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Limonov, des rêves de grandeur qui font flop

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Eduard Savenko, l'enfant ukrainien qui rêvait de gloire est mort dans l'indifférence à 77 ans.
Eduard Savenko, l'enfant ukrainien qui rêvait de gloire est mort dans l'indifférence à 77 ans.
© AFP - Ramil Sitdikov / Sputnik

Eduard Savenko, alias « Limonov », rêvait d'avoir un succès mondial, quelle qu’en soit la nature. Il se voyait aussi bien militaire que truand, poète, dissident, politique extrémiste ou libéral. Mais il devait être inoubliable. Il a succombé hier à 77 ans, des suites d’une longue maladie.

Né pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1943, Eduard Savenko grandit à Kharkiv, la deuxième ville d'Ukraine. Fils d'un petit officier du NKVD, responsable de la surveillance d'une simple usine, il rêve très tôt de gloire sous l'uniforme soviétique. Las, sa myopie l'empêche, lui barre l’accès à la police politique comme à l'Armée rouge. 

C’est donc ailleurs qu’il ira chercher la notoriété, chez les truands. Avec des rêves de grandeur… une nouvelle fois déçus. Savenko devra se contenter d'être un petit voleur, sauvé de la prison par une intervention de son père.

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Faute d’avoir pu s’ériger en superhéros de l'Armée rouge ou en grand bandit, il s’imagine poète maudit. Savenko fréquente le milieu intellectuel de Kharkiv et réussit à faire émerger ses œuvres. Mais être un poète à Kharkiv, en Ukraine, pour Savenko, est insupportable. L'Ukraine est provinciale pour celui qui rêve d'une gloire sans limite.

Naissance de "La Grenade"

Pour rayonner, il lui faut effacer ses stigmates, à commencer par son nom, ukrainien, Savenko. Son surnom, "Limonov", "la grenade", c’est lui qui le choisit. "Limonov", c'est autre chose que Savenko quand on veut être connu dans le monde entier, et d’abord en URSS, à Moscou.

Mais pour se prétendre poète maudit, il faut d’abord être dissident. Et c’est parce qu’il conteste le régime qu’Eduard Limonov est expulsé par les autorités soviétiques. Direction : New-York ! Enterrés Kharkiv et les racines ukrainiennes ! C'est la gloire qui l'attend. Il arrive à 1974 dans la Grosse Pomme.

Seul problème, New-York se moque totalement d'Eduard Limonov. Pour la gloire, il faut souffrir. Limonov va dormir dans la rue. Pour prétendre en sortir, il va lui falloir choquer un maximum les New-Yorkais. Première réponse avec le sulfureux roman Le poète russe préfère les grands nègres. Une œuvre qui choque, et qui marche.

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En quête d'action

En 1980, Limonov déménage à Paris. Très déçu par son statut de dissident, il opère un virage politique à 180 degrés, radical. Ce qui lui vaudra davantage de succès à Paris qu'il n’en avait eu à New York. Mais Limonov est insatiable. C’est désormais l’action qui l’attire. 

Les années 1990 sont là, et la Yougoslavie se déchire. Limonov admire Slobodan Milošević, le président serbe, et Radovan Karadžić, le chef de Serbes de Bosnie. Il est filmé en train de mitrailler Sarajevo, la capitale bosniaque prise au piège par les Serbes de Bosnie. Son surnom, "la grenade", est plus que jamais d’actualité. Il s’est trouvé un espace politique, quelque part entre l’extrême gauche et l’extrême droite.

De retour à Moscou dans les années 1990, Limonov crée le sulfureux appelé Parti national-bolchevique.
De retour à Moscou dans les années 1990, Limonov crée le sulfureux appelé Parti national-bolchevique.
© AFP - VLADIMIR NOVIKOV

La Russie d'après l’URSS connaît une période troublée qui sied à Eduard Limonov. De retour à Moscou, il crée un nouveau parti politique qui plaît à une jeunesse urbaine extrémiste, attirée par ce mouvement sulfureux appelé Parti national-bolchevique, moitié fasciste et moitié bolchevique.

Ses membres défilent habillés entièrement en cuir noir – peut-être un souvenir de l'uniforme des agents du NKVD qui faisait rêver un jeune de Kharkiv – et son drapeau rouge et noir rappelle celui du Parti national-socialiste allemand, mais avec une faucille et un marteau à la place de la croix gammée. Le journal du mouvement s'appelle la Limonka, à la fois "la grenade" et "le journal de Limonov". 

S’il multiplie les actions spectaculaires à Moscou, ce parti n'est pas pour autant pris au sérieux par le pouvoir. Le Kremlin sait pertinemment que les Nationaux-Bolcheviks ne représentent rien dans la société. Et cela dérange Limonov. Tout au plus le pouvoir emprisonne-t-il quelques membres du parti pour calmer la jeunesse et rassurer la société poutinienne.

Revirement libéral

Et ça, c'est un nouvel échec pour Limonov, qui veut marquer l’Histoire. Il opère donc un nouveau changement radical en 2010 en rejoignant l'opposition libérale de Gary Kasparov, L'Autre Russie. Son nouveau credo, ce sont les manifestations pacifiques et l'opposition libérale. Il défend la lutte contre Vladimir Poutine.

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Mais une nouvelle fois, son ambition est déçue. Gary Kasparov quitte la Russie, l'opposition a échoué. Qu’il soit d'extrême droite ou d’extrême gauche, qu'il collabore avec les libéraux, cela ne change rien : Limonov demeure à des années lumières du pouvoir en Russie. Et même quand, en 2014, il soutient Poutine dans sa conquête de la Crimée au détriment de l'Ukraine, personne ne le remarque. Soutenir Poutine ne changera rien : l'opinion publique russe n'a pas besoin de Limonov.

Disparu en Russie, tout comme son parti National-Bolchevik, effacé en Serbie avec la fin du duo démoniaque Milošević-Karadžić, oublié à New-York, on se souvient tout juste de lui en France, grâce au livre d'Emmanuel Carrère, Limonov. Eduard Savenko, un enfant de Kharkiv qui rêvait de succès et de grandeur, est mort dans l'indifférence de la Russie et d'une longue maladie à l'âge de 77 ans. L'explosion de cette "limonka" a fait "flop".

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