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"Libé" en danger

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Une du samedi 8 février et dimanche 9 février 2014
Une du samedi 8 février et dimanche 9 février 2014

Chutes des ventes record pour un quotidien national largement subventionné, ligne éditoriale contestée, tournant numérique hésitant, crise de gouvernance qui vient d'aboutir au départ de Nicolas Demorand et extrêmes tensions entre salariés et actionnaires, le quotidien vit des 40 ans déterminants.

"Libération" vient sûrement de vivre la pire semaine de son histoire.

Tout commence par une journée explosive, vendredi dernier. Le journal est absent des kiosques, en grève en vue "d’un vrai plan de développement, qui passe par une restructuration pérenne de l’entreprise, et un projet éditorial ambitieux qui réponde aux attentes de ses lecteurs".

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C'est ce même jour qu'est révélé le nouveau projet des actionnaires. Alors que le titre a vu sa diffusion baisser de 15% l'an dernier selon l'OJD, et ses abonnements numériques stagner, "Il inscrirait Libération, non plus comme un seul éditeur de presse papier, mais comme un réseau social, créateur de contenus, monétisable sur une large palette de supports multimédias (print, vidéo, TV, digital, forums, événements, radio, etc.)".

Avec des baisses de salaires et un déménagement de la rédaction pour pouvoir transformer le siège parisien de la rue Béranger en : "espace culturel et de conférence comportant un plateau télé, un studio radio, une newsroom digital, un restaurant, un bar, un incubateur de start-up, bref un lieu d’échange ouvert et accessible à tous, journalistes, artistes, écrivains, philosophes, politiques, designers, etc." Avec l'aide de Philippe Starck et dans l'esprit d'un café de "Flore du XXIe siècle".

Bénédicte Robin détaille la volonté de ceux qui ne veulent plus perdre de l'argent, confrontés à 1 million d'euros de pertes l'an dernier pour 55 millions de chiffre d'affaires. Malgré 6 millions d'aides directes de l'Etat :

Le nouveau projet des actionnaires de Libération

1 min

Et visite du lieu au coeur des débats, aujourd'hui surnommé "la vis", avec Emmanuel Leclère (13/2) :

Au siège de Libération, rue Béranger, à Paris

3 min

La marque "Libé" en question

Tollé dans la rédaction. Elle répliquera par la Une ci-dessus et en multipliant les canaux d'expressions : Twitter, Facebook, Tumblr. Elle tient depuis des pages "Nous sommes un journal", pour relayer son combat, soutenu par une soixantaine d'artistes.

Dans l'antre de Libération, en février 2014
Dans l'antre de Libération, en février 2014
© Radio France - Emmanuel Leclère

D'autant qu'un courriel du principal actionnaire révélé par BFM Business ajoutera de l'huile sur le feu. Dans ces quelques lignes datées de vendredi, Bruno Ledoux écrit notamment aux autres actionnaires et à Nicolas Demorand, alors coprésident du directoire : "Je veux les rendre ringards tous ces esprits étriqués et tirer un coup d'avance, un coup cash, où tout est dit, y compris le projet sur l'immeuble [...] Je pense qu'il faut prendre […] à témoin tous les Français, qui raquent pour ces mecs, pour que tout le monde comprenne bien l'enjeu qui se joue actuellement... D'un côté, la faillite, de l'autre côté, une autre vision..."

La guerre est ouverte. Mais certains font entendre leur différence, comme Philippe Gavi, membre de l'équipe fondatrice et grande signature du quotidien. Dans L'Express, il déclare qu'"il y a bien longtemps que Libé n'est plus une marque". Et ajoute qu'au fil des formules, le journal s'est "appauvri, égaré, dévoyé", s'éloignant de ce qui constituait son ADN.

Interrogé par Bénédicte Robin, l'historien des médias Patrick Eveno avance justement un double déficit : d'abonnés et de rédactionnel, lié aux économies répétées (10/02) :

"Le gros problème de Libération, c'est qu'ils ont très peu d'abonnés, or ce qui marche actuellement, c'est de convertir les anciens abonnés papier au numérique."

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Cette situation du titre lancé notamment par Sartre préoccupe beaucoup de politiques, en particulier à gauche bien sûr. Comme a pu le constater Stéphane Robert :

Les politiques face aux difficultés de Libération

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Le départ de Nicolas Demorand

Nicolas Demorand
Nicolas Demorand
© Radio France

Epilogue très provisoire du durcissement de ce conflit : jeudi, Nicolas Demorand annonce sa démission et s'explique dans les colonnes du Monde et sur Canal Plus. Arrivé en mars 2011, il dit partir pour "débloquer la situation, avec "le soutien plein et entier des actionnaires". Mais il a cumulé quatre motions de défiance de sa rédaction et n'en était déjà plus le directeur depuis juin.

Accusé maintes fois d'avoir été trop absent, il explique avoir "passer son temps à chercher de l'argent pour faire les fins de mois, payer les salaires et les fournisseurs, et parfois embaucher des journalistes". Et d'avancer le blocage stratégique du multisupport, là où selon lui "la rédaction papier ne produit en moyenne que 0,1 article par semaine et par journaliste pour le site". Précisions d'Emmanuel Leclère (13/02) :

La rédaction se dit alors soulagée mais toujours aussi inquiète pour l'avenir, d'autant que Mediapart vient de publier une enquête sur les montages financiers de Bruno Ledoux, leur interlocuteur. Reportage à Libération jeudi après-midi d'Emmanuel Leclère :

Pour éviter un dépôt de bilan surgit désormais l'idée d'une médiation. Jean Quatremer, le correspondant à Bruxelles de "Libération" a suggéré le nom de Daniel Cohn-Bendit. Jean Quatremer qui a lui aussi fait entendre sa différence, à propos du journal proposé aux lecteurs et du numérique à "Libé" : sur Canal Plus, en déclarant "je suis un réseau social" et sur Twitter avec un confrère.

Deux spécialistes des médias, Jean-Marie Charon et Gilles Bruno, en appellent eux ce samedi à une médiation de l'Etat par l'intermédiaire de la ministre de la Communication. Aurélie Filippetti qui a déclaré travailler avec le Comité interministériel de restructuration industrielle (Ciri) "pour essayer d'accompagner ce journal auquel évidemment nous tenons tous". Bruno Ledoux, lui, a dit avoir demandé un prêt à Bercy.

Vue de Paris depuis le toit de Libération, en février 2014
Vue de Paris depuis le toit de Libération, en février 2014
© Radio France - Emmanuel Leclère