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Lisez "Un certain sourire" pour vous nicher dans l’indolence provocatrice de Françoise Sagan

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Françoise Sagan, à Paris en juillet 1955, à l'âge de 20 ans, un an après le succès de "Bonjour Tristesse", un avant la publication de son deuxième roman "Un Certain Sourire"
Françoise Sagan, à Paris en juillet 1955, à l'âge de 20 ans, un an après le succès de "Bonjour Tristesse", un avant la publication de son deuxième roman "Un Certain Sourire"
© Getty - Bert Hardy/Picture Post/Hulton Archive

Culture Maison. Traîner dans les cafés, aimer et trahir un peu, c’est à peu près ce que nous propose "Un certain sourire", ce court roman de Françoise Sagan publié en 1956, un an après "Bonjour Tristesse". Légèrement plus tendre, mais dans le fond, tout aussi cruel. L’autrice avait alors tout juste 20 ans.

Sophie Bober, productrice de La Leçon de choses dans l'émission Etre et savoir, vous conseille ce court roman tendre et cruel de Françoise Sagan, disponible sur l’ensemble des plateformes des libraires en ligne ou sur le site des libraires indépendantes

Par la grâce de l’écriture

"Nous avions passé l’après-midi dans un café de la rue Saint-Jacques, un après-midi de printemps. Je m’ennuyais un peu, modestement". Impossible de ne pas reconnaître, dans ces deux premières phrases, la désinvolture de l’auteur, son style à la fois doux et désabusé, qui en dépit du scandale provoqué l’année précédente par la publication de Bonjour Tristesse, osait à nouveau s’en remettre à la puissance de l’érotisme et à la passivité des êtres.

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La trame en est simple : Dominique est une jeune étudiante sans histoire, à qui Bertrand, son fiancé trop confiant ou trop fade, présente son oncle Luc "aux yeux gris, l'air fatigué, presque triste", ainsi que Françoise, sa compagne bienveillante. Rien de tonitruant dans l’histoire, ni suspense ni coup de théâtre, puisque comme on s’en doutait dès le départ, Dominique aura une liaison avec Luc, l’oncle de son insipide amant. La grâce du roman se situe donc ailleurs.

Dans sa langue, tout d’abord, sa matière, qui, l’air de ne pas y toucher, expie beaucoup. Une langue portée par un rythme dansant et légèrement hésitant, conjuguée à un verbe paresseux et doux. En vérité, derrière cette paresse, il s’agit surtout d’une forme de pudeur qui, installée de façon impérieuse et centrale, nous dit que rien de tout cela ne sera grave. Un air velouté, donc, qui ne laisse présager aucun drame. A voir… Car derrière cette futilité apparente, la trame de l’histoire draine la question de la tentation humaine, ainsi que la friabilité de l’engagement : "Il y avait quelque chose en moi qui me destinait à suivre la nuque bien rasée d’un jeune homme, à me laisser toujours emmener, sans résistance, avec ces petites pensées glaciales et glissantes comme des poissons."

En savoir plus : Vie de plume
59 min

Sexe ou sentiment ?

Rappelons que nous sommes en 1956. Dans quelques mois, le film Et Dieu créa la femme va sortir, et dynamiter les codes sociaux occidentaux. Pourtant, ici, dans Un certain sourire, pointent déjà ces symptômes sociétaux scrutés par le cinéaste Roger Vadim, portés dans le film par la toute jeune Brigitte Bardot : la question de l’ennui poisseux, du désarroi, de la paresse et de la pulsion sexuelle – pulsion à laquelle Dominique, la jeune héroïne saganesque, répond elle aussi en rejoignant son amant sous le soleil du Sud, sans vraiment ployer sous les scrupules. C’est donc en se replaçant dans le contexte de l’époque et en mesurant le corsetage de la France des années cinquante que le courage féministe de la jeune Sagan peut émouvoir. 

Mais, la concernant, peut-on vraiment parler de courage ? Il s’agirait plutôt, et d’après ses propres confessions, d’une habitude, d’un geste désinvolte, d’une façon de vivre liée à une enfance facile passée dans une famille de la grande bourgeoisie. Alors quoi ? Ne serait-ce que le roman d’une jeune fille gâtée par la vie, qui ose avouer : "Au fond, qu'avais-je à faire ? Travailler un peu un examen qui ne me mènerait pas à grand-chose, traîner au soleil et être aimée."

Une fois encore, il faut se méfier de la facilité qui, à première vue, irrigue ce texte. Derrière l’indolence, pointe le désarroi libertin d’une vie infusée par un ennui chronique, par une existence sans dieu ni morale. Dont acte : ce que l’héroïne ne perçoit tout d’abord que comme une aventure charnelle ou une simple étape dans sa vie de femme se révèle être un leurre et, peu à peu, une autre vérité s’immisce en elle : le sentiment. Le danger n’était donc pas dans l’acte de s’affranchir sexuellement, mais dans l’acte d’aimer sincèrement. Un sentiment aux allures de piège que la douce Dominique n’avait pas vu venir et qui ostensiblement se referme sur elle.

Ni morale, ni jugement

Le texte transgresse alors la bluette et devient cruel. De retour de sa virée méditerranéenne, notre héroïne perd son fiancé, son amie et son amant. Après l’amour, elle fait la cuisante expérience de l’amertume. En sera-t-elle transformée ? Dans quelle mesure cette trahison lui servira-t-elle de leçon ?

A nouveau et avec une grande tendresse, l’auteure vient à son secours puisque , à l’issue du roman, il n’y aura toujours ni morale ni jugement. De la vulnérabilité, seulement, des choix parfois vils, beaucoup de porosité et quelques déboires, tout en se gardant de la moindre haine ou du moindre cri. Définitivement, Dominique saura rester chic. Dès la page 18, nous étions pourtant prévenus : "Vivre, au fond, c'était s'arranger pour être le plus content possible. Et ce n'était pas si facile." C’est l’histoire d’un arrangement et d’un compromis. Le premier, sans doute, d’une longue série.

L’ambivalence des sentiments n’est donc pas une chose si grave et Dominique s’en remettra : "Il n’y avait pas de quoi en faire des grimaces". Et en ces temps d’angoisse, revisiter ce genre de grimaces peut être appréciable.

58 min

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