Les sociétés face aux risques naturels: Concepcion (Chili) 1 mois après le séisme. 3 questions à Alain Musset

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Les sociétés face aux risques naturels: Concepcion (Chili) 1 mois après le séisme. 3 questions à Alain Musset

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Alain Musset
Alain Musset

Alain Musset ©Alain Musset

Alain Musset est géographe, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales. Il est l’auteur de Villes nomades du Nouveau Monde , éd. de l’Ehess, 2002. Il est intervenu dans Planète Terre en septembre 2006.

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*1-Quels sont la cause et le bilan du tremblement de terre du * 27 février 2010 au Chili? L’épisode sismique qui a récemment touché le Chili n’est que la suite d’une longue série de tremblements de terre

qui, depuis le début du XVIe siècle, ont régulièrement frappé les villes fondées par les conquérants espagnols .

Nous sommes en effet dans une des zones sismiques les plus actives du monde, au contact entre deux plaques tectoniques (subduction de la plaque Nazca sous la plaque Amérique du sud). Tous les dix ans , un tremblement de grande amplitude touche cette région. En 1570 , vingt ans à peine après la fondation de Concepción , la ville était détruite par un violent séisme. Le même scénario s’est répété en 1658 , puis en 1751 . Suite à cette catastrophe, le site originel de Concepción a été abandonné et **les habitants se sont déplacés vers le site actuel ** de la capitale régionale, au bord du rio Biobío . Il s’agissait de se protéger non seulement des secousses sismiques mais aussi des effets dévastateurs des tsunamis qui suivent les mouvements de la croûte terrestre et balaient les agglomérations situées sur le littoral. Ce déplacement n’a pas empêché Concepción d’être à nouveau détruite en 1835 . Un nouveau projet de transfert vers une zone moins sensible a été envisagé, mais il n’a pas été mis en œuvre. Les tremblements de terre suivants, en particulier ceux de 1906 , 1928 , 1939 , 1960 ( 9,5 sur l’échelle ouverte de Richter) et 1985 ont prouvé qu’un tel déplacement n’aurait servi à rien.

Le bilan du séisme du 27 février 2010 et des répliques qui ont suivi est très lourd : presque 500 morts (le chiffre annoncé de 800 morts a été réduit par les autorités), 500 000 habitations détruites , deux millions de sinistrés et des milliards d’euros de dégâts. Une grande partie des infrastructures routières (ponts) a été détruite et les installations industrielles du grand port de Talcahuano ont été dévastées par le tsunami qui a suivi le tremblement de terre.

2-Selon vous, ses conséquences auraient-elles pu être moindres (ou différentes) ?

Compte tenu de la magnitude du séisme, on peut difficilement affirmer qu’il était possible de réduire ses effets . Le Chili est un pays relativement riche (contrairement à Haïti) et ses habitants ont su développer une véritable culture du risque fondée sur la pratique régulière des épisodes catastrophiques qui frappent leur pays. Le principal débat aujourd’hui concerne le rôle joué par le service hydrographique et océanographique de la Marine qui a fait une erreur d’appréciation en écartant officiellement tout risque de tsunami. Les autorités ont donc incité les habitants des zones côtières à ne pas abandonner leurs foyers et beaucoup d’entre eux ont été piégés par la montée des eaux , en particulier à Penco (premier site de Concepción) ou à Ciudad Constitución , frappée par trois grandes vagues dépassant 8 mètres de haut , selon les témoins oculaires.

De même, la gestion de l’après séisme a été fortement critiquée par les victimes qui se sont senties abandonnées par les autorités. Les secours ont mis trop de temps à intervenir, les habitants manquaient d’information , les systèmes de communication ne fonctionnaient plus, l’électricité manquait, la puissance publique semblait avoir déserté les zones les plus touchées . L’image des pillages de supermarchés à Concepción a choqué l’ensemble de la société chilienne. Présenté comme un modèle économique, le Chili a été obligé de se souvenir que 14 % de sa population (soit 2,2 millions de personnes) vit en dessous du seuil de pauvreté et qu’on compte plus de 500 000 indigents — or, ce sont les groupes sociaux qui se révèlent les plus vulnérables dans les moments de crise.

Le problème est d’autant plus complexe que la catastrophe est arrivée juste au moment du passage de pouvoir entre la présidente socialiste Michèle Bachelet et son opposant de droite, le milliardaire Sébatian Piñera . En mettant en évidence les profondes inégalités économiques qui caractérisent la société chilienne, le tremblement de terre a accompagné et peut-être amplifié le séisme politique provoqué par la défaite de la coalition de centre-gauche qui gouvernait le pays depuis la chute du général Pinochet. Sébastian Piñera a cependant profité de l’occasion pour réclamer l’union sacrée autour de lui et faire de la reconstruction l’axe principal de son mandat présidentiel, en nommant un universitaire formé au États-Unis comme ministre de l’Économie, du développement et de la reconstruction.

3-Que révèle-t-il sur la relation des hommes au risque naturel ?

Le dernier tremblement de terre de Concepción pose, de manière plus générale, le problème de la capacité des populations les plus vulnérables à faire face à un désastre de cette ampleur. Il est encore trop tôt pour faire un bilan sociologique des conséquences de la catastrophe, mais les premières indications semblent montrer que, comme souvent, les principales victimes du séisme et du tsunami sont les familles les plus pauvres – en particulier celles qui n’ont pas eu le choix de leur lieu de résidence et qui se sont installées dans les zones les plus exposées.

Il ne faut cependant pas oublier que les grandes catastrophes, celles qui sont largement médiatisées, permettent d’occulter les petits désastres quotidiens (inondations , glissements de terrain …) qui touchent les mêmes catégories de population mais dont on ne parle même pas . Or, sur le long terme, ces épisodes silencieux font souvent au moins autant de victimes que les grands tremblements de terre, comme l’a démontré Juanita López Pelaez dans sa thèse récente sur les zones « à haut risque » de la ville de Medellin (Colombie).

Il est à cet égard intéressant de noter que, déjà en 1751 , après le séisme et le tsunami qui avaient anéanti la vieille Concepción, certains habitants s’inquiétaient du site choisi pour reconstruire la nouvelle ville : ils avaient peur des dégâts que pouvait provoquer le Biobío , fleuve connu pour ses crues violentes . Les experts de l’époque avaient alors jugé que le risque était nul et qu’on pouvait s’établir sans crainte sur ses rives. À en juger par les inondations qui affectent chaque année les zones basses de Concepción, ces doctes savants sont les dignes ancêtres des ingénieurs du service hydrographique et océanographique de la Marine pour qui tout risque de tsunami devait être écarté après le tremblement de terre du 27 février 2010.