Publicité

Les temps changent. Quand Dylan vend son catalogue

Par
Bob Dylan lors de l'enregistrement de l'album "Highway 61 revisited" dans les studios de la firme Columbia à New York en 1965
Bob Dylan lors de l'enregistrement de l'album "Highway 61 revisited" dans les studios de la firme Columbia à New York en 1965
© Getty - Michael Ochs Archives

Les vieux tubes du rock sont-ils devenus un placement rentable ? Dans le magazine Rolling Stone, Bruno Patino, président d'Arte-France, s'interroge sur le sens de ce phénomène spéculatif qui voit Bob Dylan, Neil Young et consorts vendre leur catalogue de chansons à des fonds d'investissement.

Dans son édito mensuel pour Rolling Stone, Bruno Patino, président d'Arte-France et ancien directeur de France Culture, décrypte un phénomène étrange : un très grand nombre de rock stars sont en train de vendre leurs catalogues de chansons à des fonds d’investissement. Signe que les chansons sont devenues un capital spéculatif. Curieux signe des temps…

The Times They Are a-Changin'

C’est Bob Dylan, habile gestionnaire des fruits de son talent, qui aurait donné le signal de ce dessaisissement général, en signant la vente de des 600 chansons à Universal pour une somme estimée entre 300 et 600 millions de dollars. Dylan a 79 ans. La glorieuse époque où le protest singer annonçait que "Les temps, ils sont en train de changer", est manifestement passée pour lui. Mais tout de même. Cela doit faire un drôle d’effet de constater qu’on n’est même plus propriétaire des chansons qu’on a écrites à 25 ans.

Publicité

On avait déjà remarqué l’intérêt porté par les fonds d’investissement pour les catalogues d’artistes de la chanson, lorsque Shamrock Holdings, qui gère une partie de la fortune des héritiers de Walt Disney, s’était offert, pour 300 millions de dollars, les titres des six premiers albums de Taylor Swift. Son catalogue avait été vendu, au grand dépit de la chanteuse-auteure-compositrice, par le patron de son ancienne maison de disques, Scooter Braun. Elle n’a même pas été autorisée à tenter de racheter son propre catalogue. Juridiquement, Taylor Swift n’a plus le droit de réenregistrer ses anciens titres, comme elle avait envisagé de le faire.

2021, une fiscalité encore avantageuse aux Etats-Unis

Neil Young, David Crosby, Debbie Harry (Blondie), Mick Fleetwood, Chrissie Hynde (ex-Pretenders) ont emboîté le pas à Dylan et Dolly Parton annonce qu’elle est en train d’en faire autant :

Il est fort possible que pour des raisons de business, de plans immobiliers et d'affaires de famille, je puisse vendre mon catalogue. J’y ai souvent pensé et je suis sûre de me faire pas mal d’argent avec.    
Dolly Parton sur Sky News

Toutes ces stars vendent cette année, afin de profiter du taux d’imposition sur la vente des produits de capitaux, qui est encore de 20 % cette année, mais que Joe Biden s’est engagé à faire passer à 40 % l’année prochaine, lorsqu’ils dépassent le million annuel. On vote à gauche, mais on pense d’abord à ses intérêts…

2 min

Un modèle économique à bout de souffle

D’accord, analyse Patino, toutes ces stars sont vieillissantes et l’idée de toucher en une fois l’équivalent de vingt années de recettes est compréhensible à leur âge. Mais pourquoi cette course à la vente de leurs œuvres ? Et quel intérêt trouve à ce rachat des fonds de pension ?

Réponse : crise du modèle économique de la pop. L’effondrement du marché du CD et du vinyle n’a nullement été compensé par les royalties pingrement accordés par les plateformes de streaming. Les artistes des années glorieuses du rock et de la pop se sont donc tournés vers une autre façon de vivre de leur œuvre, en faisant des recettes de concerts, chaque fois plus fréquents et plus spectaculaires ». Mais depuis que la pandémie a interdit ces grands rassemblements, comment gagner sa vie ? Bien sûr, ajoute Patino, il reste "les droits d’exploitation multiples_"_, en particulier, l’utilisation de vieux hits par des agences de publicité, ou pour des musiques de films. Certes, il faut bien vivre mais ça manque de classe...

Je me souviens qu’un de mes artistes préférés disait, il y a des dizaines d’années, qu’il ne supporterait pas que sa musique serve de fonds sonore à un vulgaire film publicitaire. Ce sont les sentiments de quelqu’un. Ca ne peut pas servir à vendre de la lessive. Il y a dix-huit mois, il a fait la musique d’une pub pour une marque automobile.    
Paul Stokes, critique de rock britannique

%C3%A0%20r%C3%A9%C3%A9couter : Le%20%22streaming%22%20a-t-il%20tu%C3%A9%20ou%20sauv%C3%A9%20le%20march%C3%A9%20de%20la%20musique%20%3F

Ok boomer, Ok rockers...

Bruno Patino voit dans le phénomène de la vente de catalogues le signe d’un tournant d’époque. A plusieurs titres. 

Primo, c’est "comme si la crise adressait un terrible "OK boomer" à la façon de que nous avions de vivre la culture, en héritage direct des années 1960". Je ne sais pas si Bruno Patino, fan notoire des Rolling Stones, entend par là une possible agonie de la musique rock. Mais on peut le craindre. Dans le même numéro de Rolling Stone, son directeur, Belkacem Bahlouli constate avec dépit que les ventes d’albums, en France, ignorent presque entièrement les groupes de rock locaux. Et que le dernier groupe rock français à guitares à avoir été signé, c’était BB Brunes, il y a quinze ans… Il est vrai que cette musique donne, y compris dans les pays anglo-saxons, des signes d’épuisement. Personnellement, je n’ai rien entendu de vraiment excitant depuis Muse et White Stripes. Leurs meilleurs albums datent d’il y a vingt ans. Le filon rock est-il épuisé ?

Deuxio, analyse Patino, le temps des grands rassemblements festifs, inaugurés par Wight et Woodstock est terminé. Encore un cycle ouvert dans les sixties qui se clôt. Or, écrit Patino, ces grands raouts avaient une dimension qui dépassaient largement la simple dimension du concert. C’étaient des "communions laïques" où "une foule aspirait à quelque chose qui dépassait la musique". Au temps des baby-boomers, ils célébraient l’aspiration d’une génération à l’unité fusionnelle. A l’heure du repliement identitaire sur le genre, la race et compagnie, ce n’est simplement plus envisageable. 

À réécouter : Rêver une autre route
58 min

Dans le même esprit, note encore Bruno Patino, il est très probable que l’ère des blockbusters qui attiraient au cinéma les publics de tous les âges et de tous les genres soit également derrière nous. "L’économie de la foule" fait place à celle "des multitudes", "qui fragmente dans l’espace et dans le temps" : on a de plus en tendance à regarder les films et les séries sur nos écrans privés et non ensemble en salle.

Or, pétrole, musique : and the winner is ?

Le fonds spéculatif qui s’est spécialisé dans le rachat de catalogues de rockers est basé à Londres : Hipgnosis.  Merck Mercuriadis, son directeur explique : "la musique rapporte plus que l’or ou le pétrole. Quoiqu’il arrive dans le monde, on en consommera toujours".

Tertio, on peut se demander pourquoi des gens dont le métier est d’acheter et de vendre des actions d’entreprises, des obligations d’Etat, des matières premières ou des immeubles de bureau, se prennent soudain de passion pour les textes et paroles de nos rockers préférés. Ma réponse : parce qu’ils ont compris que les chansons de l’époque 1960/1980 vont tourner encore longtemps. Y compris dans les pubs, dans les films, dans les jeux vidéos et sur d’autres supports que nous ne connaissons pas encore. Simplement parce qu’elles étaient meilleures que tout ce qu’on a entendu depuis. 

59 min