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Mac/Val, l'art de conquérir un public

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Depuis dix ans, l'art contemporain coule des jours paisibles au Mac/Val (Musée d'Art contemporain du Val-de-Marne), à Vitry-sur-Seine. Sans aucun scandale à la Jeff Koons ou à la Anish Kapoor à signaler. En 2000, le projet de faire exister un tel lieu en proche périphérie parisienne apparaissait comme une gageure. Pourtant, le Mac/Val a su s'installer dans le paysage urbain et culturel du département, commençant même à rayonner doucement au-delà de ses frontières. La recette ? Nous sommes allés la chercher là-bas.

Chat d'Alain Séchas, dans les jardins du Mac Val
Chat d'Alain Séchas, dans les jardins du Mac Val

Vitry sur Seine. C'est à proximité du carrefour de la Libération, sur lequel s'élève une oeuvre de Dubuffet (Chaufferie avec cheminée, 1996), que se situe le Mac/Val. L'enseigne, déjà peu visible (par volonté de son architecte, Jacques Ripault), est camouflée par des branchages. Le nom du musée apparaît également en haut des portes vitrées de l'entrée, discret.

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Voilà dix ans que lesdites portes se sont ouvertes au public. Venus en nombre l'année de l'inauguration (150 000 entrées), les visiteurs sont pour beaucoup restés fidèles à l'établissement. Ils sont 80 000 à se rendre chaque année au Mac/Val (soit, curieusement, presque l'équivalent de la population de Vitry), dont 56% de Val-de-Marnais (et 34% de Vitriots).

"*On retrouve le public qui était là à l’ouverture : les habitants de Vitry, du Val-de-Marne, qui restent attachés au Mac/Val et l’ont vraiment identifié comme un équipement culturel du territoire. Un public parisien aussi, qui a maintenant réussi à dépasser le périphérique pour prendre conscience que le Mac/Val n’était pas un * « musée de banlieue »", mais un musée d’art contemporain qui a sa place en Île-de-France", explique Stéphanie Airaud, responsable des publics et de l’action culturelle au musée .

Parmi ce public, celui dit "captif ", composé de scolaires (17%), d'associations, et "autres structures qui font de l’art contemporain un élément d’articulation entre les populations, et dans des métiers qui vont de l’éducation à la psychiatrie. "

Alexia Fabre
Alexia Fabre

Alexia Fabre, conservateur en chef du Mac/Val , en poste sur ce projet depuis dix-sept ans, explique avoir beaucoup travaillé en amont de l'ouverture avec les habitants, leur faisant par exemple visiter le chantier : "Je pense que ce travail en direction de la population a porté ses fruits parce que dès l'ouverture, il y a eu une sorte de ferveur populaire. Il faut dire que le musée a ouvert juste après les émeutes en banlieue en 2005, alors que les médias parlaient beaucoup de ces territoires de la périphérie de façon très négative. "

80 000 visiteurs par an, un chiffre stable depuis plusieurs années. Seule la composition de ce public a légérement évolué : "Ce qu'on observe c'est que chaque année, on gagne un peu plus de gens qui viennent d'un peu plus loin ".

S'agit-il d'un succès ? "Je pense que c’est difficile de ne parler de succès qu’en terme de fréquentation. L’ambition du musée a toujours été de rendre plus intime la relation avec l’art contemporain, de favoriser cette rencontre ", affirme Stéphanie Airaud, qui préfère évoquer la présence d'artistes émergeants et confirmés au Mac/Val, à l'image de Christian Boltanski, et la fidélisation réussie des publics.

Les regards, Christian Boltansky, 1993
Les regards, Christian Boltansky, 1993

Lorqu'on parle du Mac/Val, on parle d'un projet de "démocratisation de la culture " impulsé par les "banlieues rouges " pour des populations "éloignées de la culture ". Stéphanie Airaud elle, préfère parler d'un public éloigné d'une "certaine offre culturelle ", très institutionnelle : "On est quand même dans un département qui soutient, depuis les années 80, la création contemporaine, que ce soit les arts plastiques, le théâtre, l'écriture, la danse, le cinéma... Il y a beaucoup d'associations culturelles, beaucoup de galeries d'art, de centres d'art, en région Île-de-France...

Il y a tout autant de gens qui sont coupés de l'offre culturelle à Paris qu'en banlieue. Et puis de quelle culture parle-t-on aussi ?Je pense que si vous interrogez un lieu comme le Frac île-de-France, à Paris, il pourra faire le constat de populations de cités voisines qui ne rentrent jamais dans le centre d’art, alors qu’il est dans Paris, que c’est un lieu public, gratuit.Stéphanie Airaud

Rendre les oeuvres lisibles pour éviter les polémiques
Est-ce parce que le public du Val-de-Marne est moins familier d'une culture institutionnelle, qu'il ne présente pas de frange conservatrice, contrairement aux publics parisien et versaillais dont une partie est prompte à s'indigner devant certaines oeuvres contemporaines ("Tree" de McCarthy, place Vendôme, Jeff Koons et Anish Kapoor au château de Versailles...) ? "C'est peut-être aussi parce que le Mac/Val travaille à rendre lisible son projet. Nous veillons à ne jamais prendre qui que ce soit pour un imbécile, à l’exclure du discours sur l’art, cela permet de dissuader certaines critiques ", répond Stéphanie Airaud, qui se méfie quand même de l'opposition Paris/ hors Paris.

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"C’est du design et pas de l’art ! " Redécouvrez le Pixel du 2 octobre 2015, une enquête sur "Nos regards sur l'art contemporain"

Black Whole Conference (2005), Michel de Broin (74 chaises en plastique et pieds métal)
Black Whole Conference (2005), Michel de Broin (74 chaises en plastique et pieds métal)

Au musée, les projets d'exposition complexes ont toujours reçu un accueil enthousiaste. Alexia Fabre elle aussi, l'explique par leur souci constant d'accompagner le public, de lui donner des réponses :

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"Le Grand Troc" au Mac/Val
"Le Grand Troc" au Mac/Val

Jusqu'au 23 novembre 2015, le Mac/Val consacre un espace d'exposition au "Grand Troc" : tout visiteur souhaitant acquérir une oeuvre (elles sont toutes réalisées en bois par de jeunes auteurs) doit la troquer contre l'objet réel. Et la conservatrice en chef d'évoquer l’exposition "Chercher le garçon" (terminée le 30 août 2015), dans laquelle il était question de genre, de réinvention de certains diktats culturels sur les valeurs de la masculinité, et qui s'est déroulée sans heurt, aucun : "Nous avons été assez interrogés sur le positionnement de cette exposition à Vitry, dans une banlieue populaire. C’est l’exposition qui a eu le plus grand succès et qui nous a valu les mots les plus engagés, les plus enthousiastes, dans le livre d’or. "

A noter que, parmi les quelques jeunes visiteurs que nous avons croisés, aucun n'avait d'ailleurs entendu parler des dernières polémiques parisiennes liées à l'art contemporain.

Je crois que le Mac/Val raconte une relation à l’art contemporain qui n’est pas que liée au marché, à un certain nombre de grandes stars de l’art contemporain.Stéphanie Airaud

Alexia Fabre elle aussi regrette qu'on* "parle toujours d'art contemporain en raison de l'argent, de la question du marché, ou en raison de scandales* . Tout ça c'est l'arbre qui cache la forêt. La vraie réalité de la scène artistique aujourd'hui, c'est 99% d'artistes qui doivent travailler à côté pour vivre, des galeries qui ont de grandes difficultés, et des institutions qui travaillent au jour le jour. "

La conservatrice en chef dit le Mac/Val très éloigné de ces questions-là, l'art y étant regardé comme une façon de mieux représenter la vie et de dialoguer avec le monde environnant.

Il y a des œuvres qui parlent facilement, d’autres qui sont un peu plus mutiques. Il faut lever une part de mystère, mais aussi en conserver une partie. L'accompagnement peut prendre la forme d'une visite gustative par exemple. Le goût, la cuisine... transcendent les origines sociale, culturelle, géographique, ce sont des sujets très partagés.Alexia Fabre

La Crue, Stéphane Thidet, 2010
La Crue, Stéphane Thidet, 2010

Aujourd'hui, comme il y a dix ans, le projet est porté par le Conseil départemental du Val de Marne, qui attribue au musée un budget d’acquisition de 400 000 euros par an (contre 500 000 en 2000, mais la crise est passée par là…). "Les choses deviennent de plus en plus compliquées, même si on est soutenus avec beaucoup de ferveur, toujours. Evidemment, avec 400 000 euros, vous n’achetez pas un tableau d’Anselm Kiefer. Mais chaque année, nous pouvons accueillir une vingtaine d’œuvres d’artistes de moyenne carrière ou de très jeunes artistes qui nous semblent prometteurs ", explique Alexia Fabre.Le Mac/Val possède plus de 2000 oeuvres, dont une centaine sont exposées dans la collection permanente. Les artistes ? Ils sont connus, et moins connus, jeunes et moins jeunes : Pierre Soulages, Annette Messager, Laura Henno, Bertille Bak, Julien Prévieux... ou encore François Morellet, dont une installation labyrinthique occupe actuellement l'espace de l'exposition temporaire.

A l'horizon 2020, le Grand Paris offrira au Mac/Val une meilleure accessibilité : "Le métro sera aux portes du musée. "

L'équipe de l'établissement ne compte pas modifier sa politique d'action, témoigne Stéphanie Airaud : "On va continuer à travailler sur le développement et la fidélisation des publics. Tous les jours, il y a de nouveaux habitants qui arrivent en Île-de-France. La modification de la typologie et l’évolution de la population augmente aussi considérablement les publics à toucher. "

Effectivement, le paysage autour du musée - initialement destiné en priorité à la population d'un seul département -, change, l'horizon s'élargit : "Les territoires grandissent, les frontières s'abattent doucement, les relations entre Paris et sa périphérie sont en train de se transformer. Les Parisiens sont obligés d'aller plus loin pour se loger, et puis il y a une forme de curiosité, un apaisement aussi. On recouvre le périphérique aujourd'hui. On le voit : ce sont de grands ponts qui viennent comme ça, relier la capitale à ses territoires alentours ."