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Mademoiselle Constance Quéniaux, la femme à "L'Origine du monde"

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Constance Quéniaux, ici photographiée par Nadar, fut d'après Claude Schopp le modèle de Gustave Courbet pour peindre son célèbre nu "L'Origine du monde"
Constance Quéniaux, ici photographiée par Nadar, fut d'après Claude Schopp le modèle de Gustave Courbet pour peindre son célèbre nu "L'Origine du monde"
- Bibliothèque nationale de France

Entretien. L'un des nus les plus célèbres au monde gagnerait enfin son visage. Gustave Courbet aurait peint "L'Origine du monde" grâce à Constance Quéniaux, "une danseuse de second ordre et sans doute une excellente demi mondaine" d'après Claude Schopp, le chercheur à l'origine de cette découverte.

Le célèbre et sulfureux tableau de Gustave Courbet "L'Origine du monde" a enfin un... visage et un nom ! Après 152 ans de secrets, l'identité du modèle a été découverte fortuitement par Claude Schopp, écrivain spécialiste de Dumas père et fils, lauréat du Goncourt de la biographie en 2017. Celui qui publiera "L'Origine du monde, vie du modèle", chez Phébus, le 4 octobre, raconte à Bénédicte Robin.

Quel hasard vous a permis de découvrir l’identité du modèle de "L'Origine du monde" de Courbet ?

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Je travaillais à l'annotation de la correspondance entre Dumas fils et George Sand, une correspondance immense puisqu’ils avaient des liens quasi familiaux. Et dans une des lettres de 1871, juste après la guerre de 1870, je découvre que Dumas fils tempête contre Courbet qui venait de faire tomber la colonne Vendôme entre autres. On l’accuse de tous les maux, notamment à propos d'un tableau que Dumas fils décrit : ce nu aujourd'hui célèbre mais qui était un nu secret. En ce temps là, le propriétaire le montrait très peu. Il n’est apparu véritablement qu’à partir du moment où il a été donné par dation au musée d'Orsay dans l’héritage de Lacan.

J'étais donc en train d'annoter et je me suis dit : mais ce qu'il décrit c’est "L'Origine du monde" ! C'est "L'Origine du monde" ! J'étais un petit peu sonné. Je me suis dit : voilà, je ne cherche pas, et je trouve ! Alors que j’ai passé ma vie à chercher et souvent sans trouver.

Je me suis dit c’est merveilleux, formidable. J'ai au moins passé dix minutes avant d’en parler à ma femme, comme si c’était presqu’un acte de folie ! Suis-je fou ? Est-ce que je rêve ? Parce que je ne m’attendais pas du tout à cela. J'ai d'abord douté parce que c'était trop gros et il fallait se convaincre que ce n'était pas une nouvelle piste fantaisiste. Mais Sylvie Aubenas, directrice du département des estampes et de la photographie de la Bibliothèque nationale de France (BnF), m'a dit que l'on ne pouvait plus douter.

Claude Schopp à son domicile le 25 septembre 2018
Claude Schopp à son domicile le 25 septembre 2018
© Radio France - Bénédicte Robin

Ce fut le départ. Dumas fils donnait très généreusement à la fois le nom, mademoiselle Quéniaux, sa fonction - danseuse à l’Opéra - et son rapport avec le diplomate turco-égyptien Khalil-Bey, le propriétaire de "L'Origine du monde" (une figure flamboyante du Tout-Paris des années 1860, ndlr). Dans la dactylographie ancienne de cette correspondance que j'avais, il ajoutait que Khalil-Bey visitait de temps en temps "l’interview" de mademoiselle Quéniaux.

Cela ne voulait absolument rien dire. D’autant que "interview" apparaît un peu comme un néologisme dans ce cas-là. Je suis retourné au texte original, après avoir bien sûr supposé que "interview" voulait dire intérieur. Et donc Khalil-Bey visitait de temps en temps "l'intérieur" de mademoiselle Quéniaux. On comprend très bien ce que cela veut dire. Surtout qu'"intérieur" était souligné pour montrer à George Sand que c’était un jeu de mot.

La découverte était faite, mais il restait le travail pour essayer de compléter la trouvaille et restituer une vie. C’est une grande émotion et aussi un grand plaisir de partir en enquêteur sur toutes les traces qu’une existence a pu laisser dans les différents documents que l'on peut consulter.

Extrait de la lettre de Dumas fils à George Sand, ayant permis de remonter la piste jusqu'au modèle de "L'Origine du monde". On y lit clairement "l'intérieur de mademoiselle Queniault"
Extrait de la lettre de Dumas fils à George Sand, ayant permis de remonter la piste jusqu'au modèle de "L'Origine du monde". On y lit clairement "l'intérieur de mademoiselle Queniault"
- Bibliothèque nationale de France

Parce que jusqu'à présent cette mademoiselle Quéniaux n’avait pas laissé une très grande trace dans l'Histoire ?

Non, elle était une danseuse de second ordre, et sans doute une excellente demi mondaine. Elle a su retenir des hommes, et obtenir de leur générosité des moyens de vie assez luxueux. Avec la particularité au fil du temps d'avoir su briser la barrière de verre qui sépare le monde du demi monde. Vers la fin de sa vie, on l’a l’impression qu’elle est dans le monde, le grand monde. A sa mort en 1908, elle possède une villa à Cabourg, et c’est l’année où Proust arrive justement à Cabourg. Je me dis que nous sommes en définitive dans ce monde proustien où elle serait une Odette (personnage de À la recherche du temps perdu, ndlr) qui aurait absolument réussi.

Qu'avez-vous découvert sur elle dans votre enquête ?

Il y a de grands moments. Par exemple, j'ai pu consulter le catalogue de vente après décès de ses tableaux et oeuvres d'art, et j'ai découvert une toile de... Courbet ! Au milieu de ce que l'on pourrait appeler des croûtes du XIXe. Était-ce un cadeau de Courbet pour la remercier ?

Les journaux du Temps ont été ma source centrale à propos d'elle. Les ballets dans lesquelles elle dansait avaient droit à des compte-rendus. Gauthier dit "Elle est tellement légère que lorsqu'elle saute on a l'impression qu'elle ne retombera jamais à terre". Il m'a paru évident que cette femme née en 1832 et venue du peuple est devenue une femme racée, élégante et aussi très riche. D'après certains chroniqueurs, elle était la bienfaitrice de toutes ses amies artistes.

Quelle relation justement avait cette femme avec Gustave Courbet pour pouvoir être son modèle ?

C’est surtout Khalil-Bey qui avait des relations avec Courbet. Khalil-Bey a demandé au peintre qu'il admirait quelques tableaux et il a fait un beau tableau "Les Deux amies" ou "Le Sommeil", qui est conservé au petit Palais à Paris, où l'on voit deux femmes enlacées. Dumas fils écrit dans le même passage "deux femmes qui se passent d’homme".

On a par ailleurs l’impression que Constance Quéniaux vit bien sûr des hommes mais elle vit avec des femmes. On observe cette curieuse dichotomie où d’un côté les hommes il faut bien les supporter puisqu’ils apportent de quoi vivre et même luxueusement et en face il y a la vraie vie. Et quand on regarde toutes les amies de Constance que l'on redécouvre autour d’Aubert, ce sont des comédiennes de grand talent, mais évidemment il y a un aspect un peu - on pourrait dire - lesbien dans la vie de cette femme là.

C’est par l’intermédiaire de Khalil-Bey qu’elle rencontre Courbet ?

Elle devient le modèle de Courbet à la demande sans aucun doute de Khalil-Bey. Quand on regarde d’ailleurs les "deux amies", on a l’impression que l’une des amies pourrait être Constance.

Le rapport entre Constance et Khalil-Bey est assez simple : c’est une maîtresse occasionnelle. Mais elle a aussi une particularité curieuse, que plusieurs témoignages nous donnent : elle passe pour porte-veine, elle est une mascotte, elle porte chance. Et comme Khalil-Bey est un grand joueur - il joue certains soirs un million avec les princes Russes qui sont à Paris ou quelque notabilité du Jockey Club - à chaque fois qu’elle porte chance, elle doit recevoir une partie du gain.

Quand on regarde l'inventaire après son décès, avec les rentes, les actions sur les chemins de fer, etc., on se demande comment elle a pu avoir tout cela. Il y a un mystère. Et l'autre mystère est que l'on ne lui connaît comme amant que Khalil-Bey, alors que Khalil-Bey n’est resté que deux ans à Paris. Donc elle a vécu autrement, avec d’autres protecteurs. Et sans doute au départ avec une mère - on a retrouvé l’une des photographies de sa mère - plus que modeste, puisqu’elle signait avec une croix. Mais cette mère a, je crois, porté, régenté le début de la vie de Constance qui est rentrée à l’Opéra à l'âge de 14 ans. Il y avait besoin d’une protection, du moins d’un choix intelligent de protecteur et donc la mère a dû jouer un rôle important pour celle qui est née de père inconnu. Mais là c’est un mystère aussi car ce sont des choses qui ne restent pas enregistrées.

Il paraît incroyable que l’on découvre l’identité de cette femme par une correspondance de Dumas fils et pas par Courbet, pas par d’autres personnes qui gravitaient davantage autour de cette personne-là ?

Ce fut vraiment une toile secrète, avec une passion artistique commune partagée entre Dumas fils et Khalil-Bey parce qu'ils étaient deux grands collectionneurs. Certains tableaux sont passés de l'un chez l'autre.

Le tableau a été caché sous un voile vert, tout comme il a été caché chez Lacan par un dessin d'André Masson.

Du temps de Khalil-Bey, on a pas vraiment de témoignages, mais un peu plus tard, au cours des transferts un peu sous le manteau, les Goncourt ont pu le voir, Maxime Du Camp aussi, quelques autres, mais sans noter le modèle.

Dumas fils, seul, dans un moment de rage après la Commune - parce que Courbet avait pactisé avec la Commune -, se lâche. Surtout pour en parler à George Sand. Alors peut-être qu'il devait garder le secret.