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Les peintres météorologues : comment attraper les nuages avec un pinceau

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Tempête de pluie sur la mer, étude de paysage maritime avec des nuages pluvieux, ca 1824-1828, John Constable
Tempête de pluie sur la mer, étude de paysage maritime avec des nuages pluvieux, ca 1824-1828, John Constable
© Getty - DEA PICTURE LIBRARY

Il y a presque 200 ans, le peintre John Constable décidait de se consacrer à l'étude exclusive des nuages. Les pieds dans l'herbe et du ciel plein la palette, l'artiste anglais s'est fait météorologue, suivant les préceptes de l'un de ses compatriotes, "l'inventeur des nuages"...

Quel temps fait-il ? Levons la tête : voit-on plutôt un brouillard lumineux à la Turner ou un ciel aux nuages ronds et gris comme dans les Saisons de Nicolas Poussin ? L'histoire de la peinture occidentale est peuplée de cieux, de nuages mystiques qui s'immiscent dans les scènes sacrées de la Renaissance, de vents enneigés qui font tourner les moulins des paysages du Siècle d'or hollandais, de pluies impressionnistes qui bouleversent nos perspectives dans les toiles de Monet.

A une époque où se développe un intérêt pour la science météorologique, un peintre va choisir de faire de ses paysages pittoresques des portraits : ceux des nuages. Il s'appelle John Constable (1776-1837) et est bien décidé à faire en peinture une "histoire naturelle des cieux". On lui prête alors une parenté symbolique avec un autre homme épris de phénomènes météorologiques : Luke Howard (1772 - 1864). A travers leurs histoires, c'est celle d'un étonnant dialogue entre sciences et arts qui se tisse autour d'une passion pour les nuages.

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À réécouter : Sur un nuage
Les Pieds sur terre
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Le pharmacien qui avait la tête dans les nuages

Allongés dans l'herbe, les yeux vers le ciel, on y décèle des formes qui se découpent, ici un chat, là un visage… Mais savez-vous qui a inventé les nuages ? Un certain Luke Howard, pharmacien anglais né il y a 300 ans, qui préférait d'ailleurs se présenter en tant que "chemical philosopher", philosophe chimiste. On le connaît moins pour sa connaissance des médicaments que celles des nuages. Car depuis l'enfance, Howard les observe défiler à la fenêtre, se laisse bercer par leur danse et surprendre par leurs formes instables. A l'âge de 14 ans, il installe une petite station météo dans le jardin de ses parents. Presque tout y est : un baromètre, un thermomètre et un petit pluviomètre.

A force de les examiner, Luke Howard remarque que les nuages sont toujours en mouvement ; ils ne se laissent pas fixer, comme sur les dessins d'enfants, tels de gros moutons blancs perchés sur un ciel bleu. Nommez tel nuage à 14 heures, il aura déjà changé de visage à 14 heures 27. Les nuages disparaissent, réapparaissent au gré de leur envie de nous faire de l'ombre. Luke Howard comprend donc que si l'on veut les étudier - voire, mieux pour ce lecteur du naturaliste Carl von Linné obsédé par la classification du vivant, les répertorier -, il faut s'adapter à cette instabilité fondamentale des nuages. Longtemps restées sans nom, les nuées vont prendre forme sous la plume d'Howard.

Un soir de décembre 1802, à Londres, comme toutes les deux semaines, un club de débat se réunit à Lombard Street. On y débat de tout : de sciences, de technologie, de lettres… A cette époque, les "gens d'esprits" rêvent d'aventures en terrae incognitae, d'exploration des pôles et des continents. Mais Howard, lui, ne voyage que dans les nuages, ces espaces inconnus qui sont pourtant juste au-dessus de nos têtes. Ce soir-là, le pharmacien est présent. Il prend la tribune pour porter un toast aux nuages. Howard propose d'établir une nouvelle classification des nuages, répartis en sept catégories dont trois grandes familles principales. Les cirrus, des nuages fins et clairsemés ; les cumulus, plus volumineux et épais ; les stratus, bas et fins. De leur rencontre naissent deux catégories intermédiaires (les cirrocumulus et cirrostratus) et deux composées (les cumulostratus et les nimbus).

Le discours sur la modification des nuages du météorologue amateur fait sensation. On l'invite à le publier sous forme d'article dans une revue scientifique. Il va durablement contribuer à éclipser  les croyances survivantes au sujet des nuages, comme la théorie vésiculaire, selon laquelle les nuages seraient comme des bulles flottantes dans l'atmosphère qui pourraient, si on les perçait à l'aide d'une longue épingle, s'effondrer sous forme de pluie... Avant lui, Jean-Baptiste Lamarck avait déjà initié cette grande entreprise de description scientifique des nuages. Le naturaliste français leur avait même trouvé des petits noms très éloquents, tels les "diablotins" ou les "coureurs", les "nuages en balayures" ou "en lambeaux"… Mais c'est l'apport d'Howard que la postérité retiendra. Parce que ses noms à lui sont en latins, langue commune aux scientifiques, mais aussi parce qu'il a su insister sur la mutabilité intrinsèques des nuages.

Concordance des temps
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Le nuage, un détail en peinture ?

Eugène BOUDIN , Ciel, 4 heures, levant, 1848 – 1853, huile sur papier, 11,5 X 18,5 cm, Le  Havre, Musée d’art moderne André Malraux
Eugène BOUDIN , Ciel, 4 heures, levant, 1848 – 1853, huile sur papier, 11,5 X 18,5 cm, Le Havre, Musée d’art moderne André Malraux
- collection Olivier Senn, donation Hélène SennFoulds, 2004 © MuMa, Le Havre/ Florian Kleinefenn

Si l'on a retenu les travaux de Luke Howard, c'est aussi parce qu'ils ont inspiré les artistes. Non qu'avant lui, le nuage n'ait été l'objet de préoccupation en peinture. Le philosophe Hubert Damisch, spécialiste d'esthétique et d'histoire de l'art, nous l'a montré. Dans sa Théorie du nuage (1972), on traverse l'histoire de la peinture grâce à ce nuage qui fait signe. Ce motif a par exemple une fonction hiérophanique (il révèle le sacré) dans L'Ascension du Christ peinte par Le Corrège ; il exprime le ravissement et l'effusion dans Io, une œuvre du cycle des Amours de Jupiter, que signe aussi le maître de la Renaissance.

Il faut dire qu'en-deçà de ce qu'il peut connoter, le nuage offre un jeu sans pareil au peintre. Nébuleuses, ondoyantes et aux couleurs changeantes, les nuées tendent à dissoudre les contours du motif et à exacerber la picturalité… On pense par exemple aux brouillards lumineux d'un Turner au XIXe, un siècle "au service des nuages" comme le désigne le critique d'art John Ruskin dans son essai Modern Painters (1840). Un temps où le paysage moderne, des aquarelles de Turner aux huiles presque abstraites d'Eugène Boudin (image ci-dessus), se caractérise par son "nuagisme" ("cloudiness").

L'Art est la matière
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Mais avant eux, ce sont les artistes de l'époque romantique qui se sont emparés des nuages. Peut-être une facette de ce "mouvement" que l'on connaît moins : l'envie qu'expriment certains artistes de décortiquer la nature par les moyens de l'art. Ce n'est pas spécialement la nébulosité du nuage qui les attire alors, mais l'objet comme phénomène scientifique. Il faut connaître la nature pour mieux l'exalter, tel pourrait être leur credo. Et pour cela, certains d'entre eux vont s'intéresser à l'œuvre de "l'homme qui sut distinguer les nuages".

C'est le cas de l'écrivain allemand Johann Wolfgang von Goethe qui, après avoir étudié l'essai illustré Sur la modification des nuages, décide d'écrire au pharmacien anglais. Pour lui, Howard a su "définir l'indéfinissable", une mission fondamentalement poétique. Auteur d'un Traité des couleurs (1810) retentissant dans le milieu artistique, Goethe se met à parler des travaux de Howard aux peintres romantiques d'Allemagne du nord, comme Carl Gustav Carus ou Caspar David Friedrich. Il conseille même à ce dernier de peindre des nuages "d'après Howard". Mais le peintre... refuse. Pire, il se dispute avec le grand Goethe, car il voit dans ce système de description des nuages la promesse de "la destruction du paysage".

Dans Naissance de l'art romantique (Flammarion, 2012), l'historien de l'art Pierre Wat invite à ne pas lire cette querelle comme une opposition entre la rationalité et le romantisme, mais à la voir plutôt comme l'illustration d'un antagonisme, tout romantique, à propos de la connaissance de la nature avec, d'un côté, "l'œil physique goethéen", de l'autre, "l'œil de l'esprit" de Friedrich :

"[Pour Goethe], fondée sur un travail d'observation scientifique, la classification de Howard permet de rétablir le sens véritable de la chose en soi là où, traditionnellement, c'est à l'imagination que l'on avait recours pour interpréter la forme changeante des nuages, écrit-il. Goethe illustre au sein de son œuvre l'union nécessaire et permanente de l'art et de la science."

Bien sûr, Goethe n'assigne pas à l'art et la science la même mission : alors que le premier vise la connaissance de l'essence des choses, la seconde nous permet d'appréhender leurs apparences. "Précise l'imprécision, le limite, le nomme", recommande alors le théoricien allemand dans son Hommage à Howard. Au contraire, pour Friedrich, la nature, dans son irréductible mystère, ne peut être ainsi saisie. "Ferme l'œil de ton corps afin de voir ton tableau d'abord par l'œil de l'esprit. Puis mets au jour ce que tu as vu dans l'obscurité afin que ta vision agisse sur les autres, de l'extérieur vers l'intérieur", conseille plutôt le peintre du Voyageur au-dessus de la mer de nuages (1818)... Pour l'artiste, le nuage reste (et doit rester) obscur à l'œil, mais son insaisissabilité nourrit l'imagination créatrice.

À réécouter : Lire Goethe aujourd'hui
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John Constable, peintre Monsieur météo

Etude des nuages : Coucher de soleil au vent, (1821-1822), John Constable.
Etude des nuages : Coucher de soleil au vent, (1821-1822), John Constable.
© Getty - Historical Picture Archive

Les conseils de Goethe vont cependant traverser la mer du Nord et atteindre un autre peintre : l'Anglais John Constable. Il y a 200 ans, le peintre s'installe à Hampstead, dans le nord de Londres. Du haut de cette colline, il a une vue idéale sur le ciel. Contrairement à Turner qui a voyagé à travers l’Europe, Constable n’a jamais quitté ses terres, ce qui lui vaudra d'être considéré comme le plus anglais des peintres. De son observatoire niché, il se consacre à une méticuleuse étude du ciel et de ses principaux protagonistes : les nuages… Dans ses "clouds studies", le référent terrestre en vient même à disparaître, laissant place aux seules étendues de pluie cotonneuses et lueurs lunaires.

Le peintre s'intéresse depuis longtemps aux ciels en peinture, des grands paysages classiques d'un Poussin et leurs nuages "aux effets les plus ravissants qu'il soit possible", aux études de nuages à l'aquarelle de son aîné Alexander Cozens. Il sait même, dans ses commentaires de tableaux, dresser des bulletins météo. En 1836, dans ses Lectures sur l’histoire de la peinture de paysage, le maître parvient ainsi à lire dans le ciel du Paysage d'hiver du peintre hollandais Jacob van Ruisdael, ses moulins, ses nuages et sa lumière qui perce par le sud, un changement de direction du vent et un réchauffement avant le lendemain matin. "C’est donc du passage d’un front chaud qu'il est question ici. L’air froid au sol chasse l’air chaud en altitude, décrit précisément le géographie météophile Alexis Metzger dans son article "Art et science des nuages au Siècle d’or hollandais" (Géographie et cultures, 2013). Cette ascension s’accompagne de nuages à fort développement vertical, comme les cumulonimbus (ou nimbocumulus) peints par van Ruisdael. Il sera suivi d’un air plus frais, entraînant très probablement un dégel"...

C'est en météorologue que Constable peint de sa colline les habitants du ciel, en plein air, à l'aide de bâtonnets de graphite et de couleurs conservées dans des sachets en vessie de porc qu'il faut percer avec une épingle (pour faire tomber la pluie des nuages, peut-être...). Sur ses cartons à dessin, parfois gondolés par l'humidité, Constable fait apparaître là les traînées vaporeuses et opalines d'un cirrus, ici le grondement sourd et sombre de nuages messagers de l'orage à venir.

Un disciple de Howard muni d'un pinceau ? On a pu le dire, tant ses études sont précises et se rapprochent des descriptions du pharmacien anglais. Tout comme lui, Constable "enregistre" des états du ciel en fonction du temps. Il annote chacune de ses esquisses au verso, précisant la date, l'heure, et la forme que prennent les nuages au moment où l'œuvre est exécutée.

Par la peinture, Constable met ainsi en pratique cette idée novatrice de Howard : envisager le temps météorologique, "non pas que comme une succession de phases distinctes et sans relations, mais une séquence dans laquelle chaque moment est mis en relation avec ce qui est précède et ce qui suit", décrit Pierre Wat. Pour lui, la peinture est  aussi scientifique que poétique. "Au cliché de l'imagination que l'on a coutume d'appliquer au romantisme, analyse l'historien de l'art, Constable oppose la 'longue et patiente étude' comme base de la peinture non plus d'histoire, mais d'histoire naturelle". L'artiste ne corrige plus la nature, mais lui obéit.

John Constable, The Hay Wain (1821), National Gallery, Londres.
John Constable, The Hay Wain (1821), National Gallery, Londres.
- Wikimedia commons

On reprochera à Constable son obsession. "De sombres nuages transmettent trop de leur couleur maussade à ses arbres", peut-on par exemple lire à propos de La Charrette de foin dans Repository of the Arts (image ci-dessus). Ses nombreuses études, véritable répertoire de nuages, lui servent d'inspiration pour des œuvres plus grandes, des paysages où le phénomène scientifique se met au service de l'émotion esthétique. Bientôt, Constable se passionne pour les orages, les arcs-en-ciel... "Pour moi, peindre n'est qu'un autre mot, synonyme de sentir", confie le peintre dont la démarche quasi scientifique n'exprime peut-être rien d'autre que sa grande empathie avec la nature. Loin de brider son imagination, ses études des cieux sont d'ordre phénoménologique : elles exercent ses sensations tout en nourrissant ses affections. Aussi "le retour obsessionnel sur les variations du ciel [n'a-t-il] pas pour seul but l'appréhension des lois physiques de la nature", commente Pierre Wat. Ce "sentiment de la nature" a aussi une dimension mystique et un arc-en-ciel peut traduire la présence d'un architecte divin de la nature, dans une vision panthéiste toute romantique des paysages.

En alliant observation scientifique et visée métaphysique, Constable a livré des paysages qui, par-delà de leur aspect pittoresque, sont finalement plus romantiques qu'on pourrait le croire. "Ce qui pouvait apparaître initialement comme la constitution d'un répertoire de formes - les études de 1821-1822 -, remarque l'historien de l'art, est en fait un accroissement de la capacité de l'artiste à appréhender la nature comme symbole."

Le Mardi des auteurs│09-10

Le nuage à l'épreuve de la photographie

Image Jacqueline Salmon Cirrus, diptyque avec Constable, 2016 Épreuve pigmentaire sur papier chiffon, 36,5 x 56,5 cm © Jacqueline Salmon
Image Jacqueline Salmon Cirrus, diptyque avec Constable, 2016 Épreuve pigmentaire sur papier chiffon, 36,5 x 56,5 cm © Jacqueline Salmon

On trouvait déjà un peu de tout ça, ce mélange d'intuition scientifique, de réalisme pictural et de symboles à déceler, dans la peinture hollandaise qui nous a offert de si beaux cieux. Evoquant la représentation des nuages en peinture, à une époque où les techniques d'observation et de prévision contemporaines n'existaient pas, le peintre néerlandais Samuel van Hoogstraten écrivait en vers :

"Il est très admirable, assurément, de prédire dans la nébulosité / Soit qu’il tempêtera, soit que les nuages se disperseront / Mais c’est une sotte illusion populaire d’y croire voir / Se former quelque animal ou bateau…"

On ne peut pourtant se retenir de voir dans le nuage autre chose qu'un simple nuage. Même la photographie, que Constable n'a pas connue (il meurt quelques années avant son invention ainsi que celle du tube de couleur, lequel lui aurait pourtant été bien utile lors de ses expéditions à travers la campagne anglaise), ne nous a pas empêché de dessiner dans les nuages. Elle n'a pas non plus amené les scientifiques ou les artistes à s'en désintéresser, bien au contraire. En 1880, le professeur suédois Hugo Hildebrand Hildebrandsson propose de créer le premier Atlas des nuages, accompagnée d'une nouvelle nomenclature réunissant dix types principaux, en grande partie fondée sur celle de Howard. On y retrouve des peintures de nuages, des dessins en couleurs, et deux pages de photographies de nuages prises par Ralph Abercromby lors de ses deux voyages autour du monde à la fin des années 1880. Le médium photographique se faisait ainsi l’outil de la prévision scientifique… mais aussi des potentialités esthétiques infinies des nuages.

Pour celles et ceux qui voudraient y goûter, le Musée d'art moderne du Havre expose en ce moment des peintres, photographes, dessinateurs ou vidéastes dont les œuvres évoquent le "temps qu’il fait", jouant avec les frontières du visible. Des météores aux brouillards, une place de choix est faite aux nuages, comme dans cette épreuve pigmentaire sur papier chiffon de Jacqueline Salmon, réalisée en 2016 et intitulée "Cirrus, diptyque avec Constable" (image ci-dessus), lumineux écho photographique aux nuages brossés de Constable.

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