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Les virus, les pauvres et "les moeurs civilisées" : pourquoi on s'est mis à chasser les germes

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"L'Inhumation précipitée" est le titre de ce tableau de 1854 du Wiertz Museum de Bruxelles
"L'Inhumation précipitée" est le titre de ce tableau de 1854 du Wiertz Museum de Bruxelles
© Getty - Antoine Wiertz

Montaigne ou Erasme pouvaient déménager pour fuir les foyers d'épidémies. 400 ans plus tard, on invoque l'intérêt général pour arracher le confinement et freiner la contagion. Mais un sociologue nééerlandais remonte le temps et déconstruit l'idéal altruiste de l'hygiène "tous ensemble".

Depuis la montée en puissance du Covid-19 et la multiplication des discours de l’exécutif sur les mesures face au coronavirus, nombre de commentaires pointent le retour de l’égalité et de l’intérêt général dans le discours politique. Les termes “intérêt général” ne figurent pas explicitement dans le verbatim du discours prononcé lundi 16 mars par Emmanuel Macron, par ici. Mais il dit "je vous demande d’être responsables tous ensemble" et le texte de son allocution mobilise l’image d’une union sacrée. 

Cette image fait écho à celle d'un ciment transcendant entre les Français de tous milieux en temps de guerre - et Emmanuel Macron répète six fois “Nous sommes en guerre”. L’idée d’une union sacrée peut en partie être déconstruite, tant elle s’est imposée avec pas mal de raccourcis : durant la Grande guerre par exemple, la répartition des rôles sur le terrain militaire et au sein de l’armée était loin de se jouer complètement des origines sociales. Ni donc l’exposition au risque, même si l'histoire compte des exceptions : en 14-18, trois fois plus de morts chez les Normaliens par exemple, que chez les officiers issus d'autres grandes écoles. Fils de (très) bonnes familles pour la plupart, ils servaient certes comme officier... mais enrôlés d'office dans l'infanterie, l'arme la plus meurtrière.

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"Pas de passe-droit" dans l'union sacrée

A l’heure où précisément de nombreux Parisiens fuyaient la ville pour se mettre au vert comme, en Espagne, les Madrilènes avaient rejoint la Costa Brava ou des régions rurales encore épargnées la semaine précédente, Emmanuel Macron disait lundi 16 mars au soir :

Nous y arriverons, mes chers compatriotes, en étant unis, solidaires. Je vous demande d'être responsables tous ensemble et de ne céder à aucune panique, d'accepter ces contraintes, de les porter, de les expliquer, de vous les appliquer à vous-mêmes, nous nous les appliquerons tous, il n'y aura pas de passe-droit, mais, là aussi, de ne céder ni à la panique, ni au désordre.

L’égalité advenue devant la menace ? Une épiphanie de l’intérêt général chevillé à un destin commun, plus fort que les frontières de classe ? Dans le film de Pierre Carles, La Sociologie est un sport de combat, qui remonte à 2001 (4,50 euros en vod par ici si votre confinement vous le permet), on voyait à l’écran le sociologue Pierre Bourdieu évoquer “un travail qui a été fait par un sociologue néerlandais” :

Il a montré qu’au XVIIIe et XIXe  siècle, les progrès de l’hygiène ont été favorisés par le fait que les grandes épidémies, de peste et cætera, passaient les frontières de classe. C’est-à-dire que quand il y avait une épidémie de peste, cela ne s’arrêtait pas dans les quartiers populaires : ça tuait tout le monde, y compris les bourgeois. Donc on a fait les égouts, on a pris des tas de mesure d’hygiène, d’intérêt général mais qui étaient d’intérêt général dans la mesure où elles intéressaient aussi les dominants. Alors aujourd’hui, évidemment, quand il y a Tchernobyl, le nuage ne va pas s’arrêter à la frontière Oder-Neisse. Il ne va pas s’arrêter non plus au Rhin, il ne va pas s’arrêter avant le XVIe arrondissement. Alors à ce moment-là, on fait de l’écologie intéressée.

Ce “sociologue néerlandais” s’appelle Johan Goudsblom. Né au début des années Trente, il n’est sans doute pas très connu en France. En poste à l’université d’Amsterdam après des études en psychologie sociale, il a travaillé de façon rapprochée avec Norbert Elias, jusqu'à sa mort en 2000. En 1987, Johan Goudsblom publiait en France dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales un article particulièrement intéressant à lire aujourd’hui, traduit et édité par la sociologue Francine Muel-Dreyfus (et disponible ici). 

La taverne, le nez et la bouche

L’article s’intitule Les Grandes épidémies et la civilisation des mœurs et s’ancre directement dans la pensée de Norbert Elias. Commençant par évoquer les nez qu’au Moyen Âge on mouchait non pas du coude mais avec les doigts, à la taverne de l’auberge où l’on partageait un grand plat commun, sans autre accessoire qu’un couteau et une coupe qui passait de bouche en bouche, Goudsblom écrit par exemple ce qui semble une évidence  :

Nos normes de conduite ont changé ; et l’explication la plus évidente de ce changement semble être que les normes modernes sont dues à une meilleure compréhension de l’hygiène.

Sauf qu’on ne vous en parlerait peut-être pas aujourd’hui s’il était seulement question de la nouvelle civilisation de la fourchette et du kleenex comme parangons du progrès advenu. Là où Johan Goudsblom fait mouche, c’est quand, à la phrase suivante, il écrit :

Nous considérons nos propres manières comme plus saines et nous avons tendance à admettre qu’elles se sont établies de façon rationnelle comme la conséquence d’un savoir scientifique et pratique sur la prévention des maladies. Cette idée permet à la fois de justifier et d’expliquer nos manières. Nous postulons un développement autonome de “l’hygiénisation”, déterminé par l’intérêt de plus en plus éclairé que nous portons aux problèmes de santé.

Alerte sophisme

Or pour Goudsblom, qui prolonge Elias, ça tient du sophisme. Ce serait plutôt une fois que la manière dont les individus se conduisaient les uns avec les autres a eu changé qu’on a en quelque sorte rationalisé, et normé tout ça a posteriori. Le tout enrobé de ce qu’il appelle un “hygiéniquement correct”, qui ne s’est pas seulement matérialisé dans des consignes sanitaires, mais aussi dans un surcroît de pouvoir pour les institutions, via par exemple la force militaire et l’impôt.

Or les maladies, elles, ne touchaient pas à la même enseigne toutes les strates de la société et Goudsblom rappelle que le durcissement des consignes de sécurité sanitaire n’aura pas été appliqué de façon uniforme face à la peste. Apparue au XIVe siècle en Europe en décimant un tiers de la population européenne environ, la peste frappera jusqu’au XVIIIe siècle à coups d’épisodes irréguliers de six mois tout au plus, avec un taux de mortalité entre 20% et 50% pour les dernières vagues. Et le sociologue néerlandais écrit :

Les riches échappèrent de plus en plus à la peste, parce que, chaque fois que la maladie flambait, ils pouvaient se retirer dans leurs domaines ruraux. Les pauvres n’avaient généralement pas les moyens de respecter les lois sanitaires et ils n’étaient sûrement pas enclins à collaborer avec une institution qui ne semblait pas avoir grand-chose d’autre à leur offrir que de les évacuer de force dans un établissement pour pestiférés.

Puis Goudsblom conclut :

Exception faite de mesures spécifiques comme la quarantaine pour les navires, la routine de la vie ordinaire, celle des périodes sans peste ne semble pas avoir été très modifiée par les périodes d’épidémie. 

Tout semble changer avec l’arrivée de la syphilis, face à laquelle les mêmes stratégies d’évitement se révéleront nettement moins efficaces que pour la peste. Le sociologue cite par exemple Erasme ou Montaigne, qui vivront à moins d’un siècle d’écart aux XVe et XVIe siècle, justement au moment où l’Europe découvre la syphilis, et “qui avaient la liberté de choisir leur résidence pour éviter les foyers de peste”, et tranche :

Contre la nouvelle maladie, cette prescription [la fuite] ne semblait à rien. Elle s’étendait d’une manière beaucoup plus clandestine, et il semblait que chacun, riche ou pauvre, devait se garder d’elle constamment.

"Vérole nouvelle", draps propres et Etat-providence

C’est à cette époque que les bains publics à vapeur tendent à disparaître, désertés tandis que rampe cette maladie qu’on appelle alors “la vérole nouvelle”. Et à cette époque-là qu’on découvre, sous la plume d’Erasme par exemple, qu’on envisage de renoncer à faire dormir les clients des auberges dans les draps de ceux de la veille. Et on voit chez lui que les nobles eux-mêmes sont touchés.

Le cran sera vraiment franchi avec le choléra, débarqué d’Asie en Europe sur le coup des années 1830. Un ravage et, très vite, une lutte vigoureuse, à la mesure de l’angoisse que cette nouvelle maladie générait. Goudsblom évoque la mise en oeuvre d’un “mouvement sanitaire” en soulignant que, comme pour plus tôt pour la peste , ce sont des administrateurs qui prennent en charge la bataille contre la pandémie. C’est-à-dire, ce qu’on n’appelle pas encore "l’Etat providence", mais qui procède bien d’une mise en musique de politiques publiques destinées à éradiquer la nouvelle bête noire. 

Sauf que cette fois, les mieux dotés résistent encore : un éditorial du Times, daté du mois d’août 1854, montre que les couches les plus favorisées partageaient bien quelque chose de l’ordre d’une conviction que la maladie emporterait surtout les pauvres - qui, au passage, apparaissaient d’autant plus dangereux. Cet édito dit par exemple :

Nous préférons risquer le choléra plutôt que d’être soumis à des contraintes pour rester en bonne santé.

Le déni ne sera que partiellement enfoncé, mais dans tous les cas seulement une fois que la bonne société finira par se convaincre qu’elle est bien à portée de germes… parce que les miasmes sautent si vite du logement populaire de la cour jusqu’au premier étage bourgeois. C’est d’abord dans cette perspective-là que les couches les plus aisées envisageront la politique sanitaire : protéger les plus modestes pour se prémunir à l’heure où il n’est plus question de bouter les lépreux hors de la cité - comme c’était le cas au Moyen Âge.

Peu après, aux alentours de 1910, toutes les grandes villes européennes seront désormais dotées d’un réseau d’assainissement, en général articulé autour de canalisations produites par des usines de céramique en plein boum de la deuxième révolution industrielle. Ce sera la fin des épidémies de choléra, et le début de la généralisation de la faïence dans les salles de bain.

Coïncidence du calendrier, le sociologue Johan Goudsblom est décédé, le 17 mars 2020, le jour où paraissait en ligne cet article, à l'âge de 87 ans.