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Les "sardines" italiennes : occuper la place contre le populisme

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Giulia Trappoloni, Andrea Gerreffa, Roberto Morotti et Mattia Santori, quatre trentenaires à l'origine du mouvement des "sardines" en Italie.
Giulia Trappoloni, Andrea Gerreffa, Roberto Morotti et Mattia Santori, quatre trentenaires à l'origine du mouvement des "sardines" en Italie.
© Maxppp - Roberto Brancolini

Repères. Elles sont serrées, non pas au fond d’une boîte mais sur des places publiques. Quand elles chantent, elles entonnent "Bella Ciao", hymne de la résistance du pays. Les "sardines", mouvement lancé par quatre inconnus il y a un peu plus d'un mois rassemblent de plus en plus de monde partout en Italie.

Il y a un peu plus d’un mois, le mouvement italien des "sardines" a été lancé à Bologne, réunissant quelque 15 000 personnes. Depuis, des manifestations s’organisent partout en Italie, rassemblant chaque jour de plus en plus de monde, rythmées par "Bella Ciao", l'hymne de la résistance italienne. De nouveaux rassemblements sont prévus tout ce week-end dans plusieurs villes du pays. À l’origine de ce mouvement, quatre jeunes inconnus qui ont décidé de dénoncer les discours de haine du dirigeant de la Ligue, Matteo Salvini. 

Serrées sur une place

"Je suis quelqu’un de très spontané car je n’ai rien à cacher." Voilà comment se décrit Mattia Santori, quand on lui demande de se présenter. Âgé de 32 ans, cet économiste, spécialiste des marchés de l’énergie, est l’un des fondateurs et la figure du mouvement des "sardines". Il raconte également travailler avec "les enfants, les handicapés, les étudiants", à qui il donne "des cours de frisbee, de basket et d’athlétisme"

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Mattia Santori est devenu le porte-parole du mouvement des Sardines
Mattia Santori est devenu le porte-parole du mouvement des Sardines
© AFP - Andreas Solaro

Les "sardines" sont nées lors d’une conversation entre quatre anciens colocataires trentenaires, agrémentée de bières et de pizzas. Las des "discours haineux" du chef de la Ligue Matteo Salvini, Mattia Santori, Andrea Garreffa (un guide touristique de 34 ans), Roberto Morotti (un ingénieur de 31 ans) et Giulia Trappolini (une physiothérapeute de 30 ans) décident de remplir la Piazza Maggiore de Bologne, leur lieu de résidence.

Ils souhaitent ne plus laisser l’espace uniquement à Matteo Salvini et éviter, que le chef de l'extrême-droite italienne et son populisme haineux ne remporte la région de Bologne lors des élections du 26 janvier prochain.

Ils n'affichent aucun parti mais se disent opposés aux populistes, en particulier ceux de la Ligue et du Mouvement 5 Étoiles. Ils croient en la "Politique" et aux "Politiciens" et dénoncent les mensonges, la haine et les insultes des populistes. Dans leur manifeste appelant au rassemblement publié sur Facebook, ils écrivent : "Nous sommes les sardines et maintenant, vous nous trouverez partout, c’est à vous d’avoir peur. Bienvenue en pleine mer !"

La mobilisation est donc lancée sur Facebook pour le 14 novembre avec l'événement "6 000 sardines". Ce qui devait être une petite "flash mob" se transforme en véritable succès : 15 000 personnes y participent. Depuis, les "sardines n’ont cessé de grandir, lors du dernier rassemblement le 14 décembre à Rome, elles étaient plusieurs dizaines de milliers.

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Publication issue de la page Facebook des "sardines" qui précise l'esprit du mouvement : "Solidarité, Accueil, Respecter, Droits, Inclusion, Non violence, Anti-fascisme. Il y a des valeurs que nous oublions trop souvent. Les 'sardines' descendent dans les rues pour nous les rappeler".

"Une crainte de Matteo Salvini"

Comment expliquer un tel succès en si peu de temps pour un mouvement qui se présente sans étiquette politique et dont les rassemblements se déroulent dans le silence et sans banderole ? Même pour Mattia Santori, c’est un_"miracle"_. Il ne s’attendait pas à une telle ampleur mais y voit "comme une cocotte-minute qui était prête à exploser". Le premier rassemblement à Bologne a sans doute provoqué un "déclic" chez de nombreuses personnes mais "l’énergie était déjà là"

Il y a une lumière dans les yeux des gens qui a quelque chose de magique. Tellement de personnes viennent nous dire qu’elles ne se sentent plus seules, qu’elles ont redécouvert un rôle à jouer dans la société, un intérêt pour la politique. Toutes ces personnes sont très différentes : il y a des catholiques, des homosexuels, des antifascistes, des féministes - qui pour certaines partagent des valeurs de gauche mais pas seulement - et qui toutes se retrouvent derrière un même message contre les idées simplistes et la violence du populisme.
Mattia Santori, l’un des membres fondateurs des "sardines"

Pour Marie-Anne Matard-Bonucci, professeure d’histoire contemporaine à Paris-VIII, s’il faut encore du temps pour analyser en profondeur ce mouvement, il est déjà certain, "qu’il existe une crainte aujourd’hui de Matteo Salvini, de la Ligue et de l’extrême-droite en Italie"

Ces mobilisations sont d’abord des mobilisations "anti", contre Matteo Salvini, nées dans la perspective des élections régionales qui vont se dérouler. L’idée est de faire en sorte que les régions ne tombent pas sous le contrôle de Salvini.                                          
Marie-Anne Matard-Bonucci, professeure d’histoire contemporaine à Paris-VIII

Aujourd’hui, la stratégie du chef de la Ligue consiste à s’emparer de ces territoires encore acquis à la gauche, notamment du bastion du Parti démocrate, l’Émilie-Romagne, pour "renforcer sa légitimité et sa prétention à exercer le pouvoir avec le centre-droit". En octobre dernier, la Ligue a déjà remporté l’Ombrie, région italienne qui vote à gauche depuis plus de cinquante ans.

Si la Ligue venait à l’emporter à ces élections, Mattia Santori estime que "ce serait une défaite car il est ce que nous combattons. Si les slogans gagnent sur la bonne gouvernance, si les promesses électorales gagnent sur les faits, ce sera une vraie défaite pour tous et surtout pour nous qui croyons à autre chose".

En savoir plus : Salvini va-t-il faire exploser l’Italie ?

La place, au centre des mobilisations

Si le mouvement a pris à travers les réseaux sociaux, comme bien souvent lors des initiatives populaires récentes, les "sardines" ont une particularité propre à l’Italie.

"Ce mouvement est très intéressant par son répertoire d'action, un modus operandi politique adapté à la place. La place qui est depuis très longtemps, depuis le Moyen Âge et même l’Antiquité, le lieu même de la politique en Italie", constate Marie-Anne Matard-Bonucci.

La professeure y voit là "une forme de politique qui n’est pas la manifestation classique, mobile et dynamique mais une protestation massive et statique parfaitement ajustée à la topographie des villes italiennes".

L'objectif des Sardines est de rassembler le plus de personnes possible, comme ici à Rome, Piazza San Giovanni in Laterano le 14 décembre 2019
L'objectif des Sardines est de rassembler le plus de personnes possible, comme ici à Rome, Piazza San Giovanni in Laterano le 14 décembre 2019
© Getty - Massimo Di Vita/Mondadori Portfolio

Le cas des "girotondi" en 2002

Pour Marie-Anne Matard-Bonucci, ce mouvement des "sardines" en rappelle un autre, celui des "girotondi"*. "Ce mouvement a été lancé en 2002 par de simples citoyens", raconte la spécialiste de l'Italie. Il s’agissait de farandoles citoyennes pour la légalité où les participantes et participants encerclaient des monuments, comme pour les protéger. "L’un des premiers monuments concerné a été le Palais de justice à Rome", se souvient Marie-Anne Matard-Bonucci. 

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Lors de la première manifestation, seules 80 personnes étaient présentes. Puis le mouvement, soutenu notamment par le cinéaste Nanni Moretti et des syndicats, a pris de l’ampleur, entraînant plusieurs centaines de milliers de personnes dans ces rondes. À l’époque, il s’agissait de "__dénoncer une série de lois adoptées par Silvio Berlusconi et qui restreignaient les libertés ou favorisaient une collusion du public et du privé". Mais les rondes citoyennes ont fini par s’arrêter, car le mouvement "n’a pas voulu se transformer en parti politique", analyse Marie-Anne Matard-Bonucci. 

Des "sardines" soutenues par la gauche italienne ?

Ses fondateurs entendent ne se substituer ni aux partis politiques, ni aux associations. Les "sardines" sont simplement là pour "réveiller les consciences". D’ailleurs, pour les élections régionales, Mattia Santori est formel : "Nous n’appellerons pas à voter pour un parti politique car chaque 'sardine' a sa sensibilité et nous la respectons. Mais nous demandons de prendre position et de l’assumer dans les urnes pour éviter que les abstentionnistes favorisent la montée d’une force politique qui ferait bien plus de dommages que ce que nous pensons". 

Pourtant, leurs détracteurs disent d’elles que les "sardines" sont proches du Parti démocrate italien et de l’ancien Président du Conseil, Romano Prodi. Ce que réfute Mattia Santori.

Dans une interview à la chaîne italienne La7 Attualità, le cofondateur des "sardines" a déclaré ne pas connaître Romano Prodi et accuse les journaux italiens à l’origine de ces allégations de ne pas l’avoir appelé, contrairement à une cinquantaine d’autres journalistes - et de s’être contentés de consulter son profil Facebook. 

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Le chef actuel du Parti démocrate, Nicola Zingaretti, a récemment déclaré : "Nous ferons notre possible pour mettre en oeuvre vos proposition". Virginia Raggi, la maire du Mouvement 5 Étoiles de Rome, a elle remercié les 'sardines' pour "l’énergie apportée dans notre ville", même si les "sardines" se disent opposées aux "populistes".

Quel avenir politique pour les "sardines" ?

"Nous aurons sans doute une influence politique" concède Mattia Santori. "Mais est-ce à nous les fondateurs des 'sardines' de structurer le mouvement ? Ou bien, avons-nous simplement réveillé les consciences et ce sont ces mêmes consciences qui doivent influencer la scène politique italienne ?", s’interroge celui qui dit aussi ne pas avoir de "stratégie politique". Pour Andrea Garreffa, l’un des autres membres fondateurs, l’ennemi "c’est d’aller trop vite". "Nous avons besoin de temps pour nous connaître en tant que personne, si on ne prend pas ce temps, on ne pourra pas faire de choix qui ont du sens", a-t-il déclaré.

Marie-Anne Matard-Bonucci estime qu’il sera difficile pour le mouvement de perdurer en l’état. Il pourrait avoir un avenir "s’il essaie d’inventer un vrai programme politique qui apporterait des réponses, pas seulement sur le terrain de l’opposition à Matteo Salvini et du respect de la démocratie mais aussi des solutions pour affronter la crise sociale et les difficultés de la vie quotidienne des Italiens". Toutefois, d’après l’historienne, "à moyen terme, peut-être que ce mouvement aidera à souder la gauche et à créer de nouvelles dynamiques. Certains reprennent espoir dans un contexte européen de montée des populismes". 

Le 15 décembre dernier, les "sardines" ont tenu leur premier "congrès". Mattia Santori y a alors déclaré vouloir "faire émerger une nouvelle énergie à travers une forme bien plus libre et spontanée" qu'un parti, rapporte l'AFP, grâce à une organisation "qui ne sera pas hiérarchique" mais fixera "de grandes orientations". Le fondateur des "sardines" a ajouté qu'un programme comprenant dix points serait rendu public prochainement.

*Girotondo en italien signifie la ronde, les Girotondi sont aussi des petits gâteaux secs italiens.

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