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"Lorraine Cœur d'Acier", la radio pirate de la CGT... qui piratera même la CGT

Dès 1980, Jean Serres et Alban Poirrier sortiront un documentaire consacré à "Lorraine Coeur d'acier", après avoir suivi les sidérurgistes et les journalistes sur le terrain, comme ici, en 1979, un jour où Guy Bedos avait franchi la porte du studio.
Dès 1980, Jean Serres et Alban Poirrier sortiront un documentaire consacré à "Lorraine Coeur d'acier", après avoir suivi les sidérurgistes et les journalistes sur le terrain, comme ici, en 1979, un jour où Guy Bedos avait franchi la porte du studio.
- Jean Serres et Alban Poirrier, pour les Films du Rhinoceros

Le journaliste Marcel Trillat est mort le 18 septembre 2020. C'est lui que la CGT avait missionné du côté de Longwy, pour émettre depuis une radio libre aux frais de la Centrale, en 1979. Mais du jazz aux femmes qui racontaient des violences gynécologiques, l'ouverture politique avait tourné court.

A l’annonce de la mort du journaliste Marcel Trillat, les hommages ont égrainé une vie militante, un journalisme documentaire au ras des existences les plus modestes et les plus invisibles. Et, parfois, l’épisode “Lorraine Cœur d’acier”, du nom de la radio qui émettra depuis Longwy, pendant quinze mois, entre mars 1979 et janvier 1981. Marcel Trillat en sera l’une des voix, et surement la plus célèbre. Ce n’est pas lui qui a l'idée fondatrice de “Lorraine Cœur d’Acier”, mais à lui que la CGT en confie les manettes. 

Raconter l'origine de “LCA”,  c'est exhumer un contexte en éventail. Le contexte social est celui de la sidérurgie française qui souffre, et de bassins entiers qui sont heurtés de face par la crise. Fin 1978, un plan de licenciements a été annoncé, qui table sur 6 500 suppressions d’emplois. Pour nourrir la mobilisation qui voit le jour, les organisations syndicales implantées dans le bassins sidérurgiste cherchent les leviers de leur contre-offensive, et des outils pour faire vivre la mobilisation. 

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Occuper les ondes en est un, et plusieurs syndicats s’intéressent de près à ce qui restera comme le phénomène des “radios pirates”, ou "radios libres", très dynamique depuis 1977. Plusieurs syndicats s’y essayent pour battre le rappel du côté de Longwy, où une radio cédétiste commence par exemple à émettre dès l'hiver 1978. La libéralisation de la bande FM patientera encore quelques années et l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, mais déjà les coutures craquent et des initiatives voient le jour un peu partout. La CGT s’intéresse de près à ce registre d’action nouveau, qui lui semble un bon moyen de toucher un public large, et aussi, d'occuper l'espace syndical. Car le contexte social et le contexte audio-visuel rencontrent par ailleurs le contexte politique à l'intérieur de la centrale confédérale : 1978 est aussi l’année du 40ème congrès de la CGT, et d’une tension vers ce qu’on appellera “l’ouverture”.

Intellectuels en mission

Marcel Trillat, qui est journaliste de profession, et adhérent à la CGT, est favorable à cette ligne d’ouverture. C’est cet intellectuel de première génération, et deux autres militants formés aux médias (Jacques Dupont, qui rêve de journalisme et pige pour la CGT, et Bernard Martino, qui vient d’être licencié de la SFP), qu’on enverra à Longwy tenir la radio comme une place forte. Si le phénomène des radios libres a sans doute stimulé l’éclosion de "Lorraine Cœur d’acier", la chercheuse Ingrid Hayes, qui est historienne des mouvements sociaux, invite à la nuance : hormis le contexte et sans doute un fond de sauce commun, la radio cégétiste qui commence à émettre depuis le bassin au printemps 1979 n’est pas vraiment la version audio d’un fanzine amateur. Les moyens, notamment, font toute la différence : un puissant émetteur financé par le pôle “Propagande” de la Centrale, tout d’abord ; et ces journalistes professionnels, qui habitent l’antenne comme ne l’auraient probablement pas fait des militants novices du micro. 

Or derrière ce casting se nichent justement les spécificités de "Lorraine Cœur d’Acier", jusqu'aux germes de son impasse. Ingrid Hayes a travaillé depuis les archives sonores de la radio. Elle décrit précisément les principes d’origine de l’aventure, et l’épilogue en queue de poisson. Trois piliers dès le départ :

  • premier principe : un direct permanent, présenté comme une déclinaison radiophonique du credo d’ouverture
     
  • deuxième principe : l’antenne ouverte, c’est-à-dire la possibilité pour des anonymes qui ne seraient ni décideurs, ni délégués syndicaux, ni journalistes, de s’exprimer
  • troisième principe : un droit de réponse systématique.

Programmes aléatoires et hypercorrection

Dans les faits, l’ouverture n’aura pas été un vain mot sur cette radio qui se fixe comme règle de ne pas interrompre une émission tant que le débat n’a pas touché sa fin. Les appels se font en direct et un téléphone est branché en permanence, dans ce studio qui n’était pas caché dans quelque garage d’arrière cour, mais installé au grand jour, dans les bâtiments de l’ancien hôtel de ville. C’est là que Marcel Trillat et ses acolytes prennent au téléphone qui veut bien appeler. Ils ne sont pas leurs seuls interlocuteurs : des élus syndicaux ou des militants aguerris leur répondent aussi en studio. Sauf que là où Trillat manie l’humour et l’ironie, et accueille des voix qu’on n’a pas l’habitude d’entendre dans la polyphonie militante, les cadres syndicaux se révèlent moins à l’aise pour répondre à chaud, et sans doute trop soucieux de leur niveau de langage là où une radio libre exige une forme d’agilité qu’on ne leur a encore jamais demandée. 

Certains appels les déstabilisent, même, qui les confrontent par exemple à ce qu’on appelle encore “la condition féminine”. Alors que, dans la famille communiste et cégétiste, la question du genre est encore très subalterne dans les équilibres politiques dans les années 70, voilà que des femmes décrochent leur téléphone pour témoigner en direct depuis leur cuisine. Certaines racontent des violences obstétricales à la maternité du coin, d’autres racontent les rôles corsetés qu’elles commencent à pulvériser (ou rêver de le faire). 

Elles ne seront pas les seules voix muettes des classes populaires à trouver dans "Lorraine Cœur d’acier" un haut parleur aussi inédit que soudain : les immigrés, italiens ou maghrébins principalement parmi la main-d’œuvre du bassin, prennent aussi la parole. De fil en aiguille, l’ouverture est un succès, mais elle se révèlera un chant du cygne : très vite, on ne parle plus sidérurgie ou syndicalisme dans les programmes. Ingrid Hayes a procédé à des comptages dans les programmes qu’elle détaillait dans un article de 2013 dans Actes de la recherche en sciences sociales :

Sur un total de 109 débats ou discussions repérés, prévus ou improvisés au gré de l’actualité ou des intervenants présents dans le studio, seuls 15 ont un lien avec la sidérurgie, la situation du bassin ou le syndicalisme. L’étude systématique de la revue de presse, émission quotidienne animée par les journalistes, fait apparaître la même tendance. En mars 1979, la sidérurgie représente 9 % du total des thèmes abordés, et le syndicalisme 6 %. Cette part déjà faible tend ensuite à diminuer régulièrement : en février 1980, les mêmes thématiques occupent respectivement 2,3 et 1,5 % du total. Au fil du temps, les mobilisations sont de moins en moins présentes à l’antenne, et la sidérurgie en tant que telle disparaît quasiment des ondes. Ainsi, en mai 1979, 54 interventions sont liées aux mobilisations, dont 35 concernent la sidérurgie, contre 9, dont 3 seulement sur la sidérurgie, en février 1980.

Et la chercheuse d’analyser :

La faible place de la sidérurgie traduit d’abord le recul rapide des luttes et la défaite scellée dès le mois de juillet 1979. Elle signifie sans doute une marginalisation rapide des syndicalistes du bassin et conduit à relativiser un attachement à la sidérurgie sans doute mythifié par les organisations du mouvement ouvrier lorrain.

Guy Bedos et le goût des autres

Sur les ondes, la libre antenne impliquera davantage de questions de société, et aussi des débats littéraires ou des émissions de prescription culturelle. Sur certaines photos prises en studio, couleurs sépia, chemises à carreaux et grosses lunettes, on reconnaît Guy Bedos : des journalistes bombardés depuis la capitale dans le bassin minier, ça voulait aussi dire tout un réseau parisien qui découvrait des terres nouvelles - et vice versa. L’expérience tiendra parfois du choc des cultures : à l’antenne, les journalistes animateurs en chef interpellent les gens du coin sur leurs goûts musicaux. Ou les félicitent de s’être mis au jazz. 

Marcel Trillat, lui, défendait cette collusion pour le meilleur, comme une ligne politique. Car derrière cette “alliance entre travailleurs intellectuels et ouvriers” dont le journaliste se félicitait, on distingue la trame d’une bataille entre plusieurs veines qui s’affrontent dans le giron communiste. Trillat et les siens bataillaient contre l’ouvriérisme. Ou plutôt, défendaient-ils surtout l’idée d’un dialogue plus large et aussi plus œcuménique, qui n’emprunterait pas forcément toutes les autoroutes balisées de la doxa. Pour les défenseurs de cette ouverture-là, leur position de parachutés qui ont l’oreille du bassin industriel, c’était d’abord quelque chose de l’ordre d’une médiation militante. 

Statistiquement, on ne peut pas dire qu’ils étaient réserve exotique d’Indiens : le grand sociologue du PCF, Bernard Pudal, a montré que des militants diplômés, dont bon nombre étaient issus des classes moyennes, avaient adhéré en nombre après mai 68 - et, justement, bouleversé les équilibres internes. Mais politiquement, l’aventure tournera court quand la CGT reprendra finalement l’antenne en main. Le tournant date de juillet 1980 : licenciés cet été-là, les journalistes quittent Longwy. Quant aux syndicalistes que l'expérience aura transformés au point qu’ils racontent en être venus à contester la ligne dirigeante, ils seront mis à l’écart. Quelques mois plus tard, "Lorraine Cœur d’Acier" cessera d’émettre.

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