Les nouveaux visages de la bande dessinée grâce au numérique

Publicité

Les nouveaux visages de la bande dessinée grâce au numérique

Par

Comics, mangas, bande dessinée, la BD se vend bien en France et le nombre de titres publiés se multiplie. Mais avec l'arrivée du livre numérique, la BD sur écran tente aussi de se faire une place. Pour l'heure, aucun modèle économique français n'existe mais les créations foisonnent sur le web.

Le livre numérique s'installe progressivement en France. Près de 20% de la population française âgée de plus de 15 ans déclare lire en livre numérique, selon le syndicat national de l'édition (SNE). Parmi les genres les plus populaires sur écran, la romance ou encore le genre policier. La bande dessinée pourrait-elle suivre le pas ? Si la BD numérique n'a pas encore trouvé son modèle économique en France, les initiatives d'auteurs, qu'ils soient professionnels ou amateurs, se multiplient sur le web.

Sur le papier, le marché de la bande dessinée se porte très bien. En 2017, le chiffre des maisons d'édition dans ce secteur a même augmenté de 13% selon le SNE. Un signe de bonne santé qui n'empêche pas certains professionnels de vouloir développer de nouveaux formats adaptés aux écrans. Des BD pensées pour une lecture fluide voire interactive sur la tablette, le smartphone ou encore l'ordinateur sans remplacer pour autant la bande dessinée classique, comme l'explique Didier Borg, ancien éditeur chez Casterman et fondateur de la plateforme de webtoon, Delitoon : "Nous nous nous plaçons en marge et en complément du marché classique de la bande dessinée. Il ne s'agit pas d'une évolution technologique de quelque chose qu’il faudrait détruire. Nous venons simplement cocher une case : aujourd’hui, sur notre smartphone, on peut écouter la radio, de la musique ou encore regarder des vidéos. Mais lire une bande dessinée spécialement dédié au numérique, cela reste très rare. "   

Publicité

Les professionnels de la BD numériques différencient ainsi deux types de bande dessinées sur écran : la BD classique, avec ses pages composées de plusieurs vignettes que l'on numérise, et la BD pensée spécialement pour un format numérique. "Le format de la BD classique ne correspond pas aux écrans, ce n'est pas lisible", explique Didier Borg. La BD conçue spécifiquement pour les écrans dévoile alors de nouveaux visages. De la bande dessinée animée à la bande dessinée "feuilletonnée", la narration, le scénario, s'adaptent à la technologie. Voici trois différents types de formats de bandes dessinées numériques.

Didier Borg - "On dit que les jeunes sont déviés de la lecture par leur smartphone, on a qu'à mettre de la lecture dans les smartphones"

1 min

Le webtoon : un marché qui explose en Corée 

La BD numérique n'a pas réellement trouvé de marché économique en France. En revanche, en Corée du Sud, le marché explose et a même totalement supplanté le format papier. Cette BD numérique se présente sous la forme de webtoon (abréviation de web et de cartoon) : la bande dessinée se déroule verticalement sur l'ordinateur, le smartphone ou la tablette, comme on déroule un fil d'actualité. "Si je prenais un webtoon et que je l’exposais dans sa dimension définitive, ce serait une grande bande de plus d'au moins un mètre de long que l'on rentrerait dans le smartphone. On scrolle ensuite la bande que l'on découvre morceau par morceau exposés sur l’écran", précise Didier Borg, fondateur de la plateforme Delitoon qui diffuse, dans le monde, du webtoon en langue française depuis 2010.

Le webtoon reprend tous les codes de la BD mais il se lit sur une bande verticale, sans aucune animations ajoutées.
Le webtoon reprend tous les codes de la BD mais il se lit sur une bande verticale, sans aucune animations ajoutées.
- Delitoon

Le webtoon répond à tous les critères de la BD. On y retrouve des bulles, des dessins, des cases et, surtout, un rythme de lecture propre au lecteur puisqu'il choisit sa manière de progresser dans l'histoire. Jusque là, le webtoon pourrait s'apparenter à un blog. Mais son mode de diffusion répond à une véritable organisation. "C'est un format de série, on peut voir les épisodes à des dates fixes." La société française traduit essentiellement les récits d'auteurs coréen, chinois ou japonnais; les trois principaux pays où le webtoon s'est installé. En Corée du Sud, un Coréen sur deux lirait du webtoon selon l'ancien éditeur. En France, les auteurs français de webtoon sont quasi inexistants. Seule l'artiste Raf, auteure de la série Elle Angels s'est réellement lancée dans l'aventure. Le public, en revanche, répond présent, selon Didier Borg. Le nombre d'inscrits sur Delitoon est en constante augmentation et d'ici la fin de l'année, il espère rassembler 500 000 inscrits : 

On vise la rentabilité dès l’année prochaine. Il y a un marché francophone et on le développe. La plupart des lecteurs sont jeunes, entre 18 et 35 ans.

Ce format a trouvé son économie. Sur Delitoon, la BD s'achète. Les quatre premiers épisodes de chaque série seulement sont gratuits, le lecteur peut ensuite décider d'acheter ou non chaque épisode. Si il est séduit par les premiers épisodes, il achète une monnaie virtuelle, le coin. 20 coins correspondent à 3,99 euros. "On a fixé un prix : 3 coins par épisode. Les webtoons peuvent aller de 7 à 200 épisodes." 

Si la série lui plaît, le lecteur peut acheter chaque épisode avec des coins.
Si la série lui plaît, le lecteur peut acheter chaque épisode avec des coins.
- Delitoon

Aujourd'hui, les propositions de webtoon par des auteurs français sont donc quasiment inexistantes : "C'est une question d'éducation et de culture. Les auteurs en France ne sont pas formés au webtoon dans les écoles mais à la création de la BD franco-belge classique." Mais Didier Borg espère pouvoir inciter les auteurs locaux à s'essayer à ce nouveau format. Selon lui, ils auraient tout à y gagner. Depuis les années 2000, le chiffre d'affaire du marché de la BD augmente tout comme le nombre de titres publiés. L'année dernière plus de 9 600 titres ont été produits contre plus de 5 200 en 2010, selon le SNE, et il est parfois difficile pour de nouveaux auteurs de faire la différence dans les librairies. Le numérique serait alors l'occasion pour les scénaristes curieux d'innover, de se faire une place sur un nouveau format, selon l'ancien éditeur : "Il y a trop de titres, les librairies ne peuvent plus faire le tri dans ce qui sort et le temps qu’on laisse à un livre pour exister est de 15 jours. Le webtoon laisse beaucoup plus de temps." 

La bande dessinée s'anime sur les réseaux sociaux

Les réseaux sociaux ne pouvaient pas échapper au développement de la BD numérique, en particulier via Instagram. Aujourd'hui, le réseau se présente comme l'un des plus influents en terme d'image. C'est pour cette raison que Camille Duvelleroy, scénariste et réalisatrice de récit interactif et numérique, a décidé de créer la série "Été". Une bande dessinée spécialement conçue pour Instagram et, donc, en grande partie pour les smartphones. 

La série Été se lit case par case.
La série Été se lit case par case.
- ARTE/Bigger Than Fiction

Sur ce format là, pas de bande verticale à scroller. Instagram propose un mode de publication propre aux réseaux sociaux. Le premier, la "story", où l'on retrouve des contenus (photos, dessins, vidéos) éphémères, publiés durant 24 heures. Le second, le poste de contenu permanent sur la timeline du compte. La série "Été" s'est ainsi déployée sur Instagram sous ces deux formats durant deux saisons. Le principe ? La BD est racontée quotidiennement durant l'été sur la story du compte (contenu éphémère) et son album (contenu permanent). Tous les matins, à 11 heures, un épisode est diffusé. Pendant leur vacances, les abonnés découvrent donc tous au même moment, gratuitement, l’histoire d’Abel et Olivia, les deux personnages principaux. 

On voulait créer un événement en live : chaque jour, il arrive quelque chose aux deux personnages, quelque chose de nouveau et on voulait que le temps des personnages, le temps de la diffusion et le temps de réception soient le même.                                          
Camille Duvelleroy, scénariste

Ici encore, on retrouve le dessin propre à la BD avec ses cases, ses bulles, mais les vignettes sont diffusées une par une. Il faut ensuite cliquer (ou taper) pour passer à la suivante. "Au départ, il ne devait y avoir qu'une seule saison, je l'ai réfléchie comme un palindrome. Si vous n’avez pas suivi la BD, il est possible de relire l’histoire mais à l’envers. Si on démarre par l’épisode 60, il y a une autre histoire à lire jusqu’à l’épisode 1." Dès la première saison, le succès est au rendez-vous : plus de 4 millions de vues. La saison deux est lancée. "On a compris qu’il fallait une écriture "feuilletonnante" hyper rationnée pour que chaque jour l’épisode donne du plaisir à l’abonné et lui donne envie de lire la suite." 

Camille Duvelleroy - "La narration explore des réalisations propres à Instagram. On a pu faire un blind test avec les lecteurs, par exemple."

4 min

Contrairement au webtoon, qui n'introduit ni musique ni animation, la BD sur Instagram a décidé d'en jouer : du son sur chaque vignette, des animations et aussi beaucoup d'interactivité : 

Sur un épisode, par exemple, on a fait un blind test où les lecteurs peuvent jouer avec les personnages dans le format "story". Nos personnages sont dans la voiture et font un blind test et on fait faire un blind test réel au gens. Ce sont des mécaniques interactives intéressantes.                              
Camille Duvelleroy, scénariste

Au total, le compte dédié à cette bande dessinée sur Instagram a rassemblé plus de 90 000 abonnés qui ont découvert "Été" gratuitement. Mais sans le financement apporté en partie par la chaîne de télévision Arte, cette série n'aurait pas pu voir le jour. Créer des animations coûte cher et les acteurs derrière une BD comme celle-ci sont plus nombreux que sur une oeuvre classique : un chef de projet, deux scénaristes, une dessinatrice, une coloriste, sans compter la maison de production (et non la maison d'édition) ainsi que la chaîne de télévision. Si le succès est au rendez-vous, le modèle économique reste encore à trouver.

La bande dessinée grâce à une nouvelle application sur son smartphone 

Télécharger sa BD via sa tablette ou son téléphone est désormais possible. Elle se présente sous la forme d'une application, payante ou non. Plusieurs auteurs ont choisi ce mode de diffusion, comme Marietta Ren, auteur de Phallaina, la première "bande défilée" présentée au festival de bande dessinée d'Angoulême en 2016. 

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.

Une BD expérimentale dans laquelle il n’y a pas de case, contrairement aux deux formats précédents, mais juste une longue bande que l’on doit scroller à l'horizontale. Cette bande défilée a, en plus, la particularité de mesurer près de 300 mètres de long. Si, au départ, l'auteure voulait créer cette bande à dérouler sous format papier, elle a donc vite abandonné l'idée. Le numérique s'est révélé être la meilleure option pour cette jeune réalisatrice de cinéma d'animation.

Extrait de "Phallaina", la première bande défilée présentée pour la première fois au festival de BD d'Angoulême.
Extrait de "Phallaina", la première bande défilée présentée pour la première fois au festival de BD d'Angoulême.
- Marietta Ren

Le développement et la production de Phallaina ont pris au total cinq ans. Marietta Ren a d'abord pensé l'histoire, celle d'Audrey, une jeune femme qui souffre de crises hallucinatoires. Pour appuyer son récit, l'auteure a elle aussi choisi de faire appel au son et à l'animation avec notamment des effets 3D. "Les effets 3D, je les dédie aux hallucinations d’Audrey. Ce sont des choses qui bougent qui vont en dehors d’elle-même. Il y a les personnages, les dessins mais la musique et le son sont vraiment là pour retranscrire toutes les finesses de ses angoisses comme de ses moments de joie." Cette bande dessinée se retrouve finalement à mi-chemin entre la BD classique, avec ses dessins, ses bulles, et le cinéma d’animation. La technologie utilisée pour cette oeuvre, particulièrement pointue, a ainsi mené Marietta Ren à choisir l'application sur smartphone comme mode de diffusion : 

Faire une application permettait selon moi de donner la meilleure expérience au lecteur. Car, une fois installé, il n’y a pas de problème de téléchargement, d’image ou de son. L’idée est de lire cette BD comme vous regardez un film et d’être en immersion complète.

A l’image d’un film, cette BD se lit en 1h30. "Cela dépend des gens. Certains la lisent en une heure, d’autres en deux heures. C’est comme un livre. On est très libre de sa propre vitesse de lecture. Le lecteur fait défiler lui-même la BD."

Mais les développements d'animations notamment ont un coût. Phallaina a coûté plus de 200 000 euros. Là encore, le projet a été financé par une chaîne de télévision : les nouvelles écritures de France Télévisons. Grâce à cela, Marietta Ren a pu proposer son application gratuitement.

Aujourd'hui, les auteurs en France qui trouvent des financement sont rares et les maisons d'éditions ne se lancent pas encore dans l'aventure. "La BD numérique reste tout de même marginale. Ce sont souvent des démarches d’auteurs plus que des démarches d’éditeurs ou de producteurs." reconnaît Marietta Ren.