouault, mars 2005

De même, le remplacement de l'étable par la stabulation libre contribue à standardiser l'ensemble les zones d'élevage laitier (cf la photo ci-dessous).

Outre le renforcement de la spécialisation agricole, les matériaux utilisés ("structures métalliques, tôles, parpaings, fibro-ciment") concourent à "l'effacement des modèles régionaux de construction au profit de modèles par type de production".

La stabulation libre : une construction standardisée. Hamars, lieu-dit La Vallée (Calvados)
La stabulation libre : une construction standardisée. Hamars, lieu-dit La Vallée (Calvados)

La stabulation libre : une construction standardisée. Hamars, lieu-dit La Vallée (Calvados) ©Philippe Madeline, septembre 2006

Néanmoins, "les formes qui en résultent associent des constructions de nature et d'âge différents ". En effet, certains usages permettent de conserver les bâtiments originels, comme l'adaptation des bâtiments anciens aux nouvelles exigences de l'exploitation . C'est le cas du bâtiment photographie ci-dessous, "caractéristique du plant bocain, qui a perdu son toit de chaume au profit de tôles métalliques" et qui présente "une large ouverture [qui] permet à un engin muni d'une fourche téléscopique de disposer les balles" pour reprendre la description de P. Madeline.

La seconde vie d'un bâtiment traditionnel à Isigny-le-Buat (Manche)
La seconde vie d'un bâtiment traditionnel à Isigny-le-Buat (Manche)

La seconde vie d'un bâtiment traditionnel à Isigny-le-Buat (Manche) ©Philippe Madeline, octobre 2006

Autre moyen de conserver les bâtiments anciens : les usages touristiques des fermes rénovées "à l'ancienne", et qui abritent souvent des chambres d'hôte ou sont louées comme gites.

La diversification touristique d'une exploitation à Pers (Cantal)
La diversification touristique d'une exploitation à Pers (Cantal)

La diversification touristique d'une exploitation à Pers (Cantal) ©Philippe Madeline, août 2006

**Une étude de cas : la commune de Camembert, en Normandie **
Dans Effets paysagers des transformations agricoles et rurales dans le sud du pays d'Auge, Philippe Madeline réalise une étude de cas sur une commune emblématique de Normandie, Camembert, dont les paysages sont souvent présentés comme particulièrement préservés et "traditionnels" . Il montre que cette image est en partie fallacieuse, en étudiant par exemple les transformations rapides d'une exploitation, celle de Beaumoncel :

L'extension d'une exploitation à Camembert, lieu-dit Beaumoncel (Orne)
L'extension d'une exploitation à Camembert, lieu-dit Beaumoncel (Orne)

L'extension d'une exploitation à Camembert, lieu-dit Beaumoncel (Orne) ©Maxime Marie, 2006

La stabulation et les bâtiments de stockage à Camembert, lieu-dit Beaumoncel (Orne)
La stabulation et les bâtiments de stockage à Camembert, lieu-dit Beaumoncel (Orne)

La stabulation et les bâtiments de stockage à Camembert, lieu-dit Beaumoncel (Orne) ©Maxime Marie, 2005

Le géographe explique :

"Du milieu du XVIIe siècle aux premières années du XXIe siècle, les transformations du domaine de Beaumoncel soulignent l'accélération des évènements depuis quatre décennies . Dans cette exploitation bovine actuellement spécialisée dans le lait et la viande, la première stabulation est construite en 1963. À la reprise des lieux par le propriétaire pour en faire sa résidence secondaire, le fermier est logé dans un pavillon (1978). La construction d'un hangar (1995) atteste des besoins de stockage du fourrage qui répond à l'augmentation régulière de la SAU et à l'extension du troupeau. Face aux exigences de la mise aux normes des bâtiments d'élevage, le fermier et son fils (son successeur) choisissent de construire une nouvelle structure de 2537 m2. Une traverse de l'ancienne stabulation où se situe la salle de traite et un bâtiment à colombage témoignent des constructions antérieures. Au fur et à mesure d'une extension vers l'est, la partie ancienne conserve ses unités bâties à l’exception d'un bâtiment emporté par la tempête de 1999."

Une juxtaposition de constructions à Camembert, lieu-dit Beaumoncel (Orne)
Une juxtaposition de constructions à Camembert, lieu-dit Beaumoncel (Orne)

Une juxtaposition de constructions à Camembert, lieu-dit Beaumoncel (Orne) ©Philippe Madeline, 2006

*Sources : *

Toutes les photographies et cartes, ainsi que les citations des 2nd et 3ème paragraphes, sont extraites de l'article de Philippe Madeline * Les constructions agricoles dans les campagnes françaises disponible intégralement ici* *. Les citations du 1er paragraphe sont extraits de l'article de Philipe Madeline * L’évolution du bâti agricole en France métropolitaine : un indice des mutations agricoles et rurales.

**Pour aller plus loin : **

  • Des dossiers très stimulants publiés sur Géoconfluences , avec de nombreuses cartes et illustrations :

"Du champ à l'usine, production et transformation d'une denrée agricole : la pomme de terre et le système" McCain"

"Agriculture durable et territorialisation : une illustration à partir de la région des Pays de la Loire"

"Un vignoble en crise : la viticulture française et le marché mondial du vin"

  • Pour une analyse approfondie de la démarche de recherche de Philippe Madeline :

Geneviève Pierre, Compte-rendu de soutenance, Madeline (P.) – *Constructions agricoles d’hier et d’aujourd’hui. Essai de géographie sociale, * HDR, Université de Nantes, 2007, 358 p.

GenevièvePierre**,** PhilippeMadeline, et al., Durabilité, agricultures et territoires : quels questionnements pour les ruralistes d’universités de l’Ouest ?

  • Pour une présentation synthétique des recherches françaises de géographie rurale :

MartineBerger**, ** ChantalGilletteet Marie-ClaireRobic, L’étude des espaces ruraux en France à travers trois quarts de siècle de recherche géographique

Olivier Deslondes, Deux publications d’Yvon Le Caro sur les agriculteurs et l’espace rural

  • Pour quelques exemples régionaux des mutations de l’espace rural français :

Patricia Abrantes, Christophe Soulard, Françoise Jarrige et Lucette Laurens, Dynamiques urbaines et mutations des espaces agricoles en Languedoc-Roussillon

DavidMontembault, L’histoire comparée du Val d’Authion et de la Loire armoricaine en Anjou. Pour comprendre la nouvelle appropriation citadine des paysages ligériens

  • Sur le phénomène et le concept de "rurbanisation" :

MartineBerger, À propos des choix résidentiels des périurbains : peut-on parler de stratégies territoriales ?

DanielleGalliano, PascaleRoux et NicolasSoulié, Dynamiques d’adoption des TIC et densité des espaces. Quelles spécificités pour les firmes rurales françaises ?

Pierre Merlin, L'exode urbain , Paris, La Documentation Française, 2009.

Bruno Moriset, Télétravail, travail nomade : le territoire et les territorialités face aux nouvelles flexibilités spatio-temporelles du travail et de la production

MoniquePoulot, Les territoires périurbains : « fin de partie » pour la géographie rurale ou nouvelles perspectives ?

Laurence Thomsin, Un concept pour le décrire : l’espace rural rurbanisé

Denis Gautier, La prise en compte des dynamiques spatiales pour modéliser la mise en valeur des espaces ruraux

Mohamed Hilal, Accessibilité aux emplois en France : le rôle de la distance à la ville

  • Pour des analyses des politiques publiques de la ruralité en France :

Michel Bussi et Loïc Ravenel, Ecologistes des villes et écologistes des champs : analyse spatiale de l’implantation en France des partis écologistes et «Chasse Pêche Nature et Traditions»

Isabelle Duvernoy, Espace agricole périurbain et politiques communales d’aménagement : L’exemple de l’agglomération albigeoise

Alain Faure et Andy Smith, Espace rural, politiques publiques et cultures politiques

Christophe Toussaint Soulard, La multifonctionnalité de l'agriculture en pratique : étude des relations entre exploitations agricoles et étangs de la Dombes

  • L'espace rural en Europe et dans le monde :

CătălinaAncuţa, FlorinaArdelean, AndreeaArbaet RégisDarques, L’impact des politiques européennes sur l’espace rural roumain : le cas des financements SAPARD

Lidia Blasquez Martinez, Deux fronts écologiques dans la ville : enjeux fonciers et arrangements territoriaux autour de la conservation des terres rurales comme valeurs écologiques à Mexico

Alain Cariou, Ouzbékistan, le paradoxe de l’enracinement rural

Martine Droulers, François-Michel Le Tourneau et Luciana Machado, Conflits d’usage de l’espace au Rondônia (Amazonie brésilienne)

Jean M. Prophete, Les habitations rurales dans l'optique de la décentralisation et de l'aménagement spatial (sur Haïti)

Frédéric Richard, La gentrification des « espaces naturels » en Angleterre : après le front écologique, l’occupation ? L’exemple du Lake District et de ses environs