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Luis Fernando Marín Ardila : "Les Nukak Maku, métaphore humaine"

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Quand l'Amazonie n'est plus refuge
Quand l'Amazonie n'est plus refuge
© AFP - RICARDO OLIVEIRA

Coronavirus, une conversation mondiale. La forêt amazonienne, refuge contre le coronavirus ? C'est ce que semblerait dire la trajectoire des Nukak Maku, ethnie de l’Amazonie colombienne, qui sont retournés se confiner dans la jungle. Analyse d'un chassé-croisé avec les animaux sauvages qui raconte le déséquilibre endémique à l’œuvre.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant  les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? »

Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons.

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Depuis le 24 avril, Le temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici.

Aujourd'hui, le philosophe colombien Luis Fernando Marín Ardila analyse la forêt amazonienne et les Nukak Maku -une ethnie d'un millier d'indigènes- comme une métaphore des déséquilibres du vivant.

Les Nukak Maku, métaphore humaine   

C'était le 3 mars 2020. Les nouvelles alarmantes concernant la pandémie abondaient, de même que les recommandations pour tenter d'y faire face. Parmi ce flot d'informations , une a particulièrement retenu mon attention : les Nukak Maku - une petite ethnie de l'Amazonie colombienne - ont décidé, en réponse à la propagation du virus mortel, d’aller se confiner dans la jungle.  

Quelques semaines plus tard, le monde entier diffusait des images d'animaux sauvages et exotiques sortant dans les rues, les parcs et les avenues des villes du monde entier devenues vides et silencieuses. Alors que des millions de personnes étaient cloitrées chez elles, confinées par la force des circonstances, les villes ont vu émerger une « jungle de béton ». 

Cette faune, à l’accoutumée cachée dans la forêt amazonienne et tenue à distance par les innombrables pollutions humaines, pavanait aux alentours des plages, dans les villages du piémont mais aussi dans les quartiers presque entièrement urbains. C’était alors le spectacle des dauphins, des baleines, des cerfs, des sangliers, des ratons-laveurs, des renards, des coyotes, des chats sauvages, des ours, des chauves-souris, des belettes, des iguanes, des paons, des perroquets, des goélands ou encore des hiboux qui nous était donné à voir. 

Les Nukak Maku sont, eux, retournés dans la jungle.  

Même si je n’attribue, pour l’instant, une quelconque efficacité à la solution de l'isolement dans la jungle des Nukak Maku, et que j’ai conscience que la présence de la faune sauvage dans les  métropoles est un spectacle sporadique et certainement unique, il me semble que ces deux événements disent de façon retentissante le déséquilibre endémique à l’œuvre dans le monde entier.

Ce déséquilibre n’a d’autres origines que l'absurdité des processus de colonisation engendrés par les intérêts économiques prédateurs ainsi que la violence multiforme que nous autres, les êtres humains, pratiquons et accumulons depuis des centaines d’années sur les ressources naturelles. 

Lors de cette période de confinement, les Nukak Maku ont du s’aventurer hors de la jungle pour mendier dans les villages environnants. Ces images de mendicité ne sont pas sans rappeler celles des reportages télévisés en Colombie dans les années 1980, qui montraient des hommes et des femmes portant à bout de bras leurs enfants, parés de vêtements ethniques, arborant des peintures colorées sur le visage, qui, abandonnées et sous notre regard indifférent, fouillaient dans les ordures à la recherche de denrées alimentaires. 

Aussi riche en ressources naturelles et en espaces silencieux et sereins que soit la jungle, les Nukak Maku ont été obligés de sortir de ce vaste univers pour mendier dans les espaces post-selvatiques alentours.

Le déplacement des Nukak Maku dans ces espaces périphériques -et désormais leur retour dans la jungle- , d'une part, et le calme et la tranquillité de la métropole qui invitent les animaux à sortir de leurs forêts, d'autre part, sont des effets et symptômes du manque d’harmonie de notre vie contemporaine et du monothéisme banalisé qu’est le culte insatiable de l’argent et de la consommation.

En cette trouble période du mois de mai 2020, le virus se propage à une vitesse alarmante et avec des effets inquiétants jusqu’en Amazonie colombienne, brésilienne, péruvienne et équatorienne. Ces habitats éloignés, ces eaux dormantes, ces niches denses dans la jungle ne sont plus des refuges pour l'Homo sapiens demens(1). 

(1) l’Homo sapiens demens , traduit par « l’homme savant fou », est une formule, employée par Edgar Morin dans "Le Paradigme perdu : la nature humaine" (Seuil, Point, 1973), pour désigner l'humanité.

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale