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Lisez la nouvelle traduction du "Paradis" de Dante et montez vers les étoiles...

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Illustration pour le chant XXX du Paradis
Illustration pour le chant XXX du Paradis
© Getty - Gustave Doré (The Dore Gallery by Edmund Ollier)

Culture Maison. A la veille de la réouverture des librairies, traversez les cieux avec le dernier chant de la "Divine Comédie" de Dante Alighieri (1265-1321).

Romain de Becdelièvre, producteur délégué de Par les temps qui courent, vous invite à lire un des piliers de la poésie occidentale composé au début du XIVème siècle : le Paradis de Dante, dans la magnifique traduction en vers de Danièle Robert, publiée aux éditions Actes Sud.

Ce que du royaume saint, cependant,
j'ai pu comme un trésor mémoriser
va être la matière de mon chant"
Chant I

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Les dix cieux du Paradis

Après être descendu parmi les damnés dans les sept cercles de l'Enfer, et après avoir gravi les neuf degrés de la montagne du Purgatoire au milieu des repentants, Dante accède au Paradis. Le poète latin Virgile, muse et guide de Dante jusqu'alors, l'abandonne au sommet du Purgatoire, pour le confier aux soins de Béatrice, le "guide chéri" qu'il était ici venu chercher. Après l'Enfer et le Purgatoire, publiés en 2016 et 2018, Danièle Robert achève sa traduction du cycle de La Divine Comédie avec la publication au mois de mars dernier du Paradis (Actes Sud).

A la différence de l'Enfer et du Purgatoire, le Paradis inventé par Dante n'est pas régi par les lois de la pesanteur, la marche y laisse place à l'envol. Les lamentations et les plaintes des malheureux s'effacent devant les chants harmonieux des bienheureux. Le Paradis obéit néanmoins, comme les deux chants précédents, à une structure rigoureuse. Le poète florentin montera avec Béatrice, qui embellit au fur et à mesure de l'ascension, dans dix cieux successifs et hiérarchiques : de la Lune à l'Empyrée. Le voyage sera mouvementé et peuplé, car le Paradis, s'il est joyeux et musical, n'est pas pour autant un endroit calme. A l'intérieur de ces dix cieux, Dante rencontrera des anges (Séraphins et Chérubins), des saints, des apôtres, et des bienheureux. La lumière l'aveuglera par deux fois, il entendra la prophétie de son exil, et contemplera les mécanismes de la lumière et de l'Amour divins.

On pourrait lire la troisième partie de la Divine Comédie comme son chant le plus abstrait, le moins matériel, le plus théologique. La poésie de Dante ménage néanmoins ses effets de contrepoint : quand par exemple elle compare le vol des anges à celui des corneilles dans un champ. Ou quand elle emploie le lexique des arts de la table pour exprimer la satiété qu'apportent les réponses aux questions empressées du poète qui brûle du "désir de pourquoi".

"Je vis maints feux intenses et fulgurants", la cathédrale dantesque

Le travail colossal de traduction de Danièle Robert a pour singularité de restituer la rime italienne en français, et de respecter la strophe poétique inventée par Dante : la terzina. Cette brève strophe de trois vers à onze syllabes (hendécasyllabes), alliée à un système de trois rimes enchaînées (la terza rima) forment le noyau de la machine poétique dantesque, suave et cadencée. La traduction de Danièle Robert qui invite à la lecture à voix haute, rend à Dante quelque chose de sa puissance harmonique.

Toute la cantica du Paradis est placée sous le signe du regard, qui tour à tour guide, oriente et se perd. La puissance poétique de Dante se déchaîne notamment dans le récit des nombreuses visions. Au chant XXVII, des lettres lumineuses apparaissent à Dante, tracées par des créatures de lumière : la lettre "M" se transforme en fleur de lys (emblème de la monarchie), puis en aigle (emblème du pouvoir). L'aigle prend la parole et donne à contempler des justes qui se dessinent sur le pourtour de son œil. Le lecteur éprouve, devant ces images et au sortir de toute la Divine Comédie traduite par Danièle Robert, une émotion proche de celle que l'on peut avoir à la sortie d'une cathédrale, après avoir longuement levé la tête vers un dôme.

Le voyage de Dante se termine par un chef d'œuvre absolu : la vision de l'Empyrée, le dernier ciel du Paradis (littéralement : le "ciel brûlant du feu de son ardeur"). Dante le décrit comme une coupole en forme de rose blanche où siègent les bienheureux selon une hiérarchie précise et un dessin parfait. Au sommet de l'Empyrée, le poète entrevoit trois cercles de couleur, comme une image impossible, insoutenable, de Dieu.

"J'ai vu ce que dire ne sait ni ne peut qui de là-haut descend", traduire l'indicible

Si je veux le paradis décrire
mon poème sacré va devoir sauter
comme devant un obstacle à franchir"
Chant XXIV

Tout au long des trente-trois chants du Paradis, Dante est en permanence confronté à l'indicible. Et il n'hésite pas à dire que l'indicible est indicible, que la langue humaine est en ce lieu trop faible pour dire la lumière, la beauté et la puissance terrassantes de l'Amour omniprésent qui brille parfois trop fort. Des néologismes, des verbes nouveaux fleurissent alors dans la langue de Dante pour essayer de traduire l’indicible, et Danièle Robert les restitue : on "s'emparadise", le jouir "s'entoujourise", et l'abeille "s'enfleure"... Les noms deviennent des verbes, le fixe se met en mouvement, pour donner à entendre les métamorphoses, les anges moteurs, et les mouvements de la machine du monde.

Tel est l'orgueil de Dante, revenu de là où l'homme ne revient pas, revenu d'un de ces "voyages de découvertes dont on n'a pas de relations" dont parlait Rimbaud. Mais cet orgueil n'est pas dissociable de la grande humilité avec laquelle il reçoit et supporte le regard et la parole des bienheureux. Une humilité d'homme qui l'invite souvent à user de "ce parler commun à tous", par lequel Dante désigne le silence.

Danièle Robert accompagne le texte du Paradis d'un considérable et nécessaire appareil de notes qui, loin d'interrompre la lecture, vient l'augmenter. Car la poésie de Dante appelle des guides. Il avertit ainsi son lecteur au chant II : "il se peut bien qu'en me perdant vous ne vous égariez". De la même manière, le traducteur guide le lecteur, parmi les noms aujourd'hui inconnus : celui de Piccarda Donati, femme que Dante a connue, les fins concepts théologiques comme la quiddité, et les luttes politiques de l'époque : le pape Boniface VIII, ennemi que Dante accuse d'avoir transformé l'Eglise en "cloaque".

Dans cette poésie qui demande qu'on la suive au milieu des obstacles, des guides sont nécessaires pour arpenter le royaume divin, celui du "peintre là-haut [qu’] aucun guide ne suit", et accéder à la vision des étoiles.

À réécouter : Danièle Robert : "Dante demande au lecteur de se réveiller à la vérité"

À réécouter : La Divine comédie de Dante

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