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Libraires indépendants face à la crise : un combat pour la bibliodiversité !

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La librairie "Les Volcans", à Clermont-Ferrand, a rouvert ses portes le 11 mai 2020.
La librairie "Les Volcans", à Clermont-Ferrand, a rouvert ses portes le 11 mai 2020.
© Radio France - Benoît Bouscarel

La réouverture des 3 300 librairies indépendantes de France, la semaine dernière, aura redonné le sourire aux 12 000 salariés de la profession et à leurs clients. Mais passé le moment des retrouvailles, le secteur, avec toute la chaîne du livre, doit faire face à un avenir qui s'annonce compliqué.

Comment les librairies indépendantes vivent leur réouverture et envisagent leur avenir ? Tour d'horizon, notamment en Pays de la Loire et à Clermont-Ferrand, au lendemain d'un appel d'un collectif de 625 auteurs, éditeurs, libraires. Dans une tribune publiée dans Le Monde et intitulée " Monsieur le président de la République, n’oubliez pas le livre !", ils demandent à Emmanuel Macron un plan de relance pour la filière, étrangement absente des annonces faites, le 6 mai, par le chef de l’Etat. Les signataires, dont le prix Nobel Patrick Modiano, l'éditeur Antoine Gallimard réclament des mesures d'urgence "avant l'été". Le ministre de la Culture, Franck Riester, a annoncé vendredi sur son  compte Twitter qu'il travaillait avec le ministre de l'Économie "à un plan de soutien de la chaîne du livre en concertation avec l'ensemble des professionnels de la filière", avec des mesures "à la fin de la semaine prochaine".

Des fidèles toujours présents, mais...

La réouverture à l’occasion du déconfinement, Christel Rafstedt l’a vécue comme une petite rentrée de septembre, "avec tout ce que ça a d’étrange, évidemment, en plein mois de mai". Sa librairie "Le livre dans la théière", à Rocheservière, en Vendée, a fait le plein de clients heureux et pressés de retrouver rayonnages, livres et conseils. Les paniers moyens d’achat ont été si importants dans les premiers jours, qu’à la réflexion, "c’était même quasiment Noël !"

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Également présidente de l'Alip, l’association des libraires indépendants de la région Pays de la Loire, Christel Rafstedt témoigne des mesures de protection sanitaire globalement bien acceptées par les clients. Masques obligatoires, plexiglas, distanciation : toutes les précautions sont prises “parce qu’on sait bien que les livres ne sont pas stériles, et tant mieux d'ailleurs, ajoute-t-elle dans un sourire, je préfère qu’ils soient féconds". Hors de question de priver les clients du plaisir de flâner, de toucher, de feuilleter : gel à l'entrée, gel à la sortie. 

À l’échelle de la région, les premières réactions des libraires sont à l’avenant de celles des clients : eux aussi sont heureux de revenir au travail, de retrouver leurs fidèles, indique Christel Rafstedt.

La première réaction est un sentiment de bonheur, car les clients sont là. Les clients habituels bien sûr, ce qui ne nous étonne pas, parce qu’on a maintenu des liens très forts avec eux - c’est particulièrement vrai en milieu rural, comme ici à Rocheservière - je suis allée livrer moi-même quelques clients pendant le confinement. Mais depuis la semaine dernière, nous rencontrons aussi de nouveaux clients, qui nous disent de manière spontanée qu’ils veulent désormais consommer autrement, venir nous voir pour acheter local. Depuis le début de la crise, ils voient différemment l'achat en ligne, et semblent intéressés par ce que peut leur amener le commerce de proximité.

Dans la région Pays de la Loire ces dernières années, le solde d'ouverture de librairies est largement positif. Christel Rafstedt compte 14 librairies de plus qu'il y a 7 ans. "De petits espaces de vente le plus souvent, dans des zones très rurales, ou dans des quartiers". Un phénomène observé ailleurs dans le monde, notamment aux Etats-Unis depuis quelques années, et qui pourrait s'expliquer par une volonté de résistance au géant Amazon et aux sites de vente en ligne. La librairie indépendante serait-elle donc un bon témoin de l'évolution des modes de consommation ? Guillaume Husson, le délégué général du Syndicat de la Librairie Française, en est persuadé :

La crise que nous sommes en train de vivre aura un effet accélérateur sur les évolutions du rapport à la consommation, et notamment sur la consommation du livre. Nous réfléchissons depuis longtemps à cette évolution, et en tant que libraires indépendants, nous nous inscrivons pleinement dans l'achat de proximité. Mais c'est aussi un autre rapport au temps que nous proposons. Dans une librairie, il y a des nouveautés bien sûr, mais aussi un fonds, qui est exploité sur le long terme, parfois sur le très long terme, par les libraires. Exploiter ce fonds, c’est aussi démontrer une autre relation au temps, et je crois qu'en tant que libraires, nous savons promouvoir un mode de consommation plus lent et plus responsable, plus citoyen, qui colle parfaitement avec les aspirations du moment.

"La bonne façon de faire face n'était pas écrite dans les livres !"

C'est au titre de cet engagement citoyen que le SNL a pris la décision, le 19 mars, d'appeler à la fermeture des librairies pour faire face aux défis soulevés par la crise sanitaire. Une décision qui a pu provoquer une polémique, alors que Bruno Le Maire, ministre de l'Économie puis son collègue de la Culture Franck Riester disaient ne pas exclure les réouvertures de librairies… qui finalement n’auront eu lieu que de manière très exceptionnelle. 

Les librairies sont des commerces, certes, mais ce ne sont pas seulement des commerces. C’est cette dimension supplémentaire que nous avons collectivement exprimé pendant le confinement, avant de penser à nos intérêts économiques à court terme. Car ça n’a pas fait débat au début du confinement : nous étions tous dans une ambiance de mobilisation générale autour de l'exigence sanitaire, et dans un moment de soutien aux professionnels de santé. La librairie indépendante a voulu se montrer respectueuse des directives gouvernementales, dans un état d'esprit citoyen. Ça a bien sûr été un crève-cœur pour les libraires, mais aussi surprenant que ça puisse paraître, dans leur immense majorité, ils préféraient ne pas ouvrir. 

Une décision que Martine Lebeau assume pleinement. À la tête de la coopérative (Scop) qui gère la librairie "Les Volcans", à Clermont-Ferrand depuis 2014, elle ne regrette absolument pas d'avoir fait le choix de la fermeture totale. 

Nous sommes une profession très solidaire. Pendant le confinement, le SNL et notre association de libraires indépendants en Auvergne ont été très présents, dans un dialogue permanent. C'était d'autant plus important que la bonne façon de faire face à cette crise n'était pas écrite dans les livres ! De l'avis de tous, il n'était pas question de mettre nos professionnels en danger. Mettre en place un système "click and collect" était autorisé dès le début, mais ça aurait mobilisé du monde en magasin, à un moment où personne ne savait où trouver des masques, des visières ou du gel hydroalcoolique. Nous n'avions à ce moment là aucune protection à fournir à nos salariés ! Certaines personnes, parmi nos clients ou chez les distributeurs, n'ont peut-être pas compris, mais ce sont bien nous, les libraires, qui avons insisté pour ne pas ouvrir.

Fermer boutique, c'est aussi ce qui a permis aux libraires de bénéficier des mesures de soutien au travail partiel, et c'est ainsi que la librairie "Les Volcans", qui compte 42 salariés, parmi lesquels 22 sont associés dans la Scop, n'a pas eu à mettre en place la moindre mesure sociale, malgré les 850 000 euros de pertes cumulées pendant les deux mois de fermeture. Sur un chiffre d'affaires moyen tournant autour de 7 millions d'euros, le manque à gagner est très important, mais il aurait pu être bien plus gros encore si la fermeture avait eu lieu en septembre, ou pire, à l'approche des fêtes - autre raison qui incite à éviter à tout prix le déclenchement d'une deuxième vague de l'épidémie. Heureusement pour "Les Volcans", la clôture de l'exercice, au 31 mars, va permettre d'absorber la perte à cheval sur deux exercices comptables. Pour le reste, ce sera aux banques de jouer.

Nous allons faire un prêt, et je suis assez optimiste sur le fait que nos banques nous suivront, explique Martine Lebeau. Avec 1 700 mètres carrés de surface de vente, notre histoire et notre expérience, nous avons les reins solides. Par ailleurs, depuis 2014 nous avons largement démontré que la force de la coopérative, par l'engagement de ses salariés-associés, permet de déplacer des montagnes quand il le faut. Les défis que nous avons affronté il y a six ans après la vente et la fermeture de la librairie par le groupe Chapitre étaient aussi très grands, mais nous nous en sommes sortis. Aujourd'hui, nous avons un taux de rentabilité de 3%, que nous espérons faire remonter encore dans les années à venir.

Martine Lebeau, à droite, gérante de la Librairie Les Volcans, à Clermont-Ferrand
Martine Lebeau, à droite, gérante de la Librairie Les Volcans, à Clermont-Ferrand
© Radio France - Benoît Bouscarel

Deux "murs de dette" approchent

Tous les indépendants ne sont pas si bien lotis. Pour une petite librairie, le taux de rentabilité moyen tourne plutôt autour de 1%, d'après les chiffres du SNL. À ce rythme, il faut des années avant de pouvoir constituer une trésorerie permettant de voir venir. Or au niveau national, la baisse globale de chiffre d'affaires pour le secteur de la librairie indépendante est de 90% sur les deux mois correspondant au confinement, et de 37% entre le 1er janvier et le 11 mai. Ce qui menace certains des 12 000 emplois du secteur, et qui inquiète fortement Guillaume Husson pour les mois à venir :

Je vois deux murs de dette approcher, qui pourraient être fatals à certains "petits" libraires. Le premier au mois de juin de cette année, au moment où il faudra payer les charges ou les factures dont on a pu négocier le report. Et le deuxième, au premier semestre 2021, quand il va falloir payer les achats faits à Noël, en vertu du principe de paiement des commandes aux distributeurs à "60 jours fin de mois". Pour ceux qui n'auront qu'une faible trésorerie dans les mois creux du début de l'année, ce sera très dur, et on peut craindre de la casse. Mais on craint surtout, de manière structurelle, pour l'avenir de la profession. Dans l'économie très contrainte de la librairie aujourd'hui, la seule variable d'ajustement, ce sont les salaires, qui sont honteusement faibles ! Le moins que l'on puisse dire, c'est que cette crise ne va pas nous aider à les faire progresser, ce qui serait pourtant urgent pour tenter d'assurer le renouvellement des générations de libraires.

Des libraires qui dépendent aussi de toute une chaîne du livre, fragilisée au niveau de chacun de ses maillons, même s'il est encore trop tôt pour disposer de données chiffrées sur les conséquences de la crise. Pour l'instant, l'urgence est au redémarrage, notamment du côté des auteurs, qui sont d'autant plus fragilisés qu'ils ne peuvent plus entrer en contact direct avec leur public, sur les salons ou dans les très nombreuses rencontres littéraires qui ont dû être annulés à travers toute la France. Du côté des maisons d'édition aussi - tout est lié - qui ont annulé ou reporté 18% des nouveautés prévues en 2020, et qui pour un quart d'entre elles anticipent une baisse de chiffre d'affaires de plus de 40% sur l'année, d'après un sondage interne réalisé par le Syndicat National de l'Edition. 

Cette déstabilisation de tout le secteur est d'autant plus sensible à l'échelle des territoires, où chaque acteur est très directement interdépendant. Emmanuelle Garcia est directrice de Mobilis, le pôle de coopération des acteurs du livre et de la lecture en Pays de la Loire :

Un autre maillon de la chaîne du livre est durement touché par cette crise, ce sont tous les prestataires indépendants, maquettistes, traducteurs, correcteurs, médiateurs. Tous ceux là ont l'herbe coupée sous le pied. Certes, de manière générale, les prestations qui avaient été commandées avant le confinement ont été payées, même celles qui n'ont pas pu être honorées. Mais après, que va-t-il se passer ? Et quid des événements littéraires, qui ne peuvent se tenir ? Tout cet écosystème, c'est celui de la bibliodiversité, et il est extrêmement important qu'il puisse continuer à vivre.

C'est probablement seulement à la rentrée de septembre que les différents acteurs de la filière, au centre desquels se situent les libraires indépendants, auront une idée précise des dégâts dûs au coronavirus. Heureusement, cette crise a pu avoir aussi parfois des conséquences vertueuses, ou donner l'occasion d'aborder différemment d'anciens enjeux. Les éditeurs indépendants des Pays de la Loire par exemple, qui sont durement touchés notamment en raison de l'arrêt des festivals, mutualisent en ce moment leurs efforts pour travailler sur des solutions informatiques de gestion des stocks, ou de traitement des droits d'auteurs. Autre exemple, donné par Emmanuelle Garcia : les libraires indépendants de Nantes ont mutualisé un service de livraison à vélo, dans la ville. 

'Dans le discours du président de la République sur la culture, je n'ai pas entendu le mot "livre"'

Parmi les solutions qu'il va falloir continuer à déployer dans les mois à venir figurent toutes celles liées au numérique, évidemment, notamment dans la relation au client à distance. Beaucoup ont déjà franchi le pas, et les libraires indépendants proposent déjà depuis plusieurs années un site permettant la vente en ligne et la géolocalisation. Mais beaucoup d'autres vont y venir, pour ne pas laisser le champ libre à Amazon et aux géants du commerce. Ainsi, l'ADIL fait savoir qu'en Pays de la Loire, les 31 librairies déjà inscrites sur le site des libraires indépendants pour bénéficier des outils de vente en ligne seront prochainement rejointes par trois nouvelles, qui ont décidé de franchir le pas à l'occasion de cette crise. Même mouvement pour "Les Volcans" à Clermont-Ferrand, qui ont tergiversé pendant six ans sur l'opportunité de la vente en ligne, avant finalement de se décider définitivement pendant le confinement. 

Pour Guillaume Husson, du SNL, cette prise en compte des enjeux d'avenir par les libraires eux-mêmes ne doit surtout pas masquer la responsabilité des pouvoirs publics dans le soutien à la librairie. Il demande la mise en place d'un fonds de soutien pour les libraires indépendants :

Sur les 25 millions dont devrait être doté ce fonds pour être efficace, nous avons déjà trouvé 7 millions d'euros. Aux pouvoirs publics de nous aider à trouver le reste. Nous sommes bien sûr en contact fréquent avec Franck Riester, et ses conseillers au ministère de la Culture déploient tous leurs efforts pour nous aider. Mais traditionnellement, les arbitrages interministériels ne sont pas franchement favorables au secteur du livre, peu subventionné. Dans l'adresse du président de la République au monde de la culture, le 6 mai dernier, je n'ai pas entendu le mot "livre". Le plan qu'il a annoncé en faveur de la culture est avant tout un plan pour le spectacle vivant, pas pour le livre.

La crise du coronavirus a également fait resurgir trois autres revendications structurelles des libraires, qui, si elles étaient satisfaites, pourraient aider le secteur à rebondir. La relance d'un tarif postal digne de ce nom pour les livres et brochures, alors que les frais actuels d'envoi de livres par la Poste pénalisent la vente par correspondance et ne permettent pas de répondre aux offres d'Amazon. La fin des rabais traditionnellement et systématiquement accordés aux collectivités locales pour leurs commandes. Et une meilleure application de la loi Lang de 1981 en ce qui concerne les conditions commerciales accordées par les éditeurs et distributeurs aux petites librairies. Mais ces négociations s'inscrivent dans un temps long, et d'ici à ce qu'elles soient satisfaites, les libraires indépendants auront déjà eu à affronter - au moins - un "mur de dette".         

La Théorie
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