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Les "vapeurs philosophiques" ou l'exil forcé des intellectuels russes

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L'"Oberburgermeister Haken", l'un des deux bateaux à bord duquel furent exilés de force des intellectuels russes, en 1922.
L'"Oberburgermeister Haken", l'un des deux bateaux à bord duquel furent exilés de force des intellectuels russes, en 1922.
- MAGNUS MANSKE/PUBLIC DOMAIN

En 1922, plus d'une centaine d'intellectuels perçus comme des opposants au nouveau régime soviétique furent expulsés. Jetés à bord de navires d'exil, ils ont fait vivre une culture russe émigrée en Europe ou aux Etats-Unis.

"D'après un arrêté de l'Administration politique de l'État (GPU), les éléments contre-révolutionnaires les plus actifs parmi les professeurs, les médecins, les agronomes, les hommes de lettres [ont été expulsés] dans les gouvernements du nord, et une partie d'entre eux à l'étranger". Voilà ce que l'on pouvait lire le 31 août 1922 dans le journal soviétique Pravda (Vérité), alors sous l'égide du Parti communiste. Le titre du communiqué, lapidaire, donnait le ton : "Premier avertissement".

Considérés comme des inconciliables au régime soviétique, de nombreux intellectuels ont été sommés de quitter leur pays avec interdiction d'y revenir sous peine d'être exécutés. "On me fit signer une déclaration stipulant qu'au cas où je me présenterais à une frontière de l'URSS, je serais fusillé", témoignera plus tard Nicolas Berdiaev, l'un des nombreux philosophes montés à bord des navires affrétés pour cet exil forcé. Cet épisode de l'histoire russe, connu sous le nom de "vapeurs philosophiques" ou de "bateaux des philosophes", est longtemps resté sous silence, comme le soulignent les historiens Michel Heller et Dominique Négrel dans un article des Cahiers du monde russe et soviétique :

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"Le bannissement d'un groupe important de représentants les plus marquants de l'intelligentsia russe est un épisode de l'histoire qui n'a pas été étudié, une 'tache blanche', parce que d'une part les historiens soviétiques ne disent pas la vérité à son sujet, de l'autre, les expulsés eux-mêmes ont laissé très peu de témoignages, et cela pour des raisons aussi bien personnelles que politiques."

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Nettoyage idéologique

À la fin de l'été 1922, un bateau à vapeur, l'Oberbürgermeister Haken, quitte le port de Petrograd (Saint-Pétersbourg). Six semaines plus tard, le Preussens s'engage dans son sillage sur la Baltique. À bord, plus d'une centaine d'intellectuels venus de Moscou, Petrograd ou Kiev. Arrivés à Berlin, Paris ou Prague, certains y feront l'expérience du déclassement et de la pauvreté, d'autres, comme Nicolas Berdiaev, poursuivront leur carrière et feront vivre une culture russe émigrée, dissonante de l'idéologie marxiste-léniniste des intellectuels autorisés.

C'est Vladimir Ilitch Lénine, premier dirigeant de l'Union soviétique, qui fomente trois mois auparavant le projet de déportation d'une partie du milieu académique : l'objectif est de faire taire les potentiels adversaires idéologiques du nouveau régime. En mai, le révolutionnaire rédige une lettre à l'intention de la GPU, la police secrète de l'Union soviétique en charge, notamment, de la gestion des ennemis intérieurs. Il somme son directeur, Felix Dzerzhinsky, d'enquêter sur les travaux politiques des universitaires et écrivains du pays. Ses suppléants établissent alors deux listes : l'une répertoriant les professeurs dissidents, l'autre les étudiants qui en sont proches. On les cherche aussi dans les rédactions de certaines revues - ce sont, par exemple, ces "gardes-blancs" de la revue Ekonomist, comme les désigne Lénine dans une lettre confidentielle à Dzerzhinsky. "Des contre-révolutionnaires avérés, des complices de l'Entente, qui forment une organisation de ses valets, d'espions et de corrupteurs de la jeunesse étudiante, écrit-il, appelant expressément à "la chasse à ces espions militaires".

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Vladimir Ilyich Lenin (1870 - 1924) entouré d'un groupe de militaires en mai 1919.
Vladimir Ilyich Lenin (1870 - 1924) entouré d'un groupe de militaires en mai 1919.
© Getty - Keystone

Lénine mène alors une lutte contre "l'intelligentsia bourgeoise", définie par son non-alignement avec la cause communiste, comme l'indique en substance le communiqué publié dans la Pravda, en août 1922, présentant les mesures d'"assainissement" de la République soviétique. On y retrouve le détail des "îlots de résistance" antisoviétique visés… dont le premier bastion désigné n'est autre que l'enseignement supérieur. Suivi de près par le clan des journalistes et des écrivains de mauvaise influence…

"Ces 'politicailleurs' de savants et de professeurs ont opposé à tout propos une résistance opiniâtre au pouvoir soviétique qui procédait à la réforme de l'enseignement supérieur, peut-on toujours lire dans cet article de la Pravda. Ces groupes [...] se sont ingéniés et acharnés à discréditer toutes les entreprises du pouvoir soviétique, en les soumettant à leur critique soi-disant scientifique. Dans le domaine du journalisme, ils ont fait fléchir la même ligne." Quelques médecins "aux idées antisoviétiques" sont également visés, ainsi que des agronomes accusés de propager dans leur entourage des vues contre-révolutionnaires. Présentées comme des mesures de précaution en faveur du peuple, elles devaient, selon le nouveau gouvernement soviétique, "sans nul doute rencontrer une vive sympathie de la part des ouvriers et des paysans russes".

Dans une interview accordée à la journaliste américaine Louise Bryant la veille de la publication de ce communiqué, Léon Trotski, alors commissaire à la Guerre et à la Marine, soutient que les individus désignés n'ont "aucune valeur politique"… mais qu'ils peuvent en revanche représenter "une arme en puissance entre les mains de [leurs] éventuels ennemis". Mieux vaut prévenir que guérir dit le dicton ! Pour ne pas avoir à recourir aux lois de la guerre, lesquelles imposent l’exécution des opposants politiques, le pouvoir soviétique procédait simplement à une "expulsion par anticipation". Une attitude clémente à saluer, souligne alors Trotski : "J'exprime l'espoir que vous ne refuserez pas de reconnaître l'humanité de notre attitude de prévoyance, et que vous vous chargerez de défendre celle-ci devant l'opinion publique".

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En somme, cette histoire ne devait pas faire de vagues… Dans un ouvrage détaillé consacré à l'événement, Lenin's Private War : The Voyage of the Philosophy Steamer and the Exile of the Intelligentsia (St. Martin's Press, 2007), l'historienne britannique Lesley Chamberlain analyse cette posture. Selon elle, bien que qualifiés d'ennemis de l'État, ces intellectuels ont été exilés et non fusillés car Lénine était "prêt à les traiter avec un minimum de dignité civique, comme ses égaux du côté des vaincus". Bien entendu, aucun d'entre eux n'avait rallié la cause communiste. Mais constituaient-ils pour autant une menace pour le régime ? Certains motifs juridiques de l'expulsion permettent d'en douter : des universitaires avaient été ciblés parce qu'ils parlaient une langue étrangère ou s'étaient seulement montrés "ironiques" lors de leur conférence.

Quoi qu'il en soit, la décision entérinait avec force le clivage idéologique qui s'était installé depuis la révolution russe, entre ceux qui se trouvaient du "bon côté de l'histoire" et les autres, dont l'indépendance devait devenir suspecte aux yeux du régime. Le jour du départ du premier bateau, les officiers de police ont levé leur chapeau en signe d'au revoir, rapporte Lesley Chamberlain. "Nous sommes tous des Russes, lançaient-ils. Pourquoi cela arrive-t-il ?"

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La fuite forcée des cerveaux

Le Bolchevik, peint par Boris Koustodiev en 1920.
Le Bolchevik, peint par Boris Koustodiev en 1920.
- Boris Kustodiev, Public domain, via Wikimedia Commons

Les arrestations des individus ciblés par la police soviétique avaient commencé à la fin de l’été 1922. Sociologues, journalistes, écrivains et philosophes : tous, en raison de simples avis divergents avec le gouvernement ou d'un objet d'étude jugé contradictoire avec le communisme (c'était le cas des penseurs religieux), étaient traités comme des contre-révolutionnaires dont il fallait préventivement débarrasser l'Union. L’embarquement se fit dans la stupeur ; personne n’avait osé imaginer cette sentence. "Les visages (...) exprimaient la stupéfaction et la nostalgie : personne, pas même nous, ne pouvait comprendre le sens de notre étrange châtiment - la déportation à l'étranger - à une époque où chacun aurait considéré comme son salut le fait de quitter l'éden soviétique", rapporte l'un des témoins cité par Michel Heller et Dominique Négrel.

Les philosophes contraints à l'exil étaient surtout des idéalistes, des métaphysiciens et des théologiens qui n'avaient plus leur place dans l'univers rationaliste, anti-métaphysique et athée du marxiste-léninisme. Avant même le "premier avertissement" de 1922, les professeurs de philosophie avaient vu leurs activités davantage surveillées. Vladimir Lossky, théologien orthodoxe qui enseignait à l'université de Saint-Pétersbourg et qui fut lui aussi passager du bateau des philosophes, en témoignera : "Jusqu'à l'automne 1921, le gouvernement des bolcheviks s'est très peu immiscé dans le processus éducatif, du moins dans l'enseignement de la philosophie. Je pouvais continuer mon travail de la même manière qu'avant la révolution… Mais en trois ans, les bolcheviks avaient préparé une nouvelle équipe de professeurs 'rouges' dans de nombreux domaines scientifiques."

Arrivés avec leurs maigres valises en Allemagne, en Tchécoslovaquie ou en France, ils se retrouvèrent orphelins : ni l'URSS ni l'Europe n'avaient besoin d'eux. La Russie qu'ils avaient connue n'était plus, mais le mal du pays demeurait. Certains partiront ensuite pour les États-Unis. Aux quatre coins de l'Occident, ces nouveaux bannis ont rejoint la diaspora russe, celle constituée notamment des veuves de fonctionnaires tsaristes et d'anciens généraux. Certains trouvèrent du soutien auprès d'intellectuels européens, comme Thomas Mann, lui-même sur le point de vivre un douloureux exil d'une Europe fascisante dont il ne reconnaissait plus le visage.

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Échapper au pire ?

Qui étaient les passagers du bateau des philosophes ? Boris Brutskus, un économiste qui pensait que le programme économique bolchévique mènerait le pays à sa perte ; Yuly Aykhenvald, un essayiste littéraire proche de Vladimir Nabokov, qui avait eu le malheur de critiquer les essais de Trotski ; Ivan Ilyin, un philosophe politique profondément nationaliste, défenseur du totalitarisme politique et dont les idées seront, plus tard, célébrées par Vladimir Poutine qui fera rapatrier sa dépouille ; Siméon Frank, un philosophe orthodoxe et mystique, penseur de "l'inconcevable" ; Pitirim Sorokin, sociologue à qui l'on doit le concept de mobilité sociale et qui fondera le département de sociologie de l'université d'Harvard après avoir pris la citoyenneté américaine… La liste continue, mais on n'en connaît pas tous les noms, le GPU ayant détruit la plupart de ses documents secrets.

En France, le passager le plus célèbre est peut-être Nicolas Berdiaev. Sans être un opposant politique du régime soviétique, ce philosophe chrétien estimait que le communisme ne saurait mener à une société véritablement égalitaire. Il avait pourtant, dans sa jeunesse et contre sa famille, été séduit par les idées révolutionnaires et marxistes… mais pas par le projet du parti bolchevique et ses dirigeants. C'est à l'Eglise orthodoxe qu'il adhérera. À la lecture des Pères grecs, des romantiques allemands et des mystiques français, sa philosophie s'oriente vers la recherche des sources spirituelles de la vie. En France, Berdiaev eut la chance de pouvoir poursuivre sa carrière académique ; au total, il publiera 43 livres et près de 500 articles…"Peut-être n'a-t-on pas encore remarqué combien la pensée française s'est enrichie entre les deux guerres de l'apport de nombreux exilés venus de toutes les parties du monde. Parmi eux, les Russes ont eu une influence prépondérante, et d'abord Nicolas Berdiaev", pouvait-on lire dans le journal Le Monde, au lendemain de sa mort, en 1948, à Clamart.

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Comme d'autres passagers du bateau des philosophes, le Russe était revenu sur le tard sur cet exil forcé. "Quand on m'a informé de mon expulsion, j'étais abattu", écrit Berdiaev dans un essai biographique. L'ancien professeur de Moscou se rappelait également de son interrogatoire avec Dzerzhinsky, directeur de la police secrète : "Il avait l'air d'une personne dévouée et honnête. C'était un fanatique. Il y avait quelque chose de terrifiant à son sujet. Auparavant, il voulait être moine catholique, mais il a transféré son fanatisme au communisme". Douloureux, dans son discours, le souvenir se teinte aussi d'une certaine ambivalence. Peut-être éveillée par le sentiment d'avoir échappé aux grandes purges de 1930 :

"Je ne voulais pas émigrer et je rejetais les cercles d'émigrés dans lesquels je ne voulais pas me fondre. Mais en même temps, j'avais le sentiment d'aller vers un monde où je pourrai respirer un air plus libre."

Pendant des années en URSS, certains préféraient d'ailleurs laisser entendre que cette déportation avait eu du bon pour les philosophes idéalistes et les penseurs mystiques pré-révolutionnaires : sauvés d'un probable peloton d'exécution, ils avaient ainsi pu faire vivre des idées qui auraient été éclipsées dans une Russie soviétique alors acquise à la pensée matérialiste... Une façon d'édulcorer la répression soviétique qui ciblait de plus en plus durement le monde des idées.

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