Liban : reconstruire le port de Beyrouth

"Le geste", sculpture en acier de 25 mètres de haut de l'artiste libanais Nadim Karam réalisée avec des débris résultant de l'explosion dans le port de Beyrouth. Photo du 28 juillet 2021.
"Le geste", sculpture en acier de 25 mètres de haut de l'artiste libanais Nadim Karam réalisée avec des débris résultant de l'explosion dans le port de Beyrouth. Photo du 28 juillet 2021.

Youssef Tohmé : "À Beyrouth, il faut des lieux d'écoute, de silence"

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Liban : reconstruire le port de Beyrouth

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Le 4 août 2020, le port de Beyrouth et les quartiers avoisinant étaient ravagés par une énorme explosion liée à un stock de nitrate d’ammonium entreposé depuis des années. Un an plus tard, plusieurs projets de reconstruction sont sur la table.

L’image de l’explosion du port de Beyrouth et de l’onde de choc qui s’est ensuite propagée dans la capitale libanaise a fait le tour du monde. Une scène d’apocalypse qui rappelle les explosions nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki en 1945.

Un an plus tard, plus de 20 000 tonnes de débris divers ont été triés puis évacués de la zone portuaire. Le silo à grain, éventré par l’explosion, est toujours à moitié debout, symbole figé de la catastrophe. 

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Une entreprise française, Recygroup, vient d’entamer le recyclage des milliers de tonnes de grains, laissés à l’abandon depuis le 4 août 2020. Un tamis industriel a été installé sur place pour séparer le blé de l’acier et du béton.

Près du quai n°9, épicentre de l’explosion, les épaves de deux navires sont encore visibles. L’activité de déchargement des conteneurs a repris, mais le port de Beyrouth a un besoin vital de réhabilitation et de modernisation. 80% des biens et marchandises importés au Liban passent par ses grues et entrepôts.

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Plusieurs projets sur la table

Plusieurs projets sont d’ores et déjà sur la table. Car la reconstruction du port de Beyrouth et des quartiers avoisinant suscite les convoitises locales et internationales, où se mêlent intérêts commerciaux et géopolitiques.

Le 9 avril 2021, un consortium de compagnies maritimes allemandes, dont Hamburg Port Consulting, a dévoilé un ambitieux projet de 30 milliards de dollars sur 20 ans pour reconstruire les infrastructures portuaires et réaménager les quartiers adjacents (La Quarantaine, Gemmayzeh, Mar Mikhaïl, Saifi, Sursok, Zokat al-Blat, etc.), très endommagés par l’explosion du 4 août.

Le projet allemand prévoit des logements sociaux, des espaces et l’aménagement de plages. Les Chinois, les Russes et les Turcs semblent aussi intéressés par la reconstruction du port.

Côté français, le géant maritime CMA-CGM, dont le siège est à Marseille, est aussi sur la ligne de départ. Le PDG franco-libanais du groupe, Rodolphe Saadé, avait accompagné Emmanuel Macron lors de sa deuxième visite au Liban après l’explosion, le 1er septembre 2020.

L’idée de CMA-CGM est d’élargir et de moderniser les infrastructures portuaires, qui occupent actuellement une superficie d’1,2 million de m², pour créer "un smart port", un port intelligent pour accélérer le déchargement et le transit des conteneurs.

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Une reconstruction semée d’embuches

Le coût du projet CMA-CGM est estimé entre 400 et 600 millions de dollars pour les deux premières phases. Une délégation du MEDEF, sous l’égide de sa « task force ville durable » s’est rendue à Beyrouth pour étudier le chantier de la reconstruction du port et des quartiers avoisinant.

Mais les obstacles sont nombreux, comme l’a souligné Gérard Wolf, le chef de la délégation du MEDEF qui pointe du doigt la nécessité d’appels d’offre transparents, ce qui nécessite une petite révolution au Liban. Et puis surtout, souligne-t-il, "o_n ne peut pas réparer les quais sans réparer la ville."_

Localement des entreprises libanaises se mobilisent aussi. Le président du syndicat des entrepreneurs des travaux publics, Maroun Helou, et le président sortant de l’opérateur du terminal conteneur de Tripoli, Antoine Amatoury, veulent reconstruire le port sur trois ans en sollicitant des compagnies locales plutôt que des sociétés étrangères. L’idée étant d’éviter un endettement supplémentaire.

A ce stade, aucun appel d’offres n’a encore été lancé par le Comité de gestion et d’exploitation du port de Beyrouth (GEPB). Les autorités portuaires planchent sur un plan d'action qui, à terme, sera transmis au Conseil des ministres. Il faudra aussi toiletter le statut hybride du port, aujourd’hui archaïque : sur le plan administratif, il n’est ni une entreprise publique ni une société privée.

Pour cela, il faut attendre la formation du cabinet par Najib Mikati, le nouveau Premier ministre désigné pour constituer la nouvelle équipe gouvernementale, sans parler du calendrier électoral 2022 très chargé, avec trois scrutins programmés (municipales, législatives et présidentielle).

Après la guerre civile, une pluie de pétrodollars sur Beyrouth

Après la guerre civile (1975-1990), Beyrouth avait été reconstruite sous la houlette de Rafic Hariri. A l’époque, le Premier ministre libanais voulait faire du centre-ville en ruine un Monte-Carlo oriental, comme pour renouer avec la période dorée des années soixante.

Des tours de verre ont poussé sur le front de mer et une marina est sortie de terre au niveau de la baie du St Georges. Depuis, les riches Libanais et les Arabes du Golfe amarrent leurs luxueux bateaux à ses pontons et refont le monde en parlant business au restaurant du Yacht Club.

En quelques années, le centre-ville de la capitale libanaise a fait peau neuve, à coup de pétrodollars et d’endettement, mais pas forcément dans l’intérêt de la majorité des habitants qui y vivaient avant-guerre.

Ceux-ci ont déserté le centre pour des quartiers plus excentrés ou ont émigré à l’étranger. Leurs titres de propriété ont été rachetés pour une bouchée de pain par Solidere, la société immobilière créée par Rafi Hariri.

La mixité sociale et les petits commerces ont disparu au profit de magasins de luxe, comme en témoignent les nouveaux souks de Beyrouth, immense galerie marchande d’enseignes internationales, dessinée par l’architecte irako-britannique Zaha Hadid.

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Éviter les erreurs du passé

Aujourd’hui, beaucoup de Libanais ne veulent pas la réédition des erreurs du passé. Les habitants des quartiers dévastés par l’explosion du port rejettent une future reconstruction fondée sur la spéculation immobilière.

Anticipant le danger, une circulaire gouvernementale a interdit la vente des bâtiments à caractère traditionnel et historique listés par la Direction générale des antiquités (DGA) sans accord du ministère de la Culture, pendant toute la période de reconstruction.

Vivant à cheval entre la France où il a conçu le réaménagement du quartier de Brazza Nord à Bordeaux et son pays natal, Youssef Tohmé fait partie des architectes libanais de la nouvelle génération. Le 4 août 2020, il n’était pas à Beyrouth. Mais les bureaux de son agence situés à la Quarantaine à deux pas du port, ont été endommagés.

Pour Youssef Tohmé, cette tragédie symbolise la faillite politique du pays. "Pourquoi en sommes-nous arrivés là ?" s’interroge-t-il. "Il faut prendre du temps avant de reconstruire". 

La nature dans la jungle urbaine

Car pour lui, le deuil du drame n’est pas encore achevé. "Reconstruire ne doit pas être une fuite en avant, explique l’architecte franco-libanais. Il faut écouter les lieux et les habitants. Car l’urbain, c’est d’abord une représentation sociale, psychologique, philosophique d’un peuple."

Quels horizons faut-il tracer pour faire renaître Beyrouth ? Youssef Tohmé suggère des lieux de silence, des accès à la mer et de la végétation au cœur de la jungle urbaine beyrouthine. 

"La nature peut rassembler les diversités parce qu’elle se situe au-dessus des codes sociaux et politiques. Un arbre est juste là, il n’a rien à prouver," souligne l’architecte franco-libanais. "Creuser, plutôt que remplir, permet d’amener le lien et le silence, conclut Youssef Tohmé. L’architecture, en ce sens, est un recommencement, un tableau déjà chargé." 

Bref, construire des lieux apaisant et inspirant dans les interstices d’un tissu urbain marqué par une histoire libanaise sanglante et chaotique. Et penser, pour une fois, aux habitants qui constituent l'âme de la ville.

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