Le chat, icône libertaire

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Libertaire, anarchiste, anticonformiste... Le chat, miroir politique de l'homme

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À la fois anticonformiste et attendrissant, le chat est l’animal de prédilection des dessinateurs. Voici comment cet éternel rebelle est devenu une icône libertaire, en partie avec la bande dessinée.

Créature indépendante, facétieuse, le chat est le miroir politique de l’homme. Poil à gratter anticonformiste, il est aussi un fin observateur du royaume des humains. Le félin est devenu l’animal préféré des dessinateurs de BD, charriant avec lui un idéal libertaire et anarchiste.

Nadia Khiari, dessinatrice de Willis from Tunis : "C’est bien Siné qui disait : 'Je préfère les chats aux chiens, parce qu’il n’y a pas de chat policier.'"

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Pour Didier Pasamonik, directeur du site Actuabd, "le chat cumule à la fois le côté affectif et en même temps, le côté un peu frondeur, et ça se retrouve dans la création depuis le Chat botté, depuis le chat d’Alice au pays des merveilles, qui se traduit par un grand sourire.”

Animal maléfique, diabolisé par le christianisme médiéval et persécuté, le chat a longtemps été perçu comme un animal solitaire, nocturne, peu fiable. Hormis le Chat Botté rusé, beau-parleur, le félin apparaît peu dans les récits.

Philippe Delisle, historien : "Les choses changent au XIXe siècle, avec notamment le romantisme qui va revenir à l’individu à l’esprit rebelle et le chat apparaît comme l'animal romantique, c’est-à-dire il est fin, intelligent, rebelle et autonome."

Le chat n’est pas un animal de la littérature, c’est un animal du dessin et c’est dans les premiers comic strips au XXe siècle qu’il dévoile son charme anticonformiste. A partir de 1913, il apparaît dans Krazy Kat, œuvre loufoque teintée de surréalisme.

Philippe Delisle, historien : "C’est des dizaines, des centaines de planches avec toujours la même histoire : une petite souris qui lance une brique sur un chat et le chat interprète ça comme une preuve d’amour."

Un animal très "bédégénique"

Krazy Kat ouvre la voie à toute une série de chats rebelles et désinhibés. Si le félin connaît un tel succès en dessin, c’est parce qu’il est facile à esquisser et immédiatement identifiable.  

Philippe Delisle, historien : "Il y a une agilité, des postures qui, pour celui qui aime dessiner le mouvement, sont particulièrement intéressantes. L'animal est tout à fait plastique et puis pour tout ce qui va être la part jeunesse de la BD, évidemment, il y a tout ce côté charmant, en lien avec les jouets, les animaux en peluche, l’animal de compagnie, etc.

Élément comique et attendrissant, le chat en dessin cache souvent une satire sociale : Bill the Cat, le chat de Bloom County qui tourne parfois en dérision la droite conservatrice américaine, les traits d’esprits caustiques du Chat de Geluck, les frasques du chat de Gaston Lagaffe.

Philippe Delisle, historien : "Il y a presqu’une dimension politique parce que notamment l’une des actions privilégiées du chat de Gaston, ça va être de s’en prendre à Mr de Mesmaeker qui incarne le gros patron peu sympathique qui vient faire signer les contrats, alors on ne sait pas ce que c’est que ces contrats mais on se doute qu’on est dans l’ordre capitaliste, chez Dupuy, et le chat va à plusieurs reprises griffer, déchirer, manger les contrats."

De la sauvagerie politique

Mais ce côté indomptable et indépendant peut être accentué jusqu'à en faire un animal sauvage et cruel.

Dans Maus, Art Spiegelman transpose la barbarie nazie dans le règne animal, faisant des chats les bourreaux allemands et des souris leurs victimes juives.

Didier Pasamonik : "C’est une héraldique, c'est-à-dire que le chat a une signification qui est symbolique. C’est un être malfaisant qui joue avec ses victimes, il les extermine en les faisant souffrir auparavant."

À réécouter : Une perfection ce chat
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Au contraire, pour d’autres dessinateurs, cette indépendance est surtout une indépendance d'esprit. C'est le cas de Joann Sfar qui fait de son matou un compagnon philosophe et libre-penseur. Il joue le rôle de la conscience de l’homme et le met face à ses contradictions.  

Présent dans les recoins mal famés de nos villes, il contemple aussi les bouleversements sociaux, comme Willis from Tunis qui documente l’évolution de la société tunisienne depuis les printemps arabes.

Un observateur attentif des humains

Nadia Khiari, dessinatrice de Willis from Tunis : "J’ai utilisé ce chat un peu comme La Fontaine avec ses animaux dans les fables. C’est un moyen de faire passer des messages plus facilement que si c’était des humains, de contourner la censure, peut-être un moyen d’adoucir aussi le message qu’on veut faire passer. Le chat, c'est avant tout la désobéissance. Ce n'est pas le chat domestiqué qui m’intéresse, c’est le chat de gouttière qui traîne dans les rues et qui se débrouille comme il peut.”

C’est ce chat farouche au poil hérissé qui est utilisé comme symbole de contestation par des groupes anarchistes, depuis le début du XXe siècle.

Où qu’il soit, le chat reste le maître des lieux, comme le signifie l'artiste Thoma Vuille avec ses dessins de chat orange au grand sourire sur les façades d'immeubles, comme une manière de revendiquer une appropriation de l’espace public par le collectif et de rappeler que le félin n'appartient à personne. Ces dessins sont immortalisés dans le documentaire de Chris Marker, Chats perchés, sorti en 2004. Le même Chris Marker qui disait que "jamais un chat n'est du côté du pouvoir." 

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