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Lucas Chancel : "Les crises ont un effet très fort en bas et en haut de la pyramide sociale"

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Un SDF à Paris le 10 mars 2020. A Paris, Lyon ou Bayonne, des SDF ont été récemment verbalisés pour non-respect du confinement. Le ministère du Logement a annoncé jeudi la réquisition de chambres dans des hôtels pour des personnes à la rue.
Un SDF à Paris le 10 mars 2020. A Paris, Lyon ou Bayonne, des SDF ont été récemment verbalisés pour non-respect du confinement. Le ministère du Logement a annoncé jeudi la réquisition de chambres dans des hôtels pour des personnes à la rue.
© Maxppp - Bruno Levesque

Entretien. La crise sanitaire va-t-elle renforcer les inégalités ou est-elle l’occasion de repenser notre modèle ? Analyse de l'économiste Lucas Chancel, co-directeur du Laboratoire sur les Inégalités Mondiales à l'Ecole d'économie de Paris.

Si la maladie touche tout le monde, nous n’y sommes pas confrontés de la même manière. Partout dans le monde, la pandémie est un grand révélateur des inégalités. La crise sanitaire va-t-elle les renforcer ou est-elle l’occasion de repenser notre modèle ? Cela dépendra des réponses politiques qui y sont apportées. 

Entretien avec Lucas Chancel, co-directeur du Laboratoire sur les Inégalités Mondiales à l'Ecole d'économie de Paris et chercheur associé à l'IDDRI.

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Quel est l’impact de cette pandémie en matière d’inégalités ?  

C’est vraiment ce que l'on mettra ou non en oeuvre qui, à moyen terme, déterminera l'impact sanitaire et socio-économique. A ce stade, il est impossible de savoir vers où on va. En revanche, ce que l’on sait déjà, c'est que les crises sanitaires exacerbent les inégalités sociales préexistantes.

En matière de santé, l’exemple des Etats-Unis montre de manière extrême l’effet des inégalités sociales qu'on observe dans les autres pays riches. 30 millions d'Américains n'ont pas de couverture de santé et sont à une carie de la pauvreté voire de la banqueroute. Ils ne vont donc pas dans les systèmes de soins. Et en cas d'épidémie, ce sont les personnes les plus touchées.

Dans les autres pays riches, comme la France, l'Allemagne ou l'Angleterre, nous avons des systèmes de santé universels. Mais cela ne veut pas dire non plus qu'il n'y a pas d'inégalités face à cette crise : l'épidémie va toucher davantage les personnes modestes.

On l'a bien vu au moment de la canicule en France de 2003, où la catégorie socio-professionnelle était un élément important qui permettait d'expliquer le taux de mortalité. Les études épidémiologiques ont montré qu'être un ouvrier représente à peu près le même risque de surmortalité qu’avoir une maladie cardiovasculaire grave.

Pourquoi de telles différences ? 

D’abord parce que les personnes modestes ont un moins bon état de santé en général, en raison d'un cumul de facteurs : des travaux à fort niveau de pénibilité, un stress social plus important tout au long de la carrière professionnelle, moins d’informations et un moindre recours aux soins. Autrement dit, des revenus moindres, c’est moins de moyens pour se protéger et se guérir, même dans le cas d'un système de santé universel comme en France. Et tous ces facteurs à risque vont réduire votre chance de faire face correctement à la maladie.

On le voit par exemple avec la situation dramatique des personnes dans la rue, dans les grandes villes en France aujourd'hui. Elles sont exposées à la pandémie ; elles n’ont ni logement ni forcément les informations qu'il faut pour se prémunir.

La crise sanitaire touche tout le monde, mais davantage les plus modestes que les autres. 

Est-ce la même chose sur le plan économique ? 

Même si aujourd'hui il est impossible de prévoir, il me semble que cette crise sera probablement plus forte que celle de 2008. On a déjà entendu Christine Lagarde dire, selon les prévisions de la BCE, que la récession en Europe zone euro serait de l'ordre de 5 points de PIB. 

L’ampleur du choc va largement dépendre des mesures politiques, monétaires, fiscales, des filets de sécurité sociaux que les gouvernements seront capables ou non de mettre en place dans les jours, les semaines et les mois qui viennent.

Les crises, on le sait, ont un effet très fort en bas et en haut de la pyramide sociale. A court terme, ce sont toutes les personnes licenciées ou qui ne retrouvent pas d’emploi. Et à l’autre bout du spectre, tous les détenteurs de capitaux, d’actions qui sont en train de s'effondrer en Bourse.  
Si on regarde ce qui s’est passé en 2008, on voit qu’à très court terme cette crise a compressé les inégalités. Mais très rapidement, l'ordre social qui précédait la crise reprend le dessus. Et au bout de quatre ans, on repart vers une course à la montée, à la progression des inégalités. Aux Etats-Unis, les très riches ont touché le fond assez vite, mais ont aussi retrouvé très rapidement leur position d'avant la crise. Pour finalement faire plus que compenser leurs pertes. En revanche, en bas de la pyramide sociale, les 50% les plus pauvres ont un niveau de richesse plus faible qu'en 2008.
Les conséquences de la crise actuelle dépendront donc des réponses politiques.

Lucas Chancel, co-directeur du Laboratoire sur les Inégalités Mondiales à l'Ecole d'économie de Paris.
Lucas Chancel, co-directeur du Laboratoire sur les Inégalités Mondiales à l'Ecole d'économie de Paris.
- Asia Global Institute

Le fait qu’il s’agisse d’une crise sanitaire met en lumière la question du modèle social et des inégalités. Davantage peut-être que lors d’un krach boursier. La nature de la crise peut-elle avoir une influence sur la nature des réponses politiques et économiques qui seront apportées ? 

Là encore, difficile encore de savoir ce qui va se passer. Effectivement, malgré toutes les inégalités face au risque de mortalité, il y a quand même un sentiment que tout le monde est potentiellement concerné et peut contracter ce nouveau coronavirus.  
Or, on se rend compte aujourd'hui que le marché ne peut pas faire face à ce type de crise. On va le voir d'ailleurs de manière extrêmement chaotique et dramatique dans le contexte américain.  

On peut imaginer, si on est optimiste, que finalement, cela va vers la prise de conscience - et c’est d’ailleurs ce qu'on voit en France en ce moment - de la nécessité du service public, notamment de santé. Et on l'entend aussi désormais dans le discours du gouvernement et du Président de la République.
Là, tout cela va plutôt dans le sens d’un changement de paradigme dans notre manière collective de penser le financement de ses services publics.

Ce type d'événement et de crise peut reposer des questions fondamentales et centrales et potentiellement déboucher sur le développement d'un nouveau modèle.

Mais s’il y une fenêtre d'opportunité importante pour ceux qui veulent davantage de justice sociale et repenser les règles du marché, il y a un risque tout aussi important que tout cela s'effondre et que les partis nationalistes et populistes prennent le dessus.  
Tout cela dépendra des choix qui seront faits. En France, mais aussi chez nos voisins européens. On voit bien qu'une coordination européenne importante sera nécessaire pour empêcher l'explosion de la zone euro.
Il va falloir être très vigilants aux types de réponses qui vont être proposées et discutées dans les mois qui viennent.