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Les personnes âgées isolées de plus en plus fragilisées par la crise sanitaire

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720 000 personnes âgées n'ont eu aucun contact avec leur famille durant le confinement.
720 000 personnes âgées n'ont eu aucun contact avec leur famille durant le confinement.
© Getty - Jordi Romo

La crise sanitaire dure et les nouvelles restrictions annoncées fragilisent encore plus les personnes âgées, déjà éprouvées par le confinement du printemps dernier.

Déjà au printemps, les conséquences du confinement sur les personnes âgées isolées ont été largement ressenties. Un rapport d'étape avait été publié en avril, "Lutter contre l’isolement des personnes âgées et fragiles isolées en période de confinement", avec des recommandations dans le cadre d'une mission confiée par le ministre de la Santé Olivier Véran à l'ancien député Jérôme Guedj. Mais d’après le rapport publié par l'association "Les Petits frères des pauvres" en juin dernier, 720 000 personnes âgées n'ont eu aucun contact avec leur famille durant le confinement, et 650 000 personnes âgées n’ont trouvé personne à qui parler

Pour chiffrer cet isolement, il faut le distinguer de la solitude, expliquait Magalie Assor, responsable de la démarche de réflexion éthique au sein des Petits frères des pauvres, au micro des Matins de France Culture le 4 août dernier : "La solitude, c’est un ressenti. Vous pouvez avoir des contacts et des relations, mais si elles sont pour vous insatisfaisantes, vous avez un fort sentiment de solitude. L'isolement, au contraire, se mesure. C'est un déficit de contact. Il y a quatre cercles de sociabilité : la famille, le cercle amical, le voisinage, et les associations__." Une étude menée par l’association en 2017 mettait en lumière un isolement profond chez les personnes âgées : 900 000 étaient sans aucun contact ni avec leur famille ni avec des amis (plus que le nombre d'habitants à Marseille), et 300 000 étaient en état de “mort sociale", sans contact avec aucun des cercles de sociabilité. 

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Des familles accueillent à domicile des personnes isolées. Reportage à Paris d'Arnaud Roszak

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Une "infantilisation" des personnes âgées

Mais la crise sanitaire et le confinement ont aggravé ce constat. Un problème dû, selon le sociologue Serge Guérin, également invité des Matins de France Culture, à notamment l’infantilisation des seniors par les décideurs politiques

Pour les protéger, on a presque enfermé des personnes qui avaient besoin de lien social, on a décidé à leur place, (…) y compris à la place des gens qui auraient pu dire : 'Je préfère le risque de la maladie plutôt qu’être isolé et ne voir personne'. Toute la difficulté est de maintenir une citoyenneté et une dignité des personnes, quelle que soit leur situation.

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Néanmoins, la problématique de prise en compte des seniors au sein de la société est bien plus ancienne selon Serge Guérin : “Les réactions vis-à-vis des personnes âgées au moment du confinement étaient des réactions d’urgence, pas forcément appropriées. Ce sont trente, quarante, cinquante ans de non-choix qui se payent.” 

Les récentes annonces, en particulier d'un couvre-feu, laissent craindre un nouveau coup dur pour les personnes âgées. Même si pour Olivier Guérin, président de la Société Française de Gériatrie et Gérontologie (SFGG), les plus de 65 ans sont globalement "rassurés que des mesures soient prises". 

Je crois que le fait qu’il y ait une date posée, même si cela reste une probabilité, une perspective de sortie de crise à l’été 2021 a pour effet de rassurer la population âgée. Ils veulent vraiment éviter de tomber malades, et se disent que ce serait vraiment dommage de mourir maintenant si dans dix mois c’est fini.                                
Olivier Guérin

Certes, le couvre-feu n’a pas forcément d’incidence directe sur leur quotidien, mais le coup au moral peut quand même être rude selon Jean-Louis Wathy, délégué général adjoint des Petits Frères des Pauvres : 

Les annonces sont davantage à l’attention des gens actifs, des jeunes qui ont une vie sociale et qui sortent le soir. Par contre, la succession d’annonces de mesures qui présagent d’un avenir incertain sont très anxiogènes pour les personnes fragiles. Elles ont très peur de l’avenir, elles ne veulent plus sortir, on a des personnes qui s’enferment et qui ont peur des mois qui viennent.

Dans les Ephad, contrairement à la période de confinement, il est urgent de maintenir le lien social d'après Olivier Guérin, "quelles que soient les conditions, sauf risque absolu".

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Les personnes très âgées ne vivent pas dans la même temporalité

Selon Jean-Louis Wathy, les pouvoirs publics et la société peinent à comprendre que les personnes âgées sont dans une temporalité différente : “Une personne âgée est dans un chemin de fin vie, le temps n’a plus la même valeur. La durée courte est un temps très important. Elle ne se projette pas dans deux ans. Quand on dit que ça pourra aller mieux dans un an, que l’on va passer une mauvaise année, que ça ira mieux après l’été… Une personne très âgée ne se projette pas après l’été prochain. Elle se projette à deux, trois ou six mois. Et cet horizon est sombre.” 

Sans forcément remettre en cause le fond des mesures prises, Jean-Louis Wathy appelle à une réflexion sur la manière dont elles sont annoncées et comment les médias s’en emparent

Certaines personnes âgées regardent les chaînes d’information en continu, complètement anxiogènes. Les personnes fragiles sont déjà en quelque sorte confinées en temps normal. Avec cette crise, toutes les informations sont prises comme des messages permanents qui leur répètent “Attention, on ne sait pas ce qu’on va devenir'. On espère un vaccin après l’été prochain, mais une personne très âgée ne se projette pas si loin. 

"La photo de ma chère Addison et ma grand-mère Fluffy est devenue virale. Je ne vois personne de plus doux et plus gentil pour diffuser un message d'amour et d'espoir", écrit l'internaute qui a mis cette photo emblématique du confinement sur Facebook
"La photo de ma chère Addison et ma grand-mère Fluffy est devenue virale. Je ne vois personne de plus doux et plus gentil pour diffuser un message d'amour et d'espoir", écrit l'internaute qui a mis cette photo emblématique du confinement sur Facebook
- Dominique Bigelow

Une augmentation des syndromes de glissement

Les conséquences peuvent donc être dramatiques, particulièrement chez les personnes à domicile. Edouard Karoubi, gériatre à Paris, constate beaucoup de "pertes d'autonomie" parmi ses patients, qui n'ont pas pu recevoir les visites des kinésithérapeutes et d'autres professionnels pendant le confinement : "Ces visites participent également au lien social" rappelle le spécialiste. Plus inquiétant, certains ne sont tout simplement pas revenus dans les radars de la santé : "Il y a un certain nombre de patients qui ont échappé aux radars et qui ne sont pas revenus, ils n’ont pas voulu déranger ou aller aux urgences", affirme le gériatre, sans pour autant quantifier ce phénomène. Même constat du côté d'Olivier Guérin, de la SFGG : 

Des gens se sont isolés. Je dirais même que c’est pour eux que je m’inquiète le plus, parce que ce sont des gens loin des radars du monde sanitaire.

Encore plus grave, Jean-Louis Wathy affirme avoir observé une augmentation des syndromes de glissement : il s’agit d’une dégradation de l’état de santé avec la perte de l’envie de vivre, au point de se laisser mourir. “Une part des personnes arrivent encore à réagir et ont envie de vivre, et une bonne partie baissent les bras, affirme Jean-Louis Wathy. Il y a eu énormément de décès dus à des syndromes de glissements, et non à cause du Covid-19 en lui-même.” 

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© Getty - Justin Paget

Décloisonner le monde de la santé

L'isolement d'une partie de la population et en particulier des personnes âgées est en partie dû, selon Olivier Guérin, à la mauvaise prise en charge du bien-être psychique. "On a un système morcelé et cloisonné en France, on le paye à l'heure actuelle, c'est un enseignement majeur de la sortie de crise."

Il va falloir décloisonner le monde sanitaire et le monde social. On a oublié en France que la santé est médico-psycho-sociale. En dehors de la maladie, nous n'avons aucune structure organisée concernant le psychosocial. Le bien-être psychique n’est pas bien pris en compte. Ce décloisonnement est totalement nécessaire pour qu’on soit en capacité de réponse pour les crises ultérieures.                          
Olivier Guérin

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