Extrait de " la vie est un long fleuve tranquille", 1998
Extrait de " la vie est un long fleuve tranquille", 1998

Les transclasses ou l'illusion du mérite par Chantal Jaquet

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Les transclasses ou l'illusion du mérite par Chantal Jaquet

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Idées | "Quand on veut, on peut"... pas vraiment pour la philosophe Chantal Jaquet, pour qui le mérite est une pure construction politique destinée à conforter l’ordre social. Car en insistant sur les capacités personnelles des individus, l'État se dédouane de ses responsabilités collectives.

Chantal Jaquet , philosophe et directrice du Centre d'Histoire des Philosophies modernes de la Sorbonne, a popularisé le terme de "transclasses" dans ses derniers ouvrages.  Un mot qui désigne à la fois une réalité sociale mais aussi une construction politique, celle de la méritocratie.

Qu'est ce que la méritocratie ?

Chantal Jaquet : "La méritocratie dit bien son nom c’est le gouvernement par le mérite, c’est une construction politique qui consiste à considérer qu’au fond celui qui “réussit” c’est parce qu’il a en lui des qualités, il s’est efforcé d’y parvenir et donc il a une dignité supplémentaire par rapport à celui qui n’a pas “réussi” parce qu’il serait paresseux, or ce genre de considération à mon avis est totalement frauduleuse parce qu’on ne se pose jamais la question de savoir pourquoi quelqu’un peut s'efforcer de faire des choses et pourquoi une autre personne n’a pas la force de s’efforcer. Donc la notion de mérite c’est une notion qui est une sorte de dénomination extérieure que l’on va projeter sur les individus pour considérer au fond qu’ils sont responsables de leur destin, ce qui est tout-à-fait commode d’un point de vue politique puisqu’on pourra ainsi rendre chacun responsable de son sort. Ce système de méritocratie est tout-à-fait avantageux pour des politiques conservatrices qui veulent justifier l’ordre établi puisque plutôt que de remettre en cause cet ordre, plutôt que de prendre des mesures sociales, économiques, politiques, culturelles qui amèneraient à plus de justice plus d’égalité. On considère qu’au fond l’inégalité est inscrite dans les destins individuels et que chacun reçoit proportionnellement à son mérite et que les plus méritants sont ceux qui au fond réussissent et les autres ont démérité."

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Les "méritants" sont donc les transclasses ?

"Dans l’idée de transclasse, il y a cette idée des individus ou des groupes qui transitent d’une classe à l’autre. Il n’y a pas de loi universelle, on pense des cas singuliers qui ne sont pas nécessairement à penser comme des exceptions comme le disait Bourdieu à propos des héritiers qui dilapident leur fortune et qui se déclassent ou les enfants de classe populaire qui connaissent ce qu’on appelle une ascension sociale. Par exemple, de nombreux transclasses, je pense à des footballeurs ou des acteurs qui connaissant un succès fulgurant se voient très riches sont en même temps dans une situation parfois très difficile, ils sont méprisés parce qu'on estime qu’ils n’ont pas de cervelle. Ils doivent apprendre d’autres codes, découvrir d’autres manières de voir, savoir se comporter et s’adapter face à chaque situation donc il y a une sorte de flexibilité, de fluidité que le transclasse est obligé d’avoir s’il veut pouvoir être compris dans les différents mondes sociaux. "

Comment vit-on le passage d'une classe à l'autre ?

"Il n’y a pas de manière unique et homogène de vivre ce passage et même pour le même individu, ce passage peut être pensé à un moment donné comme un soulagement et plus tard comme une douleur. Très souvent dans les parcours de transclasses, la honte est le symptôme de l’intériorisation du regard des dominants sur les dominés et la fierté c’est au contraire l’image peut-être inverse qui consiste à considérer qu’on a une plus grande valeur parce qu’on aurait fourni davantage d’efforts. Quand on a de la fierté, on valide à l’envers l’idée qu’on a eue du mérite, or c’est pour ça qu’une véritable liberté, pour moi, un homme libre est vraiment quelqu’un qui est sans honte ni fierté."

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