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« Love », de Murray Schisgal (critique de Praskova Praskovaa), Théâtre du Petit-Saint-Martin à Paris

Par

Le pont des soupirs
L e délicieux metteur en scène Jean‑Laurent Silvi nous propose au Petit Saint‑Martin la pièce de l’Américain iconoclaste, Murray Schisgal, « Love ». Dans une vision intemporelle et distinguée de l’œuvre, ce vaudeville d’une belle facture et d’un cynisme tendre enchevêtre les lianes psychologiques du désordre amoureux.

Love
Love

Créée en 1965 par Laurent Terzieff, cette comédie des sentiments de Murray Schisgal dénonçait, avant l’heure et avec esprit, les névroses d’une société décadente. C’est donc accompagné d’une équipe choc afin de relever ce défi délicat que Jean‑Laurent Silvi revitalise ce boulevard remarquable qui n’a pas pris une ride. Puisant son inspiration dans le cocon d’une nuit sans jour, où se télescopent des caractères insolites et des cœurs perdus, il impose sa version à travers son esthétique visuelle et sonore. Dont l’impact nous conduit bien au‑delà du fait d’en sourire.

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Un décor unique avale cette pièce : un pont suspendu à la nuit, à ses bruits diffus, à la fureur de l’eau qui s’écoule, à la tentation de mort. Entre quiétude et incertitude ce pont plutôt accueillant est un lieu de réflexion on l’on pose sa valise. Pourtant, c’est un univers clos, où le mythe de Sisyphe vous aspire. Un banc, un réverbère rassurant, une poubelle, des êtres qui s’arrêtent, des pas et des lumières qui dansent, des paroles et des rires qui fusent. Agostino Pace, le décorateur, n’en est pas à son coup d’essai : il a à son actif de belles productions (par exemple, la Piscine , de Jacques Deray). Pour cette réalisation, il nous convie sur ce pont des soupirs dans une atmosphère de tons chauds, ceux de la rouille qui marque le temps. Une ode discrète et probable à Maxime Le Forestier : « L’habitude nous joue des tours, nous qui pensions que notre amour avait une santé de fer, dès que séchera la rosée regarde la rouille se poser… ». Dans cet endroit aux volumes divers, des lignes obliques et courbes fendent l’espace et font penser à une toile de Kandinsky. L’ordonnance du tableau, comme un thème astrologique complexe, semble canaliser les déambulations scéniques et mentales des personnages, et l’absurdité consentie de ces destins communs. Ou vont‑ils ? On ne sort pas forcément indemne de ce cadre, et, ici, chacun demande à l’autre : « Demande‑moi en quoi je crois. ».

L’ambiance sonore de Michel Winogradoff, faite de résonances éparses, émerge au gré de l’intrigue et accentue l’impression singulière de la nuit. Quelques notes de musique, les fulgurances de l’eau, le son des sirènes et des cornes de brume habitent le lieu, et procurent à chacun de nous un sentiment familier. D’ailleurs, quand l’amour pointe le bout de son nez, « n’importe quel son de trompe, même s’il est mauvais, devient bon ! ». C’est dans cet environnement protégé que le jeu de l’amour et du hasard s’installe pour vivre ensemble la même pièce, acteurs et public confondus. En cela, c’est une très grande réussite.

Les lumières miroitantes d’Éric Milleville

Pourvus d’un humour grinçant, les amants se cherchent, se fourvoient et se frôlent du bout des lèvres. Cette approche conventionnelle, dissonante, voire judéo-chrétienne ou mystique de l’amour, tente de masquer l’égocentrisme des individus et les blessures enfantines non résolues. Rien de voluptueux ni de charnel dans ce texte, mais une vision sociale, cérébrale de l’amour. Seul le mystère de la nuit, son omniprésence bienfaitrice et les lumières miroitantes d’Éric Milleville donnent une impression romantique parfois caressante à cette fresque étrange et inconfortable. Plus vives en front de scène, plus diaphanes vers le fond, celles‑ci s’échappent en volutes sensuelles ou en ronds de fumée au centre du plateau, donnant une sensation d’espace démultiplié dans lequel les personnages évoluent.

La distribution est soudée et virevoltante. Un trio d’acteurs qui se complète avec brio sur un texte limpide et subtilement sarcastique. Dans ce petit théâtre, l’échange entre le public et les comédiens est favorisé par la proximité et l’atmosphère intimiste du lieu. Sans aucun temps mort et lors de cette première, un courant électrique perceptible traverse la salle, où chacun paraît étonnamment « agrippé » au sujet. Aucun ennui n’est perceptible ! La scène est occupée avec vivacité par toutes sortes de stratagèmes de jeu (chant, danse, combat, etc.). Cette action permanente procure une dynamique constante aux comédiens dans l’échange des répliques. Par ailleurs, les trois personnages sont marqués par leur allure vestimentaire. Il faut reconnaître là le talent et le travail en dentelle de Pascale Bordet, costumière de renom, qui signe ici un véritable défilé chicissime, classique et inventif. Les étoffes sont luxueuses et les coupes très haute couture.

Schisgal construit sa pièce en forme de leitmotiv : la quête de deux couples qui n’en finissent pas de tourner en rond. Julia Duchaussoy (Ellen Manville) est une épouse docile et frustrée qui rationalise ses sentiments. Magnétique dès son entrée silencieuse et ce jusqu’à sa sortie radieuse, elle s’appuie sur une palette gestuelle et vocale multicolore. Dotée d’un naturel confondant, elle fascine aussi par ses capacités techniques exceptionnelles. Particulièrement émouvante lorsqu’elle fredonne un air avec son timbre clair, elle est de toute façon toujours dans le ton. Son talent éclabousse ses partenaires et leur offre l’occasion de se dépasser auprès d’elle. Jean Adrian (Harry Berlin) est parfaitement à sa place. Il incarne dans son allure, son émission vocale et sa prestation très physique, le personnage décrépit, trouble et excessif de « Dostoïevski » (dans la pièce, Harry). Son jeu est beaucoup plus dans l’élan et la volonté de jouer. Cela fait penser à la technique du théâtre d’improvisation, ou à une vision plus cinématographique du jeu d’acteur.

Écrit pour lui

Jean‑Laurent Silvi, à la mise en scène, joue également le rôle de Milt Manville, trader-brocanteur, sans scrupules. Sorti tout droit d’un théâtre des années Guitry, il est classique dans ses manières, parfait dans sa diction. Beau, ténébreux, il parvient à faire transparaître la nature mentale fragile de son personnage « clinquant ». L’emploi lui colle à la peau. Le texte même paraît avoir été écrit pour lui. Tout dans sa façon, son élocution et sa prestance est d’une distinction calculée. Son personnage, égoïste et désenchanté, se montre pédant, maladroit et instinctif dans ses incohérences. Sans générosité aucune, il affiche une attitude prétentieuse et guindée.

Alors oui, Jean-Laurent Silvi nous livre cette farce amoureuse des temps modernes avec une certaine frivolité d’esprit. On rit, on s’aime et l’on danse sur ce pont, mais, finalement, c’est quoi, l’amour ? Pour le metteur en scène, c’est à coup sûr un sentiment précieux, dont il prend soin, à l’ombre insidieuse de la nostalgie. Ah, l’amûûre…

Praskova Praskovaa

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com

Love , de Murray Schisgal

Adaptation de Pascale de Boysson et Maurice Garrel

Mise en scène : Jean-Laurent Silvi

Assistante de mise en scène : Cécile Roger

Avec : Julia Duchaussoy, Jean Adrian, Jean-Laurent Silvi

Décors : Agostino Pace

Lumières : Éric Milleville

Costumes : Pascale Bordet

Son : Michel Winogradoff

Théâtre du Petit Saint-Martin • 17, rue René-Boulanger • 75010 Paris

Réservations : 01 42 02 32 32

http://www.petitsaintmartin.com

Du 15 mai au 15 juillet 2012, du mardi au vendredi à 21 heures, le samedi à 15 heures et 21 heures

Durée : 2 h 10

30 € | 10 €