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Les poux : tracas d'aujourd'hui, longtemps tueurs en série

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Deux poux sur un textile Mola d'une artiste indienne Kuna. Broderie de l'archipel de San Blas, au Panama.
Deux poux sur un textile Mola d'une artiste indienne Kuna. Broderie de l'archipel de San Blas, au Panama.
© Getty - Desmond Morris Collection / Universal Images Group

Rentrée scolaire et rentrée des poux. Casse-tête pour les parents, le pediculus humanus capitis a muté depuis des siècles avec nous, imprégnant aussi notre langage courant. Encore souvent tabou, cet insecte ectoparasite a transmis par notre corps les pires maladies et fait des millions de morts.

Deux millimètres qui changent tout : la taille d'un pou de tête adulte et le début des problèmes. Malgré les progrès de la médecine et de notre hygiène, ces insectes sans ailes hématophages (qui se nourrissent du sang des mammifères) ont la vie dans nos têtes particulièrement dure. Depuis les années 90, ceux qui ne sautent pas et ne préfèrent pas les cheveux sales ont appris à résister à presque tous les insecticides et l'on parle même désormais de "super poux" (récemment en Australie). Une épreuve de force coûteuse et une préoccupation croissante pour des familles de toutes conditions sociales, loin de l'ancienne image des pouilleux. Mais ce n'est rien à côté des ravages du pou de corps, d'à peine plus de 1 millimètre_,_ vecteur pendant des siècles du typhus, de la peste ou de fièvres. Retour sur la très longue histoire de ces parasites.

Une histoire qui remonte au moins à 55 millions d'années !

"On a trouvé des lentes sur des poils de mammifères qui datent de 55 millions d'années dans l'ambre fossile de la Baltique", racontait Olivier Dutour dans "Avec ou sans Rendez-vous" en juin 2012. L'anthropologue et paléopathologiste expliquait l'intérêt de la phylogénèse des poux, l'histoire évolutive de leur espèce. Des travaux en génétique ont permis de constater que "cette évolution est un peu calquée sur la phylogénèse de l'évolution de l'Homme". Une coévolution entre l'hôte et un parasite qui s'est adapté à lui. Avec une divergence entre le pou du chimpanzé et celui de l'Homme qui date de 5 à 6 millions d'années, précise le scientifique. 

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"Le pou humain - pediculus humanus - correspondait probablement à l'origine au pou de tête - pediculus humanus capitis" poursuit le spécialiste. Une subdivision a eu lieu plus tard car le pou de corps - pediculus humanus corporis - est arrivé après dans le temps, avec l'invention du vêtement. Soit, selon des généticiens, il y a environ 100 000 ans, au moment aussi de la sortie de l'homme d'Afrique. "Le pou de corps suit l'expansion de l'homme moderne : en Afrique avant de se diversifier dans des grands groupes géographiques" raconte encore Olivier Dutour. Les plus anciens peigne-fins pour épouiller retrouvés datent de 3 500 ans avant-JC, en Egypte, rappelle-t-il.

Peignes romains des 1er-4e siècles conservés au musée de Bath, en Angleterre.
Peignes romains des 1er-4e siècles conservés au musée de Bath, en Angleterre.
© Getty - Universal History Archive

Mais dans un article paru en 1999, le professeur de parasitologie à la Faculté de médecine de Rennes Jean-Marie Doby affirmait qu'"À ce jour, les peignes les plus anciens retrouvés dans des fouilles en sites préhistoriques remontent à environ 12 000 ans avant J.C. Il est possible que l'utilisation de tels peignes soit en fait beaucoup plus ancienne, se situant avant le passage de l'homme, il y a plus de 30 000 ans, de l'Ancien Monde dans le Nouveau, par le détroit de Béring, à la faveur d'une période de glaciation. Des peignes à poux étaient en effet utilisés par des Amérindiens, Incas par exemple, avant l'arrivée des Conquistadors, comme en témoignent certains documents illustrés établis par les Jésuites accompagnant ces derniers". 

On a aussi trouvé des lentes sur des cheveux de momies sud-américaines qui datent de 10 000 ans, ainsi que sur des cheveux de victimes de l'éruption du Vésuve à Herculanum.

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Le pou de corps, "l'un des plus grands tueurs de l'humanité"

Le descendant du pou de tête, en quelque sorte, transmet au moins trois maladies : le typhus et la bartonellose (fièvre des tranchées, également une maladie militaire) et la Borrelia recurrentis (fièvre cette fois par une bactérie de la famille des spirochètes). Ainsi, "classiquement, le militaire ancien était très infesté par les poux" en raison de l'hygiène de l'époque, raconte Olivier Dutour. 

Canadien qui cherche des « cooties » (poux de corps) dans sa chemise en mai 1917.
Canadien qui cherche des « cooties » (poux de corps) dans sa chemise en mai 1917.
- Min canadien de la Défense nationale/ Bibliothèque et Archives Canada. PA-001331

Des témoignages historiques et un travail de l'anthropologue et paléopathologiste avec ses collègues marseillais Didier Raoult et Michel Drancourt démontrent par exemple que les soldats de Napoléon en furent particulièrement victimes. "Pendant la campagne de Russie, ils se débarrassaient des milliers de poux qui vivaient à l'intérieur de leur uniforme en le faisant cuire dans des fours à pain; il était interdit de le laver." Le typhus et la fièvre des tranchées firent alors par ce biais des ravages. 

Le biologiste Didier Raoult soulignait en 2010 dans Le Point que le pou est "l'un des plus grands tueurs de l'humanité. Ce sont les poux qui ont précipité la chute de l'Empire romain et fait pendant la révolution bolchevique presque autant de morts que le goulag__, qui sont derrière la grande peste noire et ses 25 millions de victimes en Europe ; ce sont eux encore qui ont décimé l'armée napoléonienne ! 

 "Un pou civique dans le lit de l'État !!!" Les échevins de Londres et le maire de la ville, John Garratt, examinent un énorme pou sur le lit de Mansion House. 1824
"Un pou civique dans le lit de l'État !!!" Les échevins de Londres et le maire de la ville, John Garratt, examinent un énorme pou sur le lit de Mansion House. 1824
© Getty - Guildhall Library & Art Gallery/Heritage Images

Invité de la Fabrique de l'Histoire il y a un an, le médecin et chercheur en paléomicrobiologie Michel Drancourt revenait sur l'importance de ces travaux menés avec des anthropologues et des historiens. Il évoquait cette fois un autre exemple : la peste à Marseille en 1720 :

On peut estimer que la moitié des habitants a pu mourir en quelques mois ! C'est absolument inimaginable. Et si l'on y réfléchit, le scénario du rat, de la puce (qui transmettent la maladie) face à une telle mortalité, cela ne tient pas. Nous avons donc imaginé d'autres possibilités et l'on a fini par comprendre que la peste pouvait également être transmise de personne à personne par les poux de corps. C'est important de le comprendre car cela peut être encore tout à fait opérationnel aujourd'hui dans certaines régions du monde frappées par la peste, comme par exemple dans certaines parties de la République du Congo.

Michel Drancourt de reconnaître qu'au sujet de la peste, "nous redécouvrons. Parce que ceci a déjà été écrit par nos grands prédécesseurs. (...) Cela avait déjà été étudié par exemple au Maroc en 1940".

A lire aussi : Pendant cinq siècles, la peste suivait l’homme, pas les rats, Le Figaro, janvier 2018

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