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Liban : un ancien haut-fonctionnaire raconte la corruption au cœur du pouvoir

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Pour Alain Bifani, ex-directeur général du ministère des Finances libanais, il faut "commencer à nettoyer les écuries d’Augias".
Pour Alain Bifani, ex-directeur général du ministère des Finances libanais, il faut "commencer à nettoyer les écuries d’Augias".
© Radio France - Christian Chesnot

Entretien. En poste depuis 2000, Alain Bifani, numéro 2 du ministère des Finances libanais, a démissionné avec fracas le 29 juin 2020, alors qu’il faisait partie de l’équipe de négociation avec le FMI. Il revient sur son expérience passée au cœur de l’administration et esquisse des pistes de redressement.

Le Liban est plongé dans une crise financière sans précédent. Pour la première fois de son histoire, le pays est en défaut de paiement, la monnaie nationale a perdu 80 % de sa valeur et la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. À l’origine de cet effondrement économique, une oligarchie qui a dépouillé l’État de ses moyens financiers.

À 52 ans, Alain Bifani a renoncé fin juin à son poste de directeur général du ministère des Finances, plus d'un mois avant l'explosion qui a ravagé Beyrouth et la démission du gouvernement. Après vingt années dans l'administration, au beau milieu des négociations ouvertes avec le Fonds monétaire international (FMI), le haut fonctionnaire a jeté l'éponge. "Tout le monde allait dans le mauvais sens, abdiquait ses responsabilités", déplore-t-il.

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Il revient aujourd'hui sur son expérience passée au cœur de l’administration et livre quelques pistes pour que Liban remonte la pente.

À réécouter : Beyrouth, année zéro
L'Invité(e) des Matins d'été
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Pourquoi avoir démissionné après vingt ans au sein de la machine administrative libanaise ?

Vingt ans au sein de l’administration oui, mais pas de la machine administrative. Parce que justement, il n’y avait pas de machine ! L’administration libanaise a été réduite à ce que des individus faisaient chacun de leur côté.

On a essayé de faire un maximum. Il y a eu des moments de succès. On a reconstitué des comptes financiers, on a mis en place un système fiscal qui marche à peu près convenablement. Evidemment, nous sommes loin d’avoir fini.

Ces derniers mois, il aurait fallu prendre un virage, c’est-à-dire embarquer le pays dans un système nouveau. Je me suis alors rendu compte que le nouveau système risquait d’être encore pire que celui qui avait été mis en place au début des années 1990.

Je me suis battu pendant un moment pour que cela aille dans le bon sens. Lorsque j’ai vu que tout le monde allait dans le mauvais sens, abdiquait ses responsabilités devant les puissances – ou ce que j’appelle la pieuvre politico-financière qui a fait mainmise sur le Liban –, j’ai décidé de quitter mes fonctions.

J’ai pensé qu’il fallait dénoncer cela, à haute voix, expliquer aux Libanais ce qui se préparait pour eux.

Concrètement, sur quels dossiers précis vous êtes-vous "cassé les dents" ?

Sur le programme du gouvernement pour répondre à la crise et sur la collaboration avec le FMI et la communauté internationale.

J’avais contribué à mettre en place un plan de redressement qui consistait à faire payer ceux qui ont le plus profité du système, c’est-à-dire les délinquants financiers qui ont géré le pays, les gens qui ont profité de montants faramineux payés par ce que l’on a appelé les "ingénieries financières" de la Banque centrale du Liban, et également une certaine caste de financiers et de banquiers qui ont accumulé des dizaines de milliards de profits pendant des années.

Je pensais que la moindre des choses était que ceux qui ont profité du système soient les premiers à contribuer et pas qu’ils soient les plus protégés. Ce sont pourtant ceux qui ont balancé toutes les pertes accumulées au sein de la banque centrale et du système bancaire sur le malheureux déposant, le plus démuni, sur le citoyen lambda.

Cela voulait dire, en clair, qu’il y avait deux programmes concurrents : celui qui consistait à faire payer ceux qui avaient profité du système, et, à l'inverse, celui qui, une fois de plus, consistait à augmenter les inégalités, à écraser le citoyen et à permettre à cette caste de quelques centaines de personnes de continuer à concentrer toutes les richesses et les revenus entre ses mains.

Il y a un élément clé du système : la Banque centrale, qui est presque la boîte noire du système politico-financier au Liban…

C’est exactement pour cela que le gouvernement libanais a demandé un audit de la Banque centrale. Une initiative assez inédite dans les annales. 

Qu’il s’agisse de la Banque centrale ou d’autres entités de l’État libanais, nous avons un grand nombre de boîtes noires qu’il va falloir maintenant complètement démanteler.

Le siège ravagé d'Électricité du Liban, symbole de l'incurie politique, incapable de fournir aux Libanais de l'énergie plus de quelques heures par jour.
Le siège ravagé d'Électricité du Liban, symbole de l'incurie politique, incapable de fournir aux Libanais de l'énergie plus de quelques heures par jour.
© Radio France - Nathanael Charbonnier

Par exemple la compagnie publique Électricité du Liban (EDL) ?

Oui, comme tous ces organismes qui ont été créés au début des années 1990 pour satisfaire les uns et les autres, pour que le partage du gâteau se fasse entre les caciques du système, sur le dos du contribuable, avec l’argent public.

Il y a un paradoxe : les Libanais pestent contre l’État, mais celui-ci est pléthorique, il est même le premier employeur du pays…

Il y a un vrai problème de définition de l’État au Liban. La dernière période nous a montré combien les gens jouaient là-dessus. Les caciques du système disent : l’État est responsable, donc il faut prendre les actifs publics. C’est absolument ridicule. Les actifs publics appartiennent aux citoyens. Et lorsque l’État est responsable, il faut chercher le responsable au sein de l’État !

S’il y a bien des actifs à récupérer, ce sont probablement ceux qu’ont subtilisé des politiciens. C’est à eux qu’il faut demander des comptes.

On a focalisé la haine contre quelque chose de totalement flou qui s’appelle l’État, alors qu’en réalité, on n’a jamais bâti cet État !

Existe-t-il des moyens concrets pour récupérer tout ou partie de l’argent dilapidé ?

Non seulement il y a des moyens, mais ce sont des moyens excessivement simples. Ce qui manque, c’est la volonté.

On peut savoir qui a profité des taux d’intérêts excessifs pendant les périodes d’"ingénierie financière", on peut aussi retracer ce qui a été pris dans des opérations suspectes, qu’il faut absolument mettre au clair. Il faut "tracer" l’argent, comme les procédures le permettent. Il faut agir en collaboration avec les États qui ont vu passer cet argent. Ensuite, il y a des procédures judiciaires claires pour récupérer les fonds.

On pourra toujours arguer que cela prend du temps. Pour moi, peu importe si c’est long, car c’est nécessaire.

Emmanuel Macron a évoqué la possibilité de sanctions. Selon vous, est-ce un moyen qui pourrait être utile et efficace ?

La logique derrière les sanctions est tout à fait claire. Lorsque nous sommes un État qui attire de l’argent de l’étranger, qui sollicite des aides, il est tout à fait normal que ceux qui procurent ces aides se demandent où va l’argent. Donc, lorsqu’ils se rendent compte que l’argent, qui est censé soutenir un peuple et un pays, va dans les poches de certains, il est tout à fait normal que les donateurs s’en prennent à eux.

La logique de sanctions n’est pas choquante du tout.

Depuis octobre 2019, les Libanais sont dans la rue pour dénoncer la corruption des élites après le blocage du système bancaire. Ils l'ont répété à Emmanuel Macron lors de sa visite à Beyrouth.
Depuis octobre 2019, les Libanais sont dans la rue pour dénoncer la corruption des élites après le blocage du système bancaire. Ils l'ont répété à Emmanuel Macron lors de sa visite à Beyrouth.
© Radio France - Nathanael Charbonnier

A-t-on une idée du volume financier qui s’est évaporé à l’étranger depuis le mouvement populaire d’octobre 2019 ?

Il y a un mois ou deux, j’estimais l’évasion à 6 milliards de dollars. Ce qui signifie que des gens ont suffisamment d’influence dans le système pour que, à un moment où tous leurs compatriotes se retrouvent dans l’incapacité de retirer leurs dollars des banques, ces privilégiés soient capables de sortir des millions, voire des dizaines ou des centaines de millions, à l’étranger. 

Comment se fait-il que certaines personnes influentes puissent sortir leur fortune quand on ne permet pas aux Libanais d’accéder à leur argent déposé dans les banques ?

Selon vous, quel est le dossier à traiter en urgence ?

Il y a des urgences partout, mais la première, c’est de faire comprendre à tout le monde qu’un système vertueux se met en place.

Les gens doivent sentir que la justice ne s’arrête plus à un certain niveau, qu’elle est capable de remonter jusqu’au plus haut de la pyramide.

La deuxième urgence est de montrer que l’État est sérieux dans ces affaires-là et que cela va aller crescendo. Peu à peu, avec cette montée en puissance d’une meilleure gouvernance, on pourra régler pratiquement toutes les affaires en suspens. 

Évidemment, la Banque centrale est une urgence, tout comme la compagnie Électricité du Liban, compte tenu de son poids dans les finances publiques. En s’attaquant à tous ces dossiers, on pourra commencer à nettoyer les écuries d’Augias.

LIRE AUSSI (en anglais) : Lebanon’s Offshore Governor