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"Les oreilles n'ont pas de paupières", spectacle le plus paradoxal

Par
Garth Knox et Pierre Baux, en pleine lecture.
Garth Knox et Pierre Baux, en pleine lecture.
© Radio France - Pierre Ropert

Avignon 2016. Avez-vous déjà vu un texte intitulé "La Haine de la musique" très paradoxalement... mis en musique ? Dans la série "Le spectacle le plus", une composition signée Benjamin Dupé, sur un texte de Pascal Quignard, pour "répondre à la provocation par la provocation".

Dans la cour du musée Calvet, le bruissement des feuilles des quatre gigantesques platanes, agités par le mistral, ajoute une dimension supplémentaire à l'objet sonore que les spectateurs, attentifs, écoutent. Sur scène, le comédien Pierre Baux lit un texte de Pascal Quignard, accompagné avec virtuosité par l'altiste Garth Knox qui, sans partition, semble improviser de l'archet.

Dans "La Haine de la musique", l'oeuvre à l'origine de cette pièce réalisée par Sophie-Aude Picon, Pascal Quignard, en une succession de dix petits traités, se défie des sons, convoque "tous les liens qu'entretient la musique avec la souffrance sonore".  L'auteur y raconte, dans un parcours labyrinthique qui n'est ni linéaire ni narratif, comment la musique lui est devenue haïssable, lui qui l'a tant aimée. "C'est aussi, en creux, une déclaration d'amour à cette musique" , précise Benjamin Dupé, le compositeur et dramaturge de "Les Oreilles n'ont pas de paupières". Si l'auteur dénonce en effet l'agressivité musicale, la reproduction  de la musique qui l'a vidée de son essence même, il parle aussi de sa nudité, de sa fragilité. La musique reste "liée, pour Quignard, à la séduction, au vertige, à l’amour, à une certaine forme de transcendance, à des émotions et des sensations extrêmement fortes donc".

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"Le sonore, c'est le pays qui ne se contemple pas, le pays sans paysage." Pascal Quignard

Pour adapter ce texte érudit, complexe, Benjamin Dupé a prélevé les passages qui l'intéressaient et dont il pouvait transposer la langue sur scène, sans qu'il y ait de problèmes de compréhension. "Ça n’est pas un texte facile mais les passages qui ont été choisis, il me semble, peuvent passer ce qu’on appelle la barre du premier rang et aller toucher un spectateur, et être intelligibles dans une oralité, poursuit le compositeur. Tout n’est pas comme ça dans le livre, il y a des choses qui sont faites pour êtres lues, être entendues mentalement, et non pas projetées pour un public."

Pour rendre le texte plus facilement compréhensible, Benjamin Dupé et Pierre Baux, l'interprète, jouent sur l'aspect fondamentalement comique du livre. "C'est le livre de quelqu'un qui écrit dans l'intelligence, estime Benjamin Dupé, il y a tout le temps une distance avec ce qui est dit. Je pense que, parfois, Quignard écrit les choses avec un petit sourire. La question, pour moi, était de pousser ce petit sourire vers des choses qui sont plus franchement drôles, ou en tout cas ludiques."

"L'infini de la passivité se fonde dans l'audition humaine. Les oreilles n'ont pas de paupières." Pascal Quignard

"Ce rapport à l'humour pose des questions parfois invraisemblables, mais musicalement intéressantes", juge également Pierre Baux, qui a participé à la sélection des extraits :

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"Le texte sur les horloges mécaniques de Bergson qui, je pense, pour Pascal Quignard est extrêmement sérieux et documenté, m’a simplement fait penser à une conférence de quelqu’un de complètement azimuthé, qui déroulerait une pensée extrêmement précise mais complètement incompréhensible", raconte ainsi Benjamin Dupé. Mais c'est sur cet aspect du texte que le compositeur a écrit sa musique, très rythmique, "bourrée d’arrêts, de reprises, de départs, de contradictions apparentes, commençant là où ça finit, se terminant à partir du commencement." Sur scène, le musicien Garth Knox joue ainsi ainsi de l'alto de manière surprenante, accompagne le texte lu par Pierre Baux ou s'en détache, casse la rythmique dans une musique presque onomatopéique alors que Benjamin Dupé, à la console de mixage, prolonge les sons, y ajoute des échos et autres effets de réverbération :

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Le résultat, musicalement, est surprenant. Et il faut applaudir la performance de l'altiste, Garth Knox, qui donne vie aux mots. "Je pense que la pièce maîtresse sur le son et son pouvoir est celle avec laquelle je suis allé le plus loin, juge Benjamin Dupé, à la fois en préservant le texte et en même temps en étant le plus personnel dans ma musique. Là, pour moi, c’est vraiment un moment où il y a une imbrication totale entre la puissance de la musique et la puissance de la pensée, du mot, de la parole. Mais ça reste à l’auditeur de se faire son appréciation." A les écouter, pas de doute, le pouvoir du son a encore une fois fonctionné et, comme le dit Quignard, "Ouïr, c'est obéir" :

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