Publicité

Les réseaux, nouveau territoire de la guerre ?

Par
Qui contrôle les réseaux possède l'avenir ?
Qui contrôle les réseaux possède l'avenir ?
© Getty - Paulus Rusyanto / EyeEm

En 2005, Thomas Friedman publiait "La terre est plate", l'essai qui allait consacrer la mondialisation. Aujourd’hui, même l’administration américaine en vient à la considérer comme un danger pour les Etats-Unis. 2005-2020 : comment la question du contrôle des réseaux est-elle devenue névralgique ?

"Nous sommes passés d’un système construit autour de murs à un système construit autour de réseaux" écrivait Thomas Friedman en 2005. De plus en plus, prédisait-il encore, les états vont devoir vivre dans la dépendance mutuelle. Un facteur, selon lui, d’apaisement des conflits et d’harmonie dans les relations internationales. 

Thomas Friedman avait raison sur le premier point : la mondialisation est un fait. Les théories du "développement autocentré", tellement populaires dans les pays du Sud dans les deux décennies qui suivirent les décolonisations, sont dépassées. Les rares états qui persistent à se vouloir autarcique, comme la Corée du Nord, font figure de contre-modèle. Les pays en développement réclament à présent leur insertion dans les réseaux d’échange mondiaux. 

Publicité

Mais Friedman avait tort quant aux conséquences de la mondialisation. Celle-ci n’a pas apporté la concorde et l’harmonie, mais la méfiance et des tensions. En rendant les nations interdépendantes, en multipliant les points de contact entre elles, les réseaux ont créé de nouvelles vulnérabilités. Et de nouvelles opportunités de conflit.

Car ces réseaux, qu’ils soient financiers, industriels, ou de communication, comportent des nœuds stratégiques. Les firmes qui contrôlent ces "nœuds" gagnent la possibilité de marginaliser leurs concurrents, ou de les espionner. Pour les états, c’est sur ce terrain que la guerre s’est déplacée.

C’est en particulier le cas entre les Etats-Unis et la Chine. Dans un article qui paraît ces jours-ci dans la revue Foreign Affairs, Henry Farrell et Abraham Newman relèvent que l’administration Trump se sert des réseaux mondiaux pour frapper ses adversaires. Elle tente d’étouffer financièrement l’Iran. Et elle vise des chaînons stratégiques dans l’approvisionnement de certaines firmes chinoises qu’elle a dans son collimateur, comme Huawei

De son côté, le Japon a imaginé "punir" la Corée du Nord en entravant ses industries de l’électronique à travers le contrôle de certaines firmes dans la chimie.

Le spectre d'un grand découplage avec la Chine ?

A présent, de nombreux observateurs, aux Etats-Unis, poussent à ce qu’on appelle un "grand découplage" entre le monde occidental et la Chine. Ils font observer que ce "découplage" a déjà commencé, puisque la Chine, par un effort persistant, est parvenue à s’isoler des réseaux trop évidemment dominés et instrumentalisés par les Américains. La Russie tente de suivre. Poutine vient de faire adopter une loi créant un « Internet souverain », grâce auquel, comme le Parti communiste en Chine, l’Etat russe pourra surveiller les citoyens, tout en les isolant des mauvaises influences occidentales. 

Mais Trump, selon les auteurs de l’article, se trompe en imaginant pouvoir améliorer la position des Etats-Unis en utilisant les réseaux pour frapper les ennemis de l’Amérique.  

Exemple : l’oligarque russe Oleg Deripaska, qui dirigeait le groupe Rusal, numéro deux de la fabrication mondiale d’aluminium, a été placé sur la liste noire de l’OFAC (un office américain de contrôle des mouvements de capitaux). Il a clairement été identifié comme l’un des responsables des ingérences russes dans la campagne électorale américaine de 2016. Certes, le gouvernement américain peut se vanter d’avoir ruiné l’oligarque russe : Deripaska estime avoir perdu sept milliards de dollars du fait ses sanctions américaines. Mais en le visant, Washington a désorganisé durant des mois les industries de l’automobile et de l’aéronautique, fortement dépendantes d’aluminium… Il s’est tiré une balle dans le pied.

Les Américains doivent comprendre que l’époque où ils pouvaient mobiliser les réseaux de la mondialisation pour promouvoir leurs propres intérêts est terminée. S’ils abusent de leur position dans ces réseaux, ils susciteront la création d’alternatives. Ainsi, Erdogan, menacé par Trump, de "destruction économique" s’il poussait trop loin son offensive militaire en Syrie, s’est tourné vers le système russe de transactions bancaires internationales, une alternative au SWIFT.

Pour les auteurs de l’article, les états qui sortiront vainqueurs des conflits à venir sont ceux qui sauront, à partir d’une connaissance approfondie de la géographie des réseaux et de leurs nœuds principaux, agir de manière volontariste. 

Car l’époque où, sous l’influence des néo-libéraux, le gouvernement américain se refusait à intervenir sur les marchés, est terminée. Aujourd’hui, des préoccupations de sécurité dictent la politique économique américaine. Le gouvernement a repris le contrôle des investissements étrangers aux Etats-Unis, afin d’empêcher le pillage des brevets et les prises de contrôle d’actifs stratégiques. 

Quant à l’Union européenne, la naïveté dont elle a longtemps fait preuve, au nom de la concurrence, est également dépassée.