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Macron appelle à la "responsabilité collective" : Paul Ricœur et Max Weber en héritage

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Emmanuel Macron, Dijon, le 23 mars 2017.
Emmanuel Macron, Dijon, le 23 mars 2017.
© AFP - Eric FEFERBERG

En exhortant les propriétaires à baisser les loyers de 5 euros au nom de la "responsabilité collective", Emmanuel Macron s'inscrit dans une filiation à Paul Ricœur, Max Weber... mais aussi Michel Rocard.

Ce mardi 5 septembre, Emmanuel Macron a appelé les propriétaires à baisser leur loyer de 5 euros en réponse à la baisse de 5 euros de l’APL (aide personnalisée au logement) :

J’ai été surpris du silence collectif, de ne pas appeler les bailleurs sociaux, les propriétaires, de baisser de 5 euros le prix du logement. C’est ça la responsabilité collective. C’est ça ce qu’il faut faire à partir du 1er octobre. J’appelle publiquement tous les propriétaires à baisser publiquement le loyer de 5 euros par mois si on veut accompagner les locataires. L’Etat n’a pas à payer tout !

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Moqué, cet appel a d'autant plus suscité un tollé que la baisse des APL est, en soi, décriée. Mais une expression se détache de cette annonce : "responsabilité collective". De quoi Emmanuel Macron veut-il parler en convoquant ce terme qui puise chez Paul Ricœur, Max Weber ou Hannah Arendt ?

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Une définition mouvante

Dans Le concept de responsabilité. Essai d’analyse sémantique, le philosophe Paul Ricœur rend compte de sa complexité en racontant son histoire. Or Emmanuel Macron se réclame régulièrement du philosophe dont il a notamment été l'assistant éditorial. Sur France Culture, dans "Les Matins" du 27 janvier 2017, celui qui allait devenir Président de la République quelques mois plus tard, disait :

J'ai beaucoup appris auprès de lui. A lire la philosophie. Parce que c'est un hasard de la vie, presque un malentendu. C'est François Dosse, qui a été son biographe, qui était historien, qui a été un de mes professeurs, qui m'a conduit jusqu'à lui parce que Ricœur cherchait quelqu'un pour faire ses archives. Donc c'était vraiment une tâche très manuelle, très ancillaire. Et nous nous sommes rencontrés, et nous ne nous sommes plus quittés.

Emmanuel Macron évoque longuement ce qu'il a gardé de Paul Ricoeur, son "héritage"

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D'abord employée dans le domaine juridique, la responsabilité implique les notions de réparation et de punition – si je suis responsable, je dois réparer le dommage et supporter le châtiment. Puis au cours du XIXᵉ siècle, le terme entre dans langage courant. La réparation donne alors lieu à une forme de dépénalisation – j’ai réparé, je n’ai plus à être puni(e). Peu à peu, la notion de faute s’efface aussi, "sous la pression de concepts tels que la solidarité, la sécurité, le risque" , écrit Ricœur. Le principe d’obligation devient lui aussi moins prégnant.

En parallèle, Ricœur constate un déplacement de l’objet de la responsabilité. Au plan juridique, on déclare l’auteur responsable des faits. Mais au plan moral, c’est d’autrui qu'on est responsable. La responsabilité n’est plus un rapport entre un auteur et son action, elle implique désormais l’autre. C’est ici que fait sens la "responsabilité" évoquée par Emmanuel Macron – solliciter le propriétaire pour l’autre, le locataire. Pour Ricœur, cette transformation s'explique par deux événements : le fait que la victime ait progressivement occupé une place centrale dans le droit de la responsabilité, et le fait que l'intersubjectivité devienne, avec Levinas, un thème majeur en philosophie. "C’est d’autrui plutôt que du for intérieur que l’injonction morale est dite procéder" écrit Ricœur.

Vous pouvez réécouter sur Ricœur l'intégrale de l'émission "A voix nue" qui lui était consacrée en septembre 1993 et dont est tiré ce passage où il revient sur le sens de la responsabilité, exposant ses prises de position personnelles durant la guerre d'Algérie et les débuts de mai 68 :

Paul Ricœur et la responsabilité

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L'influence de "l'éthique de responsabilité"

La "responsabilité " telle que la conçoit Emmanuel Macron renvoie à une philosophie bien précise appelée l’"éthique de la responsabilité". C’est Max Weber, économiste et sociologue allemand qui l’a théorisée et analysée en rapport au politique, l'opposant à la "responsabilité de la conviction".

L’éthique de la conviction relève de ce qu'on appelle l’axiologie (du grec "axia" : la valeur). Il s’agit dans cette démarche de ne pas trahir une valeur - par exemple ne jamais user de la force, ne jamais dire que la vérité. "L’acteur n’a pas à se soucier des conséquences, pourvu que son intention soit pure. Il n’est responsable que de celle-ci, c’est-à-dire de la qualité de sa volonté, le reste est affaire de hasard ou de providence" explique le philosophe Gilbert Hottois. Pour autant, "elle n’est pas irrationnelle puisqu’elle s’attache à rester cohérente avec une conviction, quel que soit le contexte".

L’éthique de la responsabilité, quant à elle, relève de la téléologie (du grec "télos" : le but). Ce qui est important ici, c’est la fin, les conséquences concrètes de l’action. Cette éthique s’attache à l’efficacité et encourage ainsi le pragmatisme. Elle se caractérise aussi par une attention portée aux conséquences qui doivent être considérées car "le risque existe qu’elles soient contre-productives par rapport au but visé". Ce qui la distingue de l’éthique précédente.

Michel Onfray éclairait ce diptyque dans son billet "Le monde selon Michel Onfray" le 17 octobre 2015 sur France Culture :

Selon Weber, l’éthique de la responsabilité est "celle de l’homme d’action, plus précisément celle de l’homme politique, du moins dans notre époque moderne", explique encore Gilbert Hottois. Michel Rocard, homme d’Etat dont le candidat Macron s’est à plusieurs reprises revendiqué comme l’héritier politique, y faisait justement souvent référence, comme vous pouvez l'entendre dans ce documentaire de 2016 "Une vie, une œuvre" qui retrace sa vie :

Michel Rocard disait, par exemple, à propos de la Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie :

Je nage dans l’éthique de responsabilité au nom d’une conviction, mais lorsqu’il y a conflit entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité, un homme politique conséquent choisit l’éthique de responsabilité, c’est sa fonction.

L'ancien Premier ministre écrivait aussi dans la préface de son Rapport sur les camps de regroupements et autres textes sur la guerre d’Algérie :

J’ai pendant des années admiré et fait mien cet adage "right or wrong my country" mais je suis ainsi fait que quand mon pays agit mal, j’ai du mal à le défendre […] La France est grande quand elle subordonne ses actes à l’éthique qu’elle s’est donnée. L’adage anglais est inadmissible, dans ces conditions servir la France c’est aussi la prémunir contre d’éventuels errements.

Un passage clair entre une éthique de la conviction - j’aime mon pays, quoi qu’il fasse, et une éthique de la responsabilité - je reconnais que ce pays que j’aime a commis ce que je considère comme une erreur.

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Responsabilité individuelle vs responsabilité collective

Dans son appel aux propriétaires ce début septembre, Emmanuel Macron ne parle pas seulement de responsabilité, il parle de "responsabilité collective". S’il en rappelle la dimension collective, c’est parce que sa requête s’inscrit dans l’individuel et n’est pas coercitive (les patrons n’y sont en réalité pas obligés). En l’intégrant dans une démarche collective, il emploie un moyen symbolique fort de persuasion.

Comme l’explique la philosophe britannique Margaret Gilbert dans La Responsabilité collective et ses implications, chez les philosophes d’obédience collectiviste "la notion de responsabilité morale centrale est celle qui s’adresse à un collectif comme entité singulière et non la responsabilité individuelle des membres du groupe. Un collectif peut être moralement responsable en tant que tel sans que cela ne s’étende aux individus qui la composent."

Pour elle, le plus pertinent n’est pas d’additionner les engagements personnels mais de prendre une décision "tous ensemble". La philosophe appelle cela, le "co-engagement". Elle précise "être partie prenante d’un co-engagement, c’est s’engager à agir de son mieux, en conjonction avec les autres pour atteindre l’objectif visé. L’engagement dans ce cas n’est pas personnel". Pour que se forme le "co-engagement", il faut que chaque personne soit dans un état d’esprit particulier qu’elle nomme "disponibilité au co-engagement". Elle explique : la disposition de l’individu à contracter le co-engagement "peut résulter d’une pression extérieure, parfois considérable. Celle-ci peut être exercée, entre autre, par des amis, des parents, des professeurs ou des politiciens". Cette union crée pour la philosophe "une entité nouvelle". Ainsi naît le collectif d'Emmanuel Macron !

Hannah Arendt, pour sa part, regardait l'idée d'une responsabilité collective comme implicite. La philosophe abordait cette question dans Ontologie et Politique :

Nous ne pouvons échapper à cette responsabilité politique et purement collective qu’en quittant la communauté, et puisque aucun individu ne peut vivre sans appartenir à une communauté quelconque, cela signifierait simplement passer d’une communauté à l’autre et donc une sorte de responsabilité à une autre.

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