Publicité

"Madame Bovary" : et Flaubert réinvente le roman

Par
 Illustration de Charles Léandre pour le livre Madame Bovary de Flaubert, gravé à l’eau-forte en couleur par Eugène Decisy, 1931
Illustration de Charles Léandre pour le livre Madame Bovary de Flaubert, gravé à l’eau-forte en couleur par Eugène Decisy, 1931
- Charles Léandre, Domaine public (Wikipédia)

La gestation de "Madame Bovary" a duré quatre ans : le temps pour Flaubert de noircir 1788 feuillets. Focus sur un processus d'écriture proprement nouveau : c'est d'abord par son style que le roman choqua en 1856, avant même d'être mis en procès pour son caractère "licencieux" l'année suivante.

Cinquante-trois mois de travail et 1788 feuillets ont été nécessaires à la rédaction de Madame Bovary, le roman qui rendit Flaubert célèbre et lui valut les tribunaux. Avec cette œuvre, l'écrivain bouleversa les codes de l'écriture romanesque. Au point que 70 passages de Madame Bovary furent censurés par les propres amis de Flaubert lors de sa prépublication en 1856 dans La Revue de Paris. Non pas pour des raisons morales - c'est seulement lors de son procès l'année suivante que Flaubert se vit reprocher la couleur "lascive" de certains passages -, mais pour des raisons esthétiques.

Flaubert se guérit du "cancer du lyrisme"

J’ai commencé hier au soir mon roman. J’entrevois maintenant des difficultés de style qui m’épouvantent”, écrivait Gustave Flaubert à son égérie la poétesse Louise Colet, le 20 septembre 1851. Quelques mois plus tôt, Flaubert avait mis le point final à sa Tentation de Saint Antoine, qu’il considérait comme sa première œuvre importante. Il avait appelé auprès de lui ses deux grands amis, Louis Bouilhet et Maxime Du Camp, afin de la leur soumettre. La lecture avait duré quatre jours et quatre nuits, à l'issue desquels Flaubert s'était entendu dire que le roman était bon à jeter au feu. L'encourageant à écrire quelque chose de réellement différent, sans sacrifier au romantisme, les deux amis avaient alors conseillé à Flaubert de s'emparer d'un fait divers banal pour lequel tout recours au lyrisme serait grotesque, de “s’en tenir vraiment à quelque chose qu’il ferait presque de façon pédestre.

Publicité

C'est ce que rapportait André Versaille, écrivain et éditeur belge, dans Les chemins de la connaissance du 13 juillet 1992 : "Au départ, c’est vraiment un lyrique, c’est un romantiste [sic], un enfant d’Hugo. Et tout le reste de sa vie, il va essayer de se purger de ce romantisme, de ce lyrisme. Il aurait dit plus tard, c’est ce que Maxime Du Camp raconte dans ses mémoires : 'Vous m’avez guéri du cancer du lyrisme.'"

Bovary-bovarysme_Les chemins de la connaissance, 13 juillet 1992

17 min

Durée : 18 min

“J'étais envahi par le cancer du lyrisme, vous m'avez opéré ; il n'était que temps, mais j'en ai crié de douleur.” Gustave Flaubert

"Madame Bovary", roman anti-balzacien

"Madame Bovary", édition du Centenaire, Paris, 1921
"Madame Bovary", édition du Centenaire, Paris, 1921
- Pierre Brissaud

Pour Yvan Leclerc, enseignant à l'université de Rouen et spécialiste de l'écrivain que nous avons interrogé à ce sujet, Flaubert reste néanmoins un lyrique : "Simplement, c’est un lyrique qui n’est plus un lyrique romantique s'exprimant à la première personne". Avec Madame Bovary, Flaubert met en place l’impersonnalité, rappelle-t-il :

À la fois l’auteur ne doit pas donner son opinion, en particulier politique, sociale, et en même temps, il ne doit pas faire passer quelque chose de sa propre personnalité, de sa propre biographie, à l’intérieur du texte. C’est une sorte de lyrisme contenu. Ce que Flaubert invente, c’est une nouvelle forme de roman. Quand il sous-titre "Madame Bovary" “Mœurs de province”, il fait un clin d’œil à Balzac bien sûr, avec les scènes de la vie de province, et en même temps, c’est un roman anti-balzacien, parce que c’est un roman dans lequel l’auteur n’intervient pas. Il va se mettre à la hauteur de ses personnages. Yvan Leclerc

Tandis que Balzac, avec son narrateur omniscient, surplombe la narration, sachant tout ce que ses personnages font et pensent, racontant l’histoire du point de vue de Dieu, Flaubert immerge son lecteur à l’intérieur de la conscience et du corps de ses personnages : "Il voit à travers les personnages, donc il introduit un point de vue subjectif constant."

Résultat de ce changement de focalisation ? Dans Madame Bovary, le personnage d'Emma se résume parfois à un corps, soumis à ses cinq sens, et c'est ce qui a tant choqué les membres de La revue de Paris, au moment de la prépublication du roman. Illustration avec ce passage, qui relatait une simple visite d'Emma chez le coiffeur, censuré comme soixante-neuf autres en 1856 :

Yvan Leclerc lit un passage de Madame Bovary qui avait été supprimé au moment de sa prépublication

3 min

Flaubert dissèque Madame Bovary. Caricature parue dans "La Parolie", 1869
Flaubert dissèque Madame Bovary. Caricature parue dans "La Parolie", 1869
- Achille Lernot

Par ailleurs, Yvan Leclerc souligne une autre nouveauté du roman flaubertien : l’irruption des objets : "Si Balzac est l'inventeur de l’objet romanesque, Flaubert, au lieu de raconter l’histoire de l’objet, va montrer leur présence. Proust a très bien remarqué quelque chose dans un article sur le style de Flaubert écrit en 1920, c’est que les objets sont les sujets des verbes."

Aux angles, se dressait l'eau-de vie dans des carafes. Le cidre doux en bouteilles poussait sa mousse épaisse autour des bouchons, et tous les verres, d'avance, avaient été remplis de vin jusqu'au bord. De grands plats de crème jaune, qui flottaient d'eux-mêmes au moindre choc de la table, présentaient, dessinés sur leur surface unie, les chiffres des nouveaux époux en arabesques de nonpareille. Extrait de "Madame Bovary"

“La sève des arbres vous entre au cœur par les longs regards stupides que l’on tient sur eux.” (Gustave Flaubert)

C'est par une sorte de double mouvement que Flaubert progressait dans son écriture, décrivait André Versaille dans l'archive de 1992 : "C’est à la fois quelqu’un qui s’échauffe pour essayer de ressentir les choses, mais il sait bien que ce n’est pas dans l’échauffement qu’on écrit. On n’écrit pas quand on est échevelé." Il s'agit pour Flaubert d'éprouver les choses jusqu'à leur paroxysme, avant de les laisser décanter, expliquait-il encore : "Que le dépôt se fasse lentement, et puis lentement, recréer ce qu’il aura éprouvé. […] Il y a des pages qui sont très belles, qui sont d’ailleurs assez lyriques, où il explique que ce qu’il a essayé d’écrire aujourd’hui c’est une promenade à cheval. Il était à la fois les amants, elle, lui, il était même le cheval qui galopait dans le parc."

Rodolphe et Emma suivirent ainsi la lisière du bois. Elle se détournait de temps à autre afin d'éviter son regard, et alors elle ne voyait que les troncs des sapins alignés, dont la succession continue l'étourdissait un peu. Les chevaux soufflaient. Le cuir des selles craquait. Au moment où ils entrèrent dans la forêt, le soleil parut. - Dieu nous protège ! dit Rodolphe. - Vous croyez ! fit-elle. - Avançons ! avançons ! reprit-il. Il claqua de la langue. Les deux bêtes couraient. De longues fougères, au bord du chemin, se prenaient dans l'étrier d'Emma. Rodolphe, tout en allant, se penchait et il les retirait à mesure. D'autres fois, pour écarter les branches, il passait près d'elle, et Emma sentait son genou lui frôler la jambe. Le ciel était devenu bleu. Les feuilles ne remuaient pas. Il y avait de grands espaces pleins de bruyères tout en fleurs ; et des nappes de violettes s'alternaient avec le fouillis des arbres, qui étaient gris, fauves ou dorés, selon la diversité des feuillages. Souvent on entendait, sous les buissons, glisser un petit battement d'ailes, ou bien le cri rauque et doux des corbeaux, qui s'envolaient dans les chênes. Extrait de "Madame Bovary"

Ainsi, pour André Versaille, l’œil de Flaubert est "à la fois éponge et bistouri" : “Il parvient à pénétrer les choses, il investit les personnages, et tout ce qu’il voit, donc ça c’est la force du bistouri, mais en même temps il dit quelque part qu’il faut que la nature pénètre en nous, et elle finit par pénétrer par ces 'longs regards stupides', je cite de mémoire."

Raison pour laquelle il lui faut des jours pour rendre sur le papier une sensation fugace : "On retrouvera ça plus tard chez Proust, par le chemin de la mémoire, ce qui est autre chose, mais lui c'est la sensation : éprouver la sensation, et lentement, parvenir à la restituer."

À réécouter : Episode 1

Flaubert, un écrivain qui progresse "à travers des ronces"

Manuscrit de « Madame Bovary », de Flaubert. Brouillons, 1ère partie. 1857
Manuscrit de « Madame Bovary », de Flaubert. Brouillons, 1ère partie. 1857
- Gustave Flaubert

Lente gestation donc, et ce d'autant plus que pour Flaubert, comme il le confie à sa maîtresse, “les érections de la pensée sont comme celles du corps, elles ne viennent pas à volonté." Car Flaubert est un écrivain qui "n'avait pas la grâce, contrairement à Hugo qui pouvait écrire tous les matins une centaine d’alexandrins pratiquement sans ratures avant d’aller prendre son petit déjeuner", expliquait André Versaille dans l'archive de 1992.

"Si je parvenais à écrire comme je sais qu’il faut écrire, quel écrivain je serais”, se disait Flaubert […] Il écrit deux pages par jour, dont il détruit les deux tiers le lendemain. André Versaille

Il ne cherche pas à trouver un "beau style", mais un "style juste", souligne encore l'écrivain et éditeur. Flaubert est convaincu qu'il n'existe qu'une seule façon d'écrire les choses, il cherche à transcrire très exactement les sensations qui sont en lui : "Son effort à lui, c’est d’abord d’essayer de sentir les choses, sentir les choses justement.

Yvan Leclerc, quant à lui, pointe du doigt les exigences stylistiques de Flaubert, qui se souciait de ce que ses mots soient à la fois justes, et musicaux.

Flaubert faisait passer sa prose par l’épreuve bien connue du gueuloir. Il fallait que ça sonne à l’oreille, mais tout en évitant la prose poétique. Il détestait les allitérations, les assonances, les répétitions de termes. Il avait une grande admiration pour Chateaubriand, mais surtout pas pour la prose qui sonnait à l’oreille. Il fallait que toutes les phrases soient différentes, et en même temps que les mots ne puissent plus être changés quand ils étaient dans la phrase. Si un mot peut être changé à la répétition, ou à l’oral, finalement la prose est mauvaise, et il faut la recommencer. Yvan Leclerc

Finalement, l’expression bien connue de Flaubert, “Je fais un livre sur rien”, raconte à elle-seule toute cette quête stylistique de l'écrivain : "On a écrit des dizaines de pages là-dessus. Le livre sur rien, c’est le livre dans lequel au fond, les choses sont là. Et il n’est pas nécessaire de raconter quelque chose. Dans "Madame Bovary", il ne se passe pratiquement rien", résume Yvan Leclerc.

Ce qui me semble le plus beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, […] un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible. Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet, 16 janvier 1852

À NE PAS LOUPER : l'adaptation de Madame Bovary, de Gustave Flaubert, en feuilleton radiophonique