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"Ligue du LOL" : les mécanismes de l'effet de meute

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Une meute de chiens sauvages africains, ou "loups peints", au Zimbabwe.
Une meute de chiens sauvages africains, ou "loups peints", au Zimbabwe.
© Getty - Vicki Jauron, Babylon and Beyond Photography

Entretien. "Rien ne justifiait notre comportement de meute", a admis un ancien membre de la "Ligue du LOL" dans un mea culpa public. Décryptage des mécanismes pouvant conduire à un tel déchaînement de violence en groupe, entre sentiment d'être au-dessus des autres, et au-dessus des lois.

Depuis jeudi 8 février, un article de la rubrique Checknews, chez Libération, a dévoilé l’existence de la "Ligue du LOL", un groupe Facebook très actif entre 2009 et 2012 regroupant une trentaine d’utilisateurs populaires sur les réseaux sociaux. De nombreux témoignages ont mis à jour des campagnes de cyber-harcèlement envers des femmes et des minorités (origine ethnique, orientation sexuelle…) menées à l’époque par des membres de ce groupe, et auxquelles auraient participé plusieurs journalistes ayant évolué depuis au sein des rédactions parisiennes. 

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Alors que le hashtag #LigueduLol remontait en tendance ce week-end, les "excuses" des anciens membres de ce groupe ont posé la question de leur responsabilité. L'un d'eux, Baptiste Fluzin, directeur de création ayant admis avoir harcelé de nombreuses personnes dans un billet d’excuses publié sur Linkedin, précisait que "rien ne justifiait [ce] comportement de meute". Décryptage de ces mécanismes de groupe toxiques avec le professeur de psychologie sociale Laurent Bègue, auteur de Psychologie du bien et du mal (Odile Jacob, 2011) :

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Pourquoi entend-t-on parler de la "Ligue du LOL" dix ans seulement après les faits ? Pensez-vous que la dénonciation de ce groupe ait été rendue possible par le mouvement #MeToo ?    

On mesure aujourd’hui, au moins dans certains contextes, combien les normes qui définissent l’illicite évoluent. Le sexisme et les violences surviennent chaque jour, mais l’on assiste à une véritable érosion historique de leur acceptabilité, et du moins pour les formes les plus extrêmes, de leur manifestation même. Des mouvements comme #MeToo expriment une légitimation des identités victimées. La hausse de 23% des plaintes déposées pour violences sexuelles au premier semestre 2018 traduit ces évolutions. Non seulement le curseur de l’auto-identification comme victime se déplace, comme si des prises de consciences produisaient, parfois a posteriori, la révélation d’avoir soi-même subi une atteinte, mais de plus les inhibitions à le faire savoir sont atténuées par la reconnaissance qui résulte des actions féministes et des réponses institutionnelles des pouvoirs publics. Le mouvement #MeToo, tout comme la dénonciation tardive de la "Ligue du LOL" manifestent l’acquisition d’une capacité qui a historiquement mûri et qui tire sa force de la reconnaissance collective, définitivement publique, d’un sévice.

Comment vous-même, en tant que psychologue social, définiriez-vous cette "Ligue du LOL" ?

En tant que groupe, il s’agit d’individus qui communiquent entre eux, qui poursuivent un but partagé, qui s’influencent mutuellement, et qui se distribuent des rôles de manière formelle ou informelle. En l’absence de données d’observation méthodique et recoupées, il est hasardeux d’essayer de définir davantage ce groupement de personnes, bien qu’il semble aujourd’hui selon la presse que les hommes de la trentaine qui constituaient ce groupe commettaient des plaisanteries malveillantes, et de manière itératives, des conduites de harcèlement et de cyberharcèlement envers les femmes notamment.

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Dans L’Homme qui rit, Victor Hugo dépeint un groupe de jeunes harceleurs de la haute bourgeoisie nommé le "Fun club", que personne n’ose dénoncer, et qui n’est pas sans rappeler cette "Ligue du LOL". Comment certains en viennent-ils à s'autoriser une telle violence envers autrui ?

Dans de très nombreuses situations de harcèlement, il existe dans la tête du harceleur la conviction qu’il lui est loisible d’exercer une forme de domination physique ou intellectuelle sur sa victime. Certains se convainquent tout simplement qu’elle le mérite, et qu’ils en ont le droit. En contexte scolaire, la différence d’orientation sexuelle, certains stigmates physiques ou des difficultés d’adaptation à l’école de certains élèves contribuent à catalyser de multiples et chroniques conduites d’agression verbales ou physiques à leur encontre. La représentation, réelle ou supposée, d’une asymétrie de valeur ou de capacités est une constante de ce phénomène.

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D'après les témoignages des victimes, les anonymes de cette ligue, comme @jfdescelestins, @francisfrog, @Claudeloup, étaient particulièrement incontrôlables... L'anonymat notamment, est permis par internet. De quelle manière le web favorise-t-il des comportements aussi violents ? 

L’anonymat d’internet produit des effets qu’il est facile à imaginer. De nombreuses personnes anonymisées délivrent des messages qu’elles n’oseraient jamais énoncer à visage découvert. Le psychologue Tolga Aricak, de l’Université de la Nouvelle-Orléans, a  interrogé un échantillon d’adolescents âgés de 12 à 19 ans et a observé que 60% des personnes qui ont répondu reconnaissaient exprimer par le biais d’internet des choses qu’ils ne diraient pas s’ils étaient physiquement en présence de leur interlocuteur. En outre, 35% se faisaient passer pour quelqu’un d’autre, 27% mentaient, 13% envoyaient des courriels infectés, et 7% diffusaient des photos d’autres personnes sans leur consentement. De plus, sur internet, le harceleur n’est pas le témoin visuel des réactions de souffrance de sa victime. Cette absence de signaux visuels est un véritable facteur facilitant la violence et sa chronicisation. On se souvient ainsi que dans les travaux de recherche de Stanley Milgram, de l’Université de Yale, lorsqu’un individu devait administrer un choc électrique à une "victime", il administrait des chocs d’autant plus puissants qu’on l’empêchait de voir les réactions de sa victime ou qu’on atténuait l’intensité de ses cris. C’est ce qui se passe sur internet, où la souffrance des victimes est muette. Dans de très nombreux cas, cette distance peut d’ailleurs contribuer à ce que le harceleur ne se représente absolument pas l’impact de ce qu’il commet.

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Comment fonctionne l’effet de meute sur internet ?

La cohésion que l’on observe dans les groupes peut amener ses membres à éprouver tout simplement moins d’inhibition à agresser autrui. Le groupe est aussi significativement plus agressif que les individus pris isolément lorsque les normes en présence sont favorable à l’agression. Par exemple, dans une étude, des chercheurs de l’université de Bar-Ilan ont comparé l’agression physique d’individus isolés et de groupes constitués. Les participants provoqués dans une tâche d’apprentissage avaient ensuite l’occasion de se venger en agressant leur provocateur, soit en groupe, soit individuellement. L’agression collective (les sujets du groupe devaient d’abord se mettre d’accord sur la punition à infliger au compère pour chaque mauvaise réponse) dépassait considérablement le niveau d’hostilité d’un individu dans la même situation. Ces résultats sont compatibles avec les données sur les violences physiques exercées durant des périodes de tensions sociales envers les membres de groupes minoritaires, qui sont d’autant plus graves que le nombre de perpétrateurs est élevé. L’appartenance d’un individu à un groupe le conduit non seulement à en épouser les normes, mais également à jouer un rôle social correspondant aux attentes des autres personnes qui le constituent. Dans le cas de la "Ligue du LOL", chaque membre aura contribué, par son action ou son assentiment muet à certains moments, à renforcer la dynamique malveillante.