Publicité

Lisez "Noces" d’Albert Camus pour vous saouler de soleil et méditer en Méditerranée

Par
Albert Camus (1957)
Albert Camus (1957)
© Getty - Loomis Dean

Culture Maison. Tipasa, Djemila, Alger et Florence : c’est l'itinéraire que vous propose de suivre Manon de La Selle, collaboratrice aux Chemins de la philosophie, en lisant ce recueil de quatre essais, quatre excursions poétiques et philosophiques, récits de noces joyeuses entre le jeune Albert Camus et le monde.

Noces peut être emprunté numériquement sur le site Internet Archive.

Sensualité et soleil

Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres. A certaines heures, la campagne est noire de soleil.

Publicité

Dans le premier et peut-être le plus bel essai du recueil, Noces à Tipasa, Albert Camus raconte une journée passée à flâner dans les anciennes ruines romaines de Tipasa qui bordent la Méditerranée, en Algérie. Et c’est sublime. Le narrateur, grisé par la mer, la campagne et un soleil de plomb, nous transmet l’ivresse que lui inspire ce paysage intense, débordant de parfums, de couleurs et de chaleur. La lecture de ces quelques pages, gorgées de vie et de lumière, est particulièrement jouissive en période de confinement !

Noces (1938) n’est pas seulement une ode à la nature, puisque les deux derniers textes du recueil parcourent les rues d’Alger et de Florence. C’est avant tout une ode à la ferveur de vivre, qu’elle vibre dans le vent qui s’abat sur les vestiges de la cité antique de Djemila, dans les mouvements rythmés du dancing de la plage Padovani, ou dans le silence du soir qui tombe sur le jardin Boboli. C’est une ode aux sens, car dans ce texte, le corps prime sur la pensée et la raison. Albert Camus l’affirme très clairement, il ne cherche pas à élaborer de théorie : “Hors du soleil, des baisers et des parfums sauvages, tout nous paraît futile.” Ce qui ne veut pas dire que ce texte soit pour autant dénué de philosophie. Au contraire : pour Albert Camus, une vie qui vaut la peine d'être vécue tient justement à cette tentative obstinée d’adhésion sensuelle au monde.

Les prémisses de l’absurde

Le corps est vecteur de sensations grandioses, mais il est aussi ce qui rend les hommes mortels. Albert Camus le sait bien lorsqu’il écrit ces lignes, alors qu’il n’a que 23 ans. La nécessité d'être lucide vis-à-vis de la mort est présente dans chacun des textes qui composent Noces. Quelques années plus tôt, en 1930, les médecins lui ont diagnostiqué une tuberculose. Son expérience de la maladie participe sans doute à l'étroite conscience qu’il a de la brièveté et de la fragilité de l’existence. Pourtant, loin de l'anéantir, celle-ci exacerbe l’ardeur avec laquelle il décide de vivre.

C’est ainsi que l’on retrouve dans ce recueil, qui est le deuxième ouvrage de Camus, les prémisses de sa pensée philosophique, qu’il explicitera plus tard dans ses essais, romans et pièces de théâtre. La mort est d’autant plus douloureuse que la vie est belle, et la vie est d’autant plus belle que la mort y met un terme, lui conférant ainsi sa valeur. Dans Noces, le jeune écrivain, transporté par l’éclat du monde, fait déjà le constat amer de l'impossibilité de s’y accorder pleinement. Malgré sa beauté excessive, le monde lui demeure étranger : il ne répond pas à sa soif de sens, il se tait face à “son désir de bonheur et de raison.” Camus est alors envahi par ce qu’il appellera plus tard un sentiment d'absurdité, qu’il définit dans Le Mythe de Sisyphe (1942) comme “le divorce entre l’homme et sa vie, l’acteur et son décor”.

“Le monde est beau, et hors de lui, point de salut.”

Mais Noces n’est pas le témoignage d’un échec. C’est celui d’une révolte. Ce n’est pas un texte mélancolique mais vivifiant, dans lequel Camus s'entête à tirer de la joie de son amour sans espoir du monde. Cette révolte est dans le plaisir qu’il éprouve à mordre dans une pêche mûre et à plonger dans la mer. Dans l’exaltation qui s’empare de lui lorsqu’il observe le port d’Alger au crépuscule. Ce refus que Camus oppose à l’absurde est donc paradoxalement une forme de consentement, puisqu’en se révoltant, il ne renonce pas au monde : il l’aime.

Les réflexions qui accompagnent les déambulations ensoleillées du philosophe ne les encombrent pas. Ce sont elles qui, au contraire, leur donnent tout leur relief. Elles suscitent aussi de nombreuses interrogations : comment réconcilier révolte et consentement ? Est-il vraiment possible d'être heureux si l’existence n’a pas de sens qui la dépasse ? Mais surtout, que faire quand le monde n’est pas beau ? L'intérêt de lire Noces en ce moment tient peut-être justement à cela : sans répondre à cette dernière question, ce texte nous rappelle qu’il peut l'être, et que rien n'égale alors la joie de l’aimer.

48 min