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Les sept maux du Liban

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L'apocalypse d'une double explosion meurtrière, le 4 août dernier dans le port de Beyrouth, a ajouté à la crise économique, sociale et politique. Avec 203 morts et 6 500 blessés et des quartiers entiers détruits selon le dernier bilan gouvernemental.
L'apocalypse d'une double explosion meurtrière, le 4 août dernier dans le port de Beyrouth, a ajouté à la crise économique, sociale et politique. Avec 203 morts et 6 500 blessés et des quartiers entiers détruits selon le dernier bilan gouvernemental.
© AFP

Le 17 octobre 2019 éclatait une contestation populaire inédite au Liban pour exiger le départ d'une classe politique jugée corrompue et responsable de la faillite du pays. Un an plus tard, les sept maux du Liban rendent le quotidien de la population toujours invivable.

Il y a tout juste un an démarrait une contestation populaire sans précédent au pays du Cèdre. Des milliers de Libanais appartenant à toutes les confessions et de toutes les classes sociales descendaient dans les rues des grandes villes, notamment Beyrouth et Tripoli.

Une révolte citoyenne pour exiger le départ d'une classe politique corrompue et responsable de la ruine du pays. Un an plus tard, c'est l'heure du désenchantement. Les sept maux du Liban empoisonnent toujours la vie quotidienne de la population qui sombre dans la pauvreté...

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56 min

1- Une corruption endémique

Quel Libanais n’a pas une histoire à raconter sur la corruption qui gangrène le pays depuis des décennies ? Ce fléau semble impossible à éradiquer tant il intégré dans les comportements. Au quotidien, la corruption sévit à tous les niveaux de l’administration. 

Le service le plus touché est sans doute celui du cadastre. Un mal qui remonte à la période ottomane. Pour faire enregistrer un terrain, il vaut mieux glisser une enveloppe de billets au fonctionnaire derrière son bureau, sinon le dossier restera en souffrance pendant des mois sans que rien ne se passe. 

En fait, dès qu’un problème survient avec l’administration libanaise, le chemin le plus court pour le résoudre est souvent de payer un "bakchich".  Ensuite, comme par miracle, tout s’arrange…Mais cette corruption du quotidien mine la vie des Libanais qui ne la supportent plus.

Regardez cet entretien avec Ziad Baroud, avocat, ministre de l'Intérieur libanais entre 2008 et 2011 :

Il y aussi la grande corruption, celle qui concerne les contrats publics d’infrastructures (routes, ponts, centrales électriques, etc.). Elle se chiffre alors en centaines de millions de dollars. 

Les fruits de celle-ci sont répartis entre les clans politiques qui règnent sur le pays. D’où l’importance, pour eux, de "contrôler", certains ministères comme celui des télécommunications ou encore celui de l’énergie, "véritables vaches à lait", selon les mots d’un diplomate du Quai d’Orsay.

Fresque murale dénonçant la corruption politique, dans le quartier Mar Mikhael de Beyrouth. Politicien pendu, condamné à mort.
Fresque murale dénonçant la corruption politique, dans le quartier Mar Mikhael de Beyrouth. Politicien pendu, condamné à mort.
© Radio France - Christian Chesnot

2- Un clientélisme communautaire à tous les étages

Le système politique libanais repose sur le partage du pouvoir entre communautés religieuses. Traditionnellement, le président de la république est un chrétien maronite, le chef du Parlement un chiite et le Premier ministre un sunnite. 

A ce niveau politique s’ajoute un niveau religieux. Les dignitaires des différentes confessions ont aussi leur mot à dire dans les affaires de l’Etat et ne s’en privent pas. Car au final, chaque communauté défend ses intérêts et son pré carré.

Résultat : les emplois dans l’administration sont répartis, non pas en fonction des compétences professionnelles mais selon des critères communautaires. Sans un piston, le fameux "wasta" en arabe, difficile de décrocher un poste au sein de l’administration publique.

C’est ce système clientéliste et confessionnel qui est dénoncé par les manifestants de la "révolution d’octobre", un système injuste et dépassé, incarné par les dynasties familiales indéboulonnables au pouvoir.

49 min

3- Un Etat faible… mais pléthorique !

Tous les Libanais ont une dent contre l’Etat et pestent contre son inefficacité. Et pourtant, il est le premier employeur du pays avec environ 300 000 fonctionnaires. Accusé de tous les maux, l’Etat libanais n’arrive plus à remplir ses missions fondamentales. Au pays du Cèdre, il n’est pas rare de se voir réclamer des impôts ou des taxes plusieurs années plus tard, sans aucune justification.

Pour beaucoup, l’explosion sur le port de Beyrouth le 4 août 2020 symbolise cet Etat déliquescent et calcifié. Comment 2 750 tonnes d’ammonium de nitrate ont-elles pu être stockées pendant plusieurs années sans précaution particulière ?

Seule l’armée surnage dans ce naufrage collectif. Malgré les tensions et les tentatives d’instrumentalisation, l’institution militaire reste le dernier pilier qui préserve l’unité nationale du pays.

Le port de Beyrouth détruit, le 31 août 2020.
Le port de Beyrouth détruit, le 31 août 2020.
© Radio France - Christian Chesnot

4- Le règne de l’impunité

C’est peu dire que la justice est lente au Liban. Combien d’assassinats politiques, notamment ceux des années 2000, ont été élucidés et les coupables condamnés ? 

Après l’explosion du port de Beyrouth, les autorités libanaises avaient promis une enquête expresse de quelques jours. Plus de deux mois après ce terrible drame, les Libanais attendent toujours les conclusions des investigations. 

Plusieurs responsables du port et des douanes ont certes été incarcérés. Mais quid des responsabilités des uns et des autres au plus haut niveau, ministres compris ?

Pendant des décennies, l’impunité a été la règle pour les responsables dans l’administration. Elle remonte à la fin de la guerre civile (1975-1990) où pour reconstruire le pays et faire taire les vieilles haines, une amnistie générale a été décrétée. 

Les anciens chefs de guerre sont devenus du jour au lendemain ministres ou hauts fonctionnaires, abandonnant leur kalachnikov et leurs treillis pour des costumes de marques et des attachés cases.

5- Un système bancaire devenu obèse qui explose

Le Liban fait partie des pays au monde où le système bancaire est le plus développé, avec plus de 60 banques. Un record pour 4 millions d’habitants !  

Pendant longtemps, la place de Beyrouth a attiré l’argent des pétro monarchies du Golfe et des pays arabes de la région. Le secret bancaire a été la formule magique fait prospérer le coffre-fort libanais.

Au cœur du système, la Banque centrale a brassé des milliards de dollars, provenant d’une aide internationale généreuse décaissée par les grands bailleurs de fonds internationaux. 

Mais l’argent facile et l’endettement colossal (la dette publique dépasse aujourd’hui 90 milliards de dollars) ont fini par emporter tout le système bancaire et financier. La livre libanaise s’est effondrée de plus de 80%, ruinant épargnants et consommateurs.

La plus grande opacité règne sur les comptes de la Banque centrale du Liban. Personne n’est capable de chiffrer avec précision ses pertes financières. Même le stock d’or physique de la Banque centrale reste inconnu !

Qui va payer la facture ? Dans la tourmente, les banques libanaises font tout pour que les épargnants règlent les pots cassés d’une gestion aventureuse et calamiteuse. Les gros bonnets du système, eux, ont transféré leur argent à l’étranger.

Le quotidien francophone L’Orient-Le Jour a révélé que pas moins de 52 millions de dollars avaient quitté le Liban au cours de la période allant du 17 octobre au 31 décembre 2019, depuis 228 comptes appartenant à des personnes politiquement exposées (PEP) – dont le nombre n’a pas été précisé.

58 min

6- Quand les Libanais rêvent d’électricité…

Trente ans après la fin de la guerre civile, les Libanais n’ont toujours pas d’électricité 24h sur 24 ! 

La sous-production et une gestion erratique des infrastructures entraînent des coupures de courant de 3 à 20 heures par jour, variables selon les régions et les localités. 

Alors que les besoins du pays s’élèvent à 3,5 gigawattheures (GW), la production de la compagnie nationale, EDL (Electricité du Liban), assurée par deux grosses centrales à fuel, plafonne à 2 GW

Pour pallier à ces défaillances, chaque foyer libanais a dû s’équiper d’un générateur alimenté en fioul. Résultat : il lui faut payer deux factures.

Régulièrement, le secteur de l’électricité doit être réformé et restructuré (modification des tarifs, augmentation de la production, réhabilitation des infrastructures existantes, etc.). C’est d’ailleurs l’un des points clé pour le déblocage de fonds prévus lors de la Conférence CEDRE en avril 2018.

Mais rien ne bouge, comme si le secteur était paralysé. En conséquence, EDL est le second poste de la dette publique à hauteur de 2 milliards de dollars chaque année.

39 min

7- L’environnement sacrifié

Le Liban s’est longtemps targué d’être un pays touristique, tant son patrimoine historique et naturel est riche, et sans pareil dans la région.

Mais la carte postale de la petite Suisse des années 50-60 n’est plus qu’un lointain souvenir. L’environnement a été sacrifié sur les appétits voraces des promoteurs et aménageurs privés. 

La côte méditerranéenne a été privatisée et bétonnée. A Beyrouth, la dernière plage publique de Ramlet Al-Beida est menacée. Les carrières ont défiguré la montagne libanaise, laissant des balafres béantes dans le paysage.

La pollution des rivières et de la mer atteint un niveau record. La question des déchets, comme celle de l’électricité, n’a jamais été réglée. Les décharges officielles débordent. Les surplus sont directement déversés dans la mer ou dans le milieu naturel.

"Le coût de l’inaction face à la crise des ordures au Liban est énorme", dénonce Human Rights Watch (HRW) dans un récent rapport.

L’ONG fait remarquer que le Liban dépense près de 10 fois plus pour son secteur des déchets que la Jordanie et la Tunisie, mais ne parvient toujours pas à gérer cette crise. Et revoilà, la corruption, nôtre fléau numéro 1 qui refait surface…

Déblaiement du port de Beyrouth fin août 2020.
Déblaiement du port de Beyrouth fin août 2020.
© Radio France - Christian Chesnot

Vidéo réalisée par Franck Ballanger