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Lisez Laurent Gaudé, un roman pour repeupler Paris la nuit

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En février 1897, Camille Pissarro a pris une chambre d'hôtel à l'angle du boulevard des Italiens et de la rue Drouot. Il peint cette vue du boulevard Montmartre
En février 1897, Camille Pissarro a pris une chambre d'hôtel à l'angle du boulevard des Italiens et de la rue Drouot. Il peint cette vue du boulevard Montmartre
- Camille Pissaro

Culture Maison. Alors que les villes se vident le soir et la nuit en ce deuxième confinement, nous vous conseillons de lire le dernier livre de Laurent Gaudé. "Paris mille vies" (Actes Sud) offre une traversée fiévreuse de l'espace et du temps, réveille les morts et invite les vivants à danser !

Lors du premier confinement, au printemps 2020, d'impressionnantes images d'avenues vidées de leur trafic habituel avaient circulé et, avec elles, certaines images, plus impressionnantes encore, d'animaux sauvages s'aventurant plus loin qu'à l'accoutumée, dans l’espoir que les humains aient enfin déguerpi.

Le Temps du débat
43 min

Si les villes sont moins vidées en ce deuxième confinement, il  n’empêche qu'à les traverser le soir, ou pIus tard dans la nuit, on n'y aperçoit pas grand monde. A l'inverse, dans son dernier texte, Laurent Gaudé nous propose de faire l'expérience d'une nuit suspendue et surpeuplée. Le narrateur s'y engouffre avec l'intuition de pouvoir y  sonder sa propre histoire, y brasser celle de la capitale, et convoquer, dans une ivresse littéraire, mille et une vies sous nos  yeux.

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Dans une grande ville comme Paris, la journée, la vibration que l’on ressent c’est celle des vivants, c’est la foule, les voitures, les commerçants, et cette vibration elle s’impose. Dès que la nuit  tombe, une autre vibration émerge, celle qui nous connecte au monde des morts. Je pense que Paris porte ça en elle, notamment par le biais de ces plaques qui sont parfois sur les façades des immeubles. C’est quelque chose qui m’a toujours bouleversé et que je regarde avec attention quand je marche. Comment une ville a envie d’être lue ? Comment crée-t-elle sa propre mémoire, ses traces. C’est d’abord ça la présence des morts, c’est d’être à un coin de rue, et de se rendre compte qu’un poète ou un écrivain a vécu  dans cet immeuble. Tout d’un coup, il y a tout un monde qui surgit. Lors du premier confinement, au printemps 2020, d'impressionnantes images d'avenues vidées de leur trafic habituel avaient circulé et, avec elles, certaines images, plus impressionnantes encore, d'animaux sauvages s'aventurant plus loin qu'à l'accoutumée, dans l’espoir que les humains aient enfin déguerpi.      
Laurent Gaudé

Au croisement des chemins, un vagabond demande "Qui es-tu ?"

Au début de ce "Paris mille vies" (Actes Sud), nous sommes sur le parvis de la Gare Montparnasse, le soleil est couché depuis longtemps, le narrateur  débarque d'un train, il est interpellé par la voix d'un homme hirsute  qui demande inlassablement "Qui es-tu ?" Difficile de savoir à qui s'adresse la question, elle tournoie dans l'air moite et  s'arrête finalement pour frapper le cœur du narrateur. Il l'attrape, en  fait le moteur de sa future marche nocturne, et par la même occasion, l'écrivain le moteur de son livre. 

Comment répondre à une telle question ? se demande le narrateur  sans pouvoir s'y dérober. En convoquant les morts ! Les siens mais aussi  les nôtres, les morts célèbres ou anonymes de cette ville à la bouche  grande ouverte. "Parle !" hurle le vagabond et c'est par une certaine oralité dans l’écriture - comme toujours dans les  textes de Laurent Gaudé - qu'arrivent les fantômes. 

"Ma littérature est rarement du côté du murmure, elle est plutôt du côté de la  profération, elle porte du muscle, de l’énergie, de la voix forte, et je  suis sensible à cela. J’ai un penchant pour cette espèce de vibration qui m’emmène plus du côté de l’épopée que du  récit feutré. Laurent Gaudé

Le vagabond de la gare n'est pas sans rappeler plusieurs figures mythologiques trouvant le héros à la croisée des chemins et lui soumettant des questions déterminantes, des oracles, des annonces. Laurent Gaudé, lauréat du Prix Goncourt en 2004, est pétri de ces lectures, on le sent, ce n'est pas un hasard qu'une telle silhouette inaugure le récit. 

Une rue de Paris en mai 1871, un tableau de Maximilien Luce daté entre le 1903 et le 1906 et conservé au Musée d'Orsay. L'un des motif principal du roman étant "les morts sur les pavés de Paris"
Une rue de Paris en mai 1871, un tableau de Maximilien Luce daté entre le 1903 et le 1906 et conservé au Musée d'Orsay. L'un des motif principal du roman étant "les morts sur les pavés de Paris"
- Maximilien Luce

Il n'y a plus d'époques, la nuit les brasse toutes et fait se relever les morts

Si le décor du début nous semble contemporain, tout va se brouiller  ensuite. La nuit dans laquelle marche le narrateur n'a que faire des chronologies. Tantôt la Commune gronde à Paris, tantôt ce sont les pavés  de mai 68 qui volent dans son ciel, tantôt Victor Hugo remonte le boulevard, consolé par le peuple, il vient de  perdre son fils. A la page suivante c’est le poète François Villon qui tue un homme et doit fuir, on entend soudain les bottes des soldats Allemands et le claquement des fusillades puis on entend aussi, quelques paragraphes plus loin, les rires des jeunes gens  enivrés danser sous les arbres du quartier Saint Germain. Tout se mêle dans la langue épique de l'auteur qui avoue s'être dévoilé plus qu'à son habitude dans ce nouveau livre. Peut-être à travers l'évocation du corps d’un père qui chute depuis la fenêtre de son bureau, l'image de ce corps écroulé sur les pavés, cette mort  publique, ce corps à la vue de tous, est au cœur du roman qui appelle à  lui d’autres morts sur les pavés de Paris.

Dans une grande ville comme Paris, la journée, la vibration  que l’on ressent c’est celle des vivants, c’est la foule, les voitures, les commerçants, et cette vibration elle s’impose. Dès que la nuit  tombe, une autre vibration émerge, celle qui nous connecte au monde des morts. Je pense que Paris porte ça en elle, notamment par le biais de ces plaques qui sont parfois sur les façades des immeubles. C’est quelque chose qui m’a toujours bouleversé et que je  regarde avec attention quand je marche. Comment une ville a envie d’être lue ? Comment crée-t-elle sa propre mémoire,  ses traces. C’est d’abord ça la présence des morts, c’est d’être à un coin de rue, et de se rendre compte qu’un poète ou un écrivain a vécu dans cet immeuble. Tout d’un coup, il y a tout un monde qui surgit. Laurent Gaudé

Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, un détail du tableau "Un coin de table" d'Henri Fantin-Latour présenté au salon de 1872. Arthur Rimbaud est une des figures de poètes que convoque le roman de Laurent Gaudé
Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, un détail du tableau "Un coin de table" d'Henri Fantin-Latour présenté au salon de 1872. Arthur Rimbaud est une des figures de poètes que convoque le roman de Laurent Gaudé
© Getty - Henri Fantin-Latour

Villon, Artaud, Rimbaud

Parmi  les figures poétiques qui hantent le texte, il y a, on l’a dit, François Villon, Victor Hugo, Antonin Artaud, mais il y a aussi le tout jeune Arthur Rimbaud que la ville semble repousser. Paris refuse Rimbaud, alors il reviendra dit le texte, qui dépeint des soirées d’ivresse et de poésie dans des cercles de jeunes gens exaltés. C’est aussi un autre motif de ce livre que celui de la  jeunesse débordant de la ville.  

Il ne manquerait plus que la jeunesse ne le soit pas,  inassimilable ! C’est tout ce que je lui souhaite ! Rimbaud n’est pas toute la jeunesse, même s’il la porte sur son visage.  Je pense que ces figures de poètes sont des personnages assimilables et c’est peut-être cet état qui les font auteurs. Ils sont à  un pas de côté de nous, ils n’y arriveront pas à être dedans, et la  société ne voudra pas d’eux de toutes façons ! Ils sont du côté de la  nuit, et ils nous regardent de ce côté-là. C’est peut-être pour cela que Paris refuse Rimbaud, parce qu’elle ne sait  d’abord pas quoi faire de lui ! Laurent Gaudé

Après avoir réveillé les morts par les mots, retrouvé un certain  visage apaisé de son père, le narrateur entame une dernière marche,  c’est vers un amour qu’elle le mène. Paris devient la ville des amants  qu’elle fait naître dans ses rues, sur ses bancs, dans les chambres sous la lune. D’eux aussi il faut garder la mémoire,  parce qu’ils sont la ville vivante.
Laurent Gaudé signe un texte bref, fiévreux, qu’il faut relire mille  fois pour faire entrer mille vies dans la nôtre. Une très belle parade à  ces temps d’éloignement et de séparation. 

  • Laurent Gaudé, Paris mille vies, Actes Sud
Par les temps qui courent
42 min