Lord Sumption : "Nous quittons l’Europe au pire moment possible"

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Lord Sumption : "Nous quittons l’Europe au pire moment possible"

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Jusqu'à quel point le Brexit aura des conséquences sur l'identité européenne ?
Jusqu'à quel point le Brexit aura des conséquences sur l'identité européenne ?
© AFP - Ben STANSALL

Coronavirus, une conversation mondiale. L’historien britannique, juge à la Cour suprême et au conseil privé de la Reine, regrette que l’identité européenne n’ait jamais fait partie de l’imaginaire politique anglais.

Dès le début du confinement l’équipe du Temps du débat a commandé pour le site de France Culture des textes inédits sur la crise du coronavirus. Intellectuels, écrivains, artistes du monde entier ont ainsi contribué à nous faire mieux comprendre les effets d’une crise mondiale. En cette rentrée, nous étoffons la liste de ces contributions en continuant la Conversation entamée le 30 mars. En outre, chaque semaine, le vendredi, Le Temps du débat proposera une rencontre inédite entre deux intellectuels sur les bouleversements qu'induit cette pandémie.

Lord Jonathan Sumption est juriste et historien anglais, membre du conseil privé de la Reine. Il nous livre ici ses pensées sur le Brexit et ce qu'il dit de l'identité européenne au Royaume-Uni. 

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Si une culture morale fondamentalement chrétienne et d’origine européenne traverse tous les grands pays anglophones comme les Etats-Unis, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, nous sommes sûrement le pays le plus lié à l’Europe. Le Royaume-Uni ne peut pas ne pas être influencé par les Européens. A trente kilomètres de nos cotes, nous avons ce continent couru par les touristes et les étudiants anglais où beaucoup de britanniques vivent et travaillent. Et le courant des idées passe dans les deux sens : la Grande-Bretagne fait partie de l’imaginaire européen depuis trois siècles. Pour autant, il faut aussi noter de profondes différences. 

Nous sommes historiquement plus libéraux, notamment sur le plan économique. Malgré le Covid-19, en tant qu’épisode atypique, nous n’avons pas vraiment confiance en l’efficacité de l’Etat, et nous n’avons pas la même conception de l’emploi, surtout dans la protection des travailleurs. 

Ces différences entre le Royaume-Uni et l’Europe se retrouvent dans la structure même de l’Union européenne, créée avant notre accession en 1973. La France a largement influencé la manière dont les institutions étaient pensées au sein de l’UE : une puissance administrative, une commission, un conseil des ministres et un Parlement qui, du moins au début, n’était pas si fort dans cette « Europe politique ». Or la place du Parlement britannique est centrale dans notre imaginaire. 

Ce qui nous arrive est peut-être le produit de ce dissensus. Je ne serais pas surpris que le Brexit fasse advenir une société britannique très différente des sociétés européennes. 

Dans la politique et la gestion de l'économie, il est très probable que le fossé sera de plus en plus profond. La manière dont la Grande-Bretagne a infusé dans le système politique et économique européen depuis quarante ans s’amenuisera. Il est donc très probable que l’Europe puisse se déplacer vers des idées que nous n’accepterons pas. 

Pourtant, qu’il y ait un accord ou non, je crois qu’aujourd’hui, la grande majorité de la population s’en fiche. L’accord entre la Grande-Bretagne et l’Europe se situe sur le plan économique or, les électeurs qui ont voté contre l’Europe en 2016 n’ont pas été beaucoup influencé par ces questions. je ne vois donc pas de regret parmi eux. D’ailleurs, les divisions au sein-même des familles, entre les plus jeunes, favorables au maintien dans l’Europe, et les plus anciens, déterminés à en sortir, sont plus faibles désormais. Peut-être est-ce une forme de résignation pour les moins de quarante ans. Pourtant, et c’est la grande tragédie de cette histoire, si nous étions restés membres de l’UE, les courants britanniques qui poussaient pour la création d’une nouvelle identité européenne auraient certainement été majoritaires tôt ou tard. Les jeunes d’aujourd’hui seraient devenus dominants dans l’électorat. Leur sentiment plutôt européen aurait acquis une place centrale dans notre culture politique, ce qu’elle n’a jamais eu jusqu’ici. 

On a donc quitté l’Europe au pire moment possible, au début de ce qui aurait pu être un changement positif. Et s’il est possible à l’avenir qu’un gouvernement puisse retrouver des liens de proximité avec l’Europe, grâce à des accords qui ne se limitent pas au statut de membre, politiquement, nous ne pourrons plus jamais rejoindre l’Europe. 

Pour les Britanniques, l’Europe se résume à une vaste zone de libre-échange. Rien d’autre. Or pour une union politique européenne, il faut une identité européenne. Au Royaume-Uni, elle n’existe pas. 

Les Britanniques ne se voient pas comme européens. Ils habitent une île dans l’Atlantique entre les Etats-Unis et l’Europe. Ce n’est pas réaliste pour moi, mais c’est un sentiment très répandu, même parmi les personnes contre le Brexit. Même pour les partisans du Remain, l’Europe était souvent une idée regrettable, mais inévitable. En aucun cas un idéal.

Comme tant d’autres, y compris européens, je trouve agaçant et frustrant la manière dont l’Europe traite ses affaires. Mais il y a des problèmes dont la solution n’existe qu’au niveau international. C’est la raison pour laquelle je regrette notre départ. Je regrette la diminution d’accès au plus grand marché unique du monde. Je regrette le manque d’influence dans le monde qui en résultera. Je ne trouve pas que notre autonomie vaille grand-chose pour une puissance moyenne comme la nôtre dans un monde de plus en plus interdépendant. Je crois que je comprends les sentiments de mes concitoyens. Mais tout comprendre, ce n’est pas tout pardonner. 

Lord Sumption
Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale. 

Emmanuel Laurentin et Hugo Boursier