Lula : "L’Amazonie doit demeurer au Brésil, mais le Brésil doit prendre ses responsabilités"

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Lula : "L’Amazonie doit demeurer au Brésil, mais le Brésil doit prendre ses responsabilités"

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Entretien | En visite à Paris, dont il est devenu citoyen d'honneur, l'ex-Président du Brésil Luiz Inacio "Lula" da Silva a plaidé pour l'Amazonie. Face à tous ceux qui en convoitent les richesses, il rappelle que le Brésil y est souverain. Et refuse que soit bradé ce patrimoine par un Bolsonaro "destructeur".

Le positionnement de l’ancien chef d’État brésilien sur la protection de l’Amazonie est pour le moins ambivalent. Pour tous les responsables politiques brésiliens, historiquement, le sort de l’Amazonie est une affaire de souveraineté. Luiz Inacio "Lula" da Silva n’échappe pas à cette règle.

En dépit des efforts menés sous sa présidence pour réglementer l’exploitation de la forêt amazonienne, notamment la mise en place d’un nouveau code forestier et une fiscalité pour lutter contre la déforestation, celle-ci n’a jamais vraiment ralentit lorsqu’il était au pouvoir.

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Et c’est sous sa présidence qu’en 2008, la BNDES (Banque nationale de développement brésilienne) a été épinglée dans un rapport de l’ONG Greenpeace, pour avoir financé des projets d’expansion des élevages bovins. Activité qui lors de la première décennie de ce siècle est tenue responsable de 80% de la déforestation.

La politique de Jaïr Bolsonaro est marquée par le démantèlement des institutions de protection de la forêt amazonienne et populations indigènes (IBAMA et FUNAÏ). Le 15 mars prochain, des organisations d’extrême-droite appellent d’ailleurs à manifester devant le Congrès national et la Cour suprême brésilienne pour contester l’action de ces deux institutions. Le président Bolsonaro a lui-même diffusé sur le réseau social WhatsApp une vidéo soutenant cette initiative.

En visite à Paris, Lula, qui dirigea le Brésil de 2003 à 2010, a reçu lundi des mains d’Anne Hidalgo le titre de citoyen d’honneur de la ville de Paris, une distinction rare destinée à soutenir des personnalités mondiales dans leur combat pour défendre les droits humains. Celui qui est sorti de prison le 8 novembre dernier, accusé de corruption, défend la responsabilité de son pays dans l’exploitation et le développement du "poumon de la planète". 

L’Amazonie reste au cœur des préoccupations de la communauté internationale. Pour vous, la question est internationale ou seulement brésilienne ? 

C’est une absurdité de discuter pour savoir qui est le propriétaire de l’Amazonie, car le Brésil est le propriétaire de l’Amazonie. Mais, c’est indiscutable, le Brésil est aussi le responsable de la destruction de l’Amazonie.

J’ai signé l’accord entre le Brésil, l’Allemagne et la Norvège pour créer un fonds destiné à l’exploration et au développement de l’Amazonie. Le Brésil a besoin que les scientifiques du monde entier, des chercheurs avec l’argent des gouvernements, dans les universités, puissent explorer l’Amazonie pour le bien de l’humanité : elle recèle d’immenses richesses médicales, pharmaceutiques…

Lula : "C'est une absurdité de discuter pour savoir qui est propriétaire de l'Amazonie. , car le Brésil est le propriétaire de l’Amazonie. Mais, c’est indiscutable, le Brésil est aussi le responsable de la destruction de l’Amazonie."

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Comment réagissez-vous aux injonctions internationales concernant l’Amazonie ? 

Nous devons avoir une discussion plus intelligente, plus apaisée. Il n’est pas acceptable que le président Macron puisse dire que l'Amazonie doit être internationale, pas plus qu’il n’est acceptable que le Brésil dise qu’elle est intouchable. Et Bolsonaro a déjà dit qu’il donnerait aux États-Unis la possibilité d’explorer l’Amazonie. Il a livré les intérêts du Brésil à Trump, il fait tout pour lui rendre service. C’est non.

L’Amazonie doit demeurer au Brésil, mais le Brésil doit prendre ses responsabilités. Les bénéfices qui peuvent être tirés de l’Amazonie sont scientifiques et doivent être ouverts aux scientifiques du monde entier.

En d’autres termes, l’Amazonie doit être exploitée en accord avec les intérêts du Brésil, et le Brésil doit tenir compte de la richesse de sa biodiversité pour le bien de l’humanité.

Mais il ne faut pas oublier qu’il y a 25 millions de personnes en Amazonie. Ce sont des hommes et des femmes qui ont besoin de travailler, qui ont besoin de manger, qui ont besoin d'accéder aux mêmes équipements que tout le monde. Nous devons créer une forme de développement durable non polluant pour la région de l’Amazonie.

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Vous dites que le président Bolsonaro "ne veut pas discuter du statut des indiens, des problèmes d’environnement". Pour lui, tout cela conduit au communisme…

Et ce n’est pas une bonne chose, car le Brésil est très grand et peut être un acteur international dès lors qu’il se respecte. Le Brésil peut maintenir de bonnes relations avec la France, l’Inde, la Chine, les États-Unis. Mais surtout, le Brésil a une grande importance en Amérique du Sud, qui se trouve géographiquement face à l’Afrique.

Le Brésil peut mener une politique très offensive, pour créer de nouveaux blocs économiques, pour que les pays pauvres puissent se développer, améliorer la vie de leurs peuples… C’est le rôle qui incombe au Brésil, dès lors qu’il est dirigé par des démocrates…

Bolsonaro est une étrangeté de l’Histoire. Il y a 70 % des personnes qui pensent différemment au Brésil, qui ne partagent pas les opinions de du Président.

Je le confesse, je n’étais pas venu en France depuis un certain temps. Il y a une grande différence aujourd’hui dans la compréhension que vous avez du Brésil. Avant, vous pouviez percevoir l’orgueil des Brésiliens.

Maintenant, tout cela est partie en fumée. Parce que nous avons un Président qui ne comprend rien et fait exprès de ne rien comprendre. Il a un cerveau destructeur, il ne construit rien, si ce n’est de la discorde.

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Il ne construit rien de positif, il ne connaît que la discorde, il ne connaît que les offenses, la vulgarité, que les insultes aux journalistes, aux noirs, aux femmes, au Parlement, et ce n’est pas possible ! Au XXIe siècle, quand le monde a besoin de leader, que le monde a besoin de personne préoccupées par l’avenir, nous avons un homme de cette espèce qui gouverne le Brésil.

C’est triste !

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